Origines, Régime nouveau, IT, pp
Taine n’aurait pas manqué d'observer que Brunetière étant né à Toulon en 1849, et étant issu de parents bretons, portait en lui l'influence de deux climats et de deux races, et qu’il y avait en son esprit du ciel de la Bretagne et de la lumière de la Provence. Peut-être aurait-il attribué à l’atavisme familial l’obstination de sa volonté, et à la chaleur du midi l’ardeur de son tempérament combatif ; mais il n’est pas sûr qu’il soit nécessaire d’être breton pour être têtu, ou qu’il faille être né sous le soleil de la Méditerranée pour brûler d’un zèle irrépressible.
L'un des disciples les plus fervents de Brunetière, M. Victor Giraud a laissé du maître ce portrait ressemblant, dont on peut retrouver quelques traits caractéristiques dans la prose ardente du critique :
‘Petit, maigre, nerveux, d’apparence chétive et presque souffreteuse, il semble n’avoir plus qu’un
souffle de vie ; à le voir, nul ne le croirait capable de l’étonnante activité dont il a donné tant de preuves. Pourtant cette physionomie sévère, tourmentée et triste frappe étrangement : la pâleur cuivrée du
visage dit les longues veillées sous la lampe, les lectures hâtives et précipitées, les articles écrits presque d’un seul jet, les leçons fièvreusement préparées, tout l'énorme labeur des vingt dernières années. Le front est haut, “* visiblement fait pour penser ” ; le menton, carré, révèle l’indomptable énergie d’une volonté que rien ne rebute et qui triomphera de tous les obstacles ; les lèvres un peu grosses, signe de passion, ici toute tournée vers les choses de l’intelligence ; le pli en est facilement dédaigneux et amer. Les yeux très vifs, braqués derrière le lorgnon, fixent avec une telle intensité les objets qu'ils regardent, qu’ils semblent en fouiller les derniers replis... Dans tout cela, il y a bien quelque chose d’un peu dur et, à première vue, de peu aimable. Mais parfois, cette figure énergique et austère s’illumine d’un sourire où il entre plus que de l’indulgence, une véritable et charmante bonhomie ; €. sous le masque impassible et froid, on entrevoit le foncé d’inépuisable et active bonté ”.1
Tel est le portrait plutôt grave et laborieux de l’homme. Et c’est la vie, la vie pénible, d’abord, et besogneuse, et pauvre, qui burina sur le visage 7 1, Mottres d'autrefois et d'aujourd'hui, p. 198.
même de l'étudiant ce premier dessin austère et appliqué. Venu à Paris de bonne heure pour y continuer ses études, Brunetière y prépare ses examens de licence ès-lettres et d'entrée à l'École Normale où il échoue. Ne pouvant recevoir des maîtres de l’École Normale le complément de formation qu’il
était venu chercher à Paris, il se met à donner des leçons pour vivre : dans la pension Lelarge, qui est un “ four à bachelier ”, il pétrit avec soin la pâte des candidats. Le jour, il travaille avec ses élèves ; la nuit, il travaille pour lui-même, et accumule déjà fiévreusement ces connaissances, cette érudition immense, qui en feront bientôt l’un des esprits les plus documentés de son temps. A cette science des faits, il joint déjà une puissance d'invention extraordinaire, et une ardeur de dialectique qui jette tout de suite de vifs éclairs.
A vingt-cinq ans, Ferdinand Brunetière force les portes de la Revue des Deux Mondes, et il commence l’œuvre magistrale qui va remplir sa vie. Ses articles sur le “ roman naturaliste ” sont tout de suite remarqués, et le jeune critique monte au premier plan de la. vie littéraire contemporaine. A cette époque, d’ailleurs, en 1875, la grande critique était devenue vacante.
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Sainte-Beuve était mort ; Nisard avai. fini d'écrire, et Taine faisait de l’histoire. Les autres, moins écoutés, comme Edmond Scherer et Pontmartin, ou plus dispersés, comme Émile Montégut, n’exer- Gaient pas sur l'opinion cette sorte de magistrature qui impose le respect et règle les jugements. La littérature française avait besoin d’un nouveau régisseur, et Brunetièré apparut avec sa critique toute faite de raison et d’éloquence. Il commanda tout de suite l’attention ; et sa réputation grandit avec chacun des puissants articles dont se firent peu à peu le livre sur le Roman naturaliste, paru en 1882, la série, en huit volumes, de ses Études critiques, son recueil en trois volumes, Histoire et Littérature, les deux volumes d’Essais sur la littérature contemporaine, et tant d’autres ouvrages qui se multiplièrent vers la fin de sa trop courte carrière. À quarante-cinq ans, Brunetière était directeur de la Revue des Deux Mondes, professeur à l’École Normale Supérieure dont il n’avait pu être l’élève, et académicien. Et ses biographes s’étonnent qu’'étant à quarante-cinq ans tout ce qu’il était, l’homme le plus écouté du royaume des lettres, Brunetière fut encore pessimiste !
Mais Brunetière était encore pessimiste à quarante-cinq ans, et il le sera toute sa vie, parce que toute sa vie fut un combat, et qu'il vit dans les lettres et dans la société et dans la politique, tant d’ennemis à combattre, et tant de sujets de s'inquiéter et tant de problèmes angoissants à résoudre, qu’il en garda toujours aux plis de son front, et au coin deses lèvres le stigmate de la souffrance.
Au moment où, en 1875, il entrait à la Revue des Deux Mondes, et, par la Revue, dans la lutte des idées littéraires et sociales, la littérature française était envahie par le naturalisme triomphant, et les grandes traditions littéraires de la France s’en trouvaient compromises. Il y avait bien aussi l’érudition qui s’employait à produire l’admiration du moyen âge littéraire, qui sortait de la poussière les vieilles chansons de gestes, les romans et les fabliaux, qui s’évertuait à crier au chef-d'œuvre à propos de tout ce qui était plus vénérable qu’artistique, et qui menaçait
donc de déplacer, à force de science patriotique, le centre de l’histoire littéraire de la France : et Bru-
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netière s’occupera de remettre au point certains enthousiasmes excessifs, mais ce qui, plus que l’érudition du Collège de France, inquiétait le bon goût et la conscience de Brunetière, c'était le dévergondage et les polissonneries du naturalisme.
Émile Zola régnait, il faut bien le dire, en 1875, dans le genre du roman, lequel genre était le plus productif, le plus populaire, et porteur à l’étranger de l'influence du goût et de l'esprit français. Et si l’école naturaliste offrait, avec les Goncourt, le danger de l’écriture artiste, et le péril d’un art trop maniéré, et d’un style trop artificiel, elle présentait, surtout avec Zola, un danger bien plus grave qui était de transporter dans l’art tout ce qui est dans la nature, de faire du roman une œuvre d’observation impassible et brutale, de transformer l’art littéraire en art “expérimental ”. Assimiler le romancier au naturaliste qui étudie la vie des animaux, et qui en enregistre scientifiquement tous les aspects, et tous les détails, et toutes les manifestations, telle était la prétention des naturalistes, et tel était le motif qu’ils invoquaient, au nom de la science, pour consigner dans leurs fables tout ce qui est de la vie humaine, les passions les plus nobles comme aussi les plus
TAINE ET BRUNETIÈRE 155 eee — basses, et les plus lubriques. Brunetière voyait en cela non seulement un outrage à la morale, mais aussi une dérogation grave au bon sens et au bon goût traditionnel de l’esprit français. Il fit contre Zola, et son école, sa première bataille : et le livre du Roman naturaliste, qui contient ses articles, est tout plein de sa jeune éloquence, et des coups vigoureux de son impatiente dialectique.
Dans le premier article, il définit l’art “ matéria-
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liste ”, que Zola avait ainsi nommé : “ c’est un art
qui sacrifie la forme à la matière, le dessin à la cou-
leur, le sentiment à la sensation, l’idéal au réel : qui ne recule ni devant l’indécence ni devant la trivialité, la brutalité même ; qui parle enfin son langage à la foule, trouvant sans doute plus facile de donner l’art en pâture aux instincts les plus grossiers des masses que d’élever leur intelligence jusqu’à la hauteur de l'art. ” 1
La campagne, la croisade, commencée en 1875, se poursuivit avec persévérance jusqu’en 1887 où Brunetière sonne la victoire avec son article fameux du premier septembre, à propos de la Terre de Zola, et qui est intitulé: La bangueroute du naturalisme. Le