Hist. de la Litt. anglaise, Introduction, XXXIV
TAINE ET BRUNETIÈRE 145 RS PEN sun inculte ou barbare obéit avec une docilité plus passive à ces influences extérieures et réelles : une race civilisée mêle à ces influences plus de volonté réfléchie et plus de desseins personnels ; un homme de
génie échappe parfois avec une surprenante origi-
nalité à l'emprise Ces hommes ou des choses. Certes, nous ne nions pas, nous Canadiens qui avons bien un peu refroidi tout le long de nos hivers, et sous nos aurores boréales, le sang français que nous avons hérité des ancêtres, nous ne nions pas l’influence du climat sur la race ; et s’il est vrai que les conditions mêmes de notre vie politique, souvent pénibles et douloureuses, ont augmenté la clairvoyance et ,ss aptitudes pratiques de notre esprit, nous ne nions pas non plus que le milieu et le moment entrent comme des facteurs importants dans la composition des âmes collectives et particulières ; mais nous avons conscience aussi de réagir avec une assez considérable liberté contre les rigueurs septentrionales: et si éloignés que nous soyons déjà du type français de 1608, nous ne sommes pourtant pas trop rapprochés encore du type autochtone, montagnais ou algonquin, de la même époque. Et nous savons des compatriotes de Toronto qui trouvent que nntre
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âme est bien lente à se soumettre aux influences nouvelles, sociales ou politiques, qui règnent sur ce pays, et à se faire anglo-saxonne. Et c’est peut-être, si l’on y regarde de près, cette proportion de libre arbitre et de volonté personnelle, qui pourrait expliquer ce qui reste inexplicable dans le système trop
rigoureux de Taine, à savoir que Racine et La Fontaine, qui sont si différents, sont tous les deux de la Champagne, et qu’une même ville qui est Rouen, et une même famille qui est celle de Corneille ont pu produire deux frères si dissemblables, Pierre et Tho-
mas.
Au surplus, si les influences de la race, du milieu et du moment, peuvent en quelque façon expliquer le caractère d’une âme ou d’un esprit, elles n’expliquent pas sa mesure ou sa grandeur ; et l’on ne saura jamais par elles pourquoi il y a des génies à côté de petites intelligences, et pourquoi même Corneille fut plus grand que Rotrou.
On le voit donc, le système de Taine pouvait apporter, il apporta à la critique littéraire des moyens nouveaux et avisés de comprendre et d'apprécier,
TAINE ET BRUNETIÈRE 147 mr ae + et d'expliquer les ouvrages de l'esprit, et il faut savoir gré à Taine d’avoir ainsi élargi le champ de la critique, d’y avoir versé des lumières nouvelles, venues de l’espace et du temps. Maisileut le tort de pousser trop loin ses méthodes, de les systématiser, d’introduire les procédés du laboratoire dans l'étude des âmes et des livres, de vouloir transformer la critique littéraire en une science exacte. Celle-ci ne sera jamais qu’une science d’approximation, à cause de son objet même qui échappe aux instruments de précision expérimentale, et à cause aussi de la grande part de liberté, et parfois de fantaisie, qui est laissée et qui se montre dans l'esprit du critique.
Taine lui-même, par son rare talent d’écrire et par son application au travail, et Par ses variations de pensée, a montré comme il avait l'esprit tout à la fois français et personnel. Si j'avais à m’occuper de l'historien, de l’auteur des Origines de la France contemporaine, j'aurais à faire voir comment sous le travail de la lumière, bien des préjugés politiques et antireligieux devaient avec le temps tomber de son grand esprit, comment en particulier, après avoir tant méprisé le christianisme et ses dogmes surnaturels, il déclare à la suite de patientes études,
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dans ses Origines de la France contemporaine, qu’il est ‘“‘la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l’homme au-dessus de lui-même, audessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés ; pour le conduire... jusqu’à la sérénité ; pour l’emporter, par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu’au dévouement et au sacrifice. ” :
On ne regrette qu’une chose après cette lecture, c’est que Taine, par un illogisme douloureux, n’ait pas voulu se laisser emporter par ce souffle, et par ces ailes, et qu’en 1893, il n’ait pas voulu, pour mourir, envelopper son âme dans cette grande et divine sérénité.
Sa critique littéraire exerça, malgré ses excès de méthodes, et peut-être pour ces excès mêmes, la plus grande influence, à partir de 1860 surtout. Elle régna véritablement pendant une vingtaine d’années sur l'esprit universitaire en France, jusqu’au jour où un autre puissant esprit vint y substituer d’autres moyens, et partager sa royauté. Cet autre esprit capable de commander aux esprits de son temps, et de régner un jour, son jour, dans la littérature contemporaine, ce fut Ferdinand Brunetière.