Études critiques, VI
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Ce qui fait horreur à Brunetière, c’est le cas particulier, et scabreux. Et si fréquent que soit ce cas ignoble, et quelque prétention qu'il ait au général, il ne doit pas entrer dans cette vérité universelle et humaine qui est l’objet propre de l’art. : C’est l’humaine nature, en tant qu’elle est vérité et raison générales, et bon sens, qui doit entrer dans l’art ; et par conséquent c’est une vérité morale, et non pas immorale, qui doit remplir l’œuvre des écrivains. Et par cette théorie, et par ce souci de la dignité de l’art, Bruhetière rejoint Nisard, et reprend après lui, pour la défendre, la tradition essentielle de la littérature française.
Au surplus, le matérialisme littéraire n’était qu’une forme de l’individualisme anarchique qui menaçait de corrompre les sources de l'inspiration : et personne ne fut plus ennemi de l’individualisme que Brunetière. Il le proscrivit chez les auteurs ; il le proscrivit tout autant dans la critique elle-même. Ce n’est pas au nom de ses goûts personnels que l'écrivain doit se permettre de faire œuvre ‘bizarre ou malfaisante ; ce n’est pas davantage au nom de ses préférences ou de ses caprices que le critique doit juger les ouvrages de l’esprit. Il doit ajuster sur
TAINE ET BRUNETIÈRE 159 nm des règles, sur des principes, et sur un idéal certain, ses appréciations et ses jugements. Et le procédé le plus sûr du critique consiste, d’après Brunetière, à confronter les œuvres nouvelles avec les grandes œuvres classiques, et aussi avec les règles supérieures, générales, universelles, qui sont les lois éprouvées, directrices et efficaces, de l’art classique.
L'impersonnalité de la littérature classique lui avait suffisamment démontré que ce n’est Pas par ce qui est en nous d’individuel et de particulier que nous pouvons intéresser les hommes de tous les temps, mais plutôt par ce qui en nous participe à la raison et à la vérité universelles. Et c’est pourquoi sans doute Brunetière a peu goûté les confidences, et les effusions immodérées du romantisme : et c’est pourquoi aussi il est resté lui-même si en dehors de ses livres et de son œuvre. Il estimait que s’il y a des genres littéraires inférieurs où il est permis aux auteurs de se mettre dans leurs livres, il y a des genres supérieurs où il ne convient pas, comme il disait, de montrer “‘ ses intimités ”.
Brunetière, d’ailleurs, ennemi de l’individualisme, en poursuivait les fantaisies jusque dans le dilettantisme. Aussi bien, est-ce le culte exagéré du
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moi, qui, même en littérature. aboutit à la recherche principale du plaisir égoïste : en quoi surtout consiste le dilettantisme. Certes, s’il est quelqu'un qui n’a pas compris la vie comme un amusement frivole, ce fut bien Ferdinand Brunetière : lui qui s’écrasa toujours de travail, et qui prêcha si éloquemment la responsabilité sociale de nos actes. Il faut donc chercher l’utilité plus que son plaisir dans l’accomplissement des tâches littéraires ; la doctrine de l’art pour l’art est à la fois un non sens moral et un non sens social. Et à ceux qui prétendent que “ le plaisir que l’on prend à une œuvre est la mesure de son excellence ”, il répond avec raison : ‘“ quand on a éprouvé du plaisir, il reste à en juger la qualité. ” Et dans la première leçon sur l’Évolution de la poésie lyrique au XIXe siècle, en 1893, il dit à ses élèves, et par dessus eux, au grand public des auteurs : “ Personne que je sache n’est obligé de parler ou d'écrire, et quiconque s’y décide est éternellement comptable de sa parole ou de son écriture à l'humanité tout entière. ” !
Combien différent d’Hippolyte Taine nous apparaît ici Ferdinand Brunetière pour le souci de la