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TAINE ET BRUNETIÈRE 161 RE morale en littérature et toutes les doctrines qui en dérivent. Et comme nous sommes éloignés de cette Histoire de la Littérature anglaise où l’on accordait tant d’éloges et d’admiration à l'épanouissement libre, sous les formes séduisantes de l’art, de tous les instincts de l’homme !
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Mais où Brunetière rejoignit Taine, ce fut dans la préoccupation de faire, lui aussi, de la littérature une annexe ou une province de l’histoire naturelle. Chez Brunetière, comme chez Taine, il y eut cet esprit de système qui voulut enfermer dans les cadres d’une science positive et expérimentale l’histoire de Ja littérature. Taine avait fondé sur le positivisme d’Auguste Comte son système littéraire ; Brunetière fonda le sien sur l’évolutionnisme de Darwin, de Hæckel et d’Herbert Spencer. De même que Taine avait cru découvrir des analogies entre l’histoire de la littérature et l’histoire naturelle de Geoffroy Saint-Hilaire ou de Cuvier, de même Brunetière estima qu’il y avait des analogies plus frappan- - encore entre l’histoire naturelle de Darwin et l'histoire des genres littéraires.
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Il y a, suppose-t-il, un règne littéraire, comme il y a un règne animal ou un règne végétal. Et dans ce règne littéraire, il y a des espèces qui évoluent à la façon des espèces animales ou végétales : ces espèces sont les genres littéraires.
Dès 1875, dans un article à la Revue Bleue sur l’Évolution du Transformisme, Brunetière manifestait beaucoup de sympathie pour la doctrine évolutionniste, et il ne cessa ensuite de s’informer de toutes les recherches que provoqua le livre de l’Origine des espèces de Darwin. En 1877, dans un article sur la Littérature française sous le premier empire — article recueilli dans la première série des Études critiques —il laissait apercevoir comme une ébauche de la théorie scientifique qu’il devait préciser plus tard. Ce fut en 1889, dans son cours professé à l’École Normale Supérieure, que Brunetière exposa avec ampleur cette théorie qui devait susciter tant de discussions. Il annonça dans sa leçon d'ouverture tout le programme d’études qui devait démontrer la justesse et la fécondité du système. Ces études, que d’ailleurs Brunetière n’a pas données, devaient porter successivement sur l’existence des genres ou espèces littéraires,
sur la différenciation, sur la fixation, sur les modifications et les transformations des genres.
Comme préface à ces grands travaux qu'il se promettait d'accomplir, il faisait cette année-là son cours sur l’évolution de la critique littéraire elle-même, conduisant cette étude jusqu'à Taine, et montrant comment la critique littéraire, d’une simple expression d’opinion qu’elle fut d’abord, avait été amenée à prendre la forme dernière de l’histoire naturelle. En 1893, Brunetière fit son cours sur l’Évolution de la poésie lyrique au XIXe siècle. Une série de conférences à l’Odéon devait former plus tard l’histoire des Époques, ou des transformations du théâtre français. Son Manuel de l'Histoire de la Littérature fran- Saise, manuel si original, à la fois si éloquent et si érudit, et si plein de canevas féconds, publié en 1897, fut enfin le dernier ouvrage où Brunetière s’appliqua à considérer sous l’angle de l’évolution des genres, l’histoire de la littérature française.
Mais c’est peut-être dans un long et puissant article intitulé la doctrine évolutive et l'histoire de la littérature, paru en 1898, et recueilli dans la sixième série des Études critiques que l’on aperçoit le mieux
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les raisons plausibles qui induisirent Brunetière à ériger son système évolutionniste.
Il s’y défend, d’abord, d’exclure Dieu de la nature ou du monde qui évolue ; et, au surplus, il ne s’agit pas, dans sa doctrine littéraire à lui. de l’évolution naturaliste ou matérialiste. Sa méthode est uniquement fondée sur des analogies entre les phénomènes littéraires et les phénomènes qui apparaissent dans l’histoire des espèces naturelles animales ou végétales. Il ne s'inquiète pas de savoir si l’évolutionisme de Darwin est lui-même hypothèse ou vérité. Il s'empare tout simplement de la doctrine évolutioniste pour en faire une méthode de critique littéraire.
De même que dans la nature, selon Herbert Spencer, on voit les êtres passer “ de l’homogène à l’hétérogène”, ou, selon Hæckel, on voit ‘la différenciation graduelle de la matière primitivement simple ” ; de même, en littérature, on voit les genres littéraires, — tel le drame aujourd’hui si complexe qui est sorti du dithyrambe très simple — se différencier graduellement, prendre peu à peu leurs organes nécessaires, arriver à la vie pleine, s’y fixer ün moment, puis se modifier sous l’influence extérieure d’autres genres,
Spenl’hétéciation ”; de res, — >rti du duellejsaires, puis se zenres,
TAINE ET BRUNETIÈRE 165 ne se transformer en des genres nouveaux où les anciens revivent et se développent encore. Qui reconnattrait le dithyrambe dionysiaque dans l’Athalie de Racine ou dans Cyrano de Bergerac ?
C’est à l’historien de la littérature de suivre en leurs développements, en leurs évolutions lentes et sûres, les genres littéraires ; et il doit surtout rechercher et déméler les causes qui font ainsi changer, ou qui modifient les espèces.
La cause principale est en littérature comme dans le système de Darwin, la “ sélection naturelle ”.
Lamark avait imaginé pour cause de l’évc'ution des êtres dans la nature, l'influence du milieu, celle de l'instinct, ou de la tendance de tout être vers sa perfection, et aussi la puissance du désir qui finit par créer l’organe dont il a besoin ; à ces causes, dont quelques-unes sont bien fantaisistes, Darwin a substitué la “ sélection naturelle ”, qui cherche à fixer dans un individu une qualité nouvelle qui y apparaît,
et qui améliore ainsi progressivement, jusqu’à la transformer, une espèce animale ou végétale. Brunetière estime qu'il y a dans l’histoire littéraire des phénomènes de sélection naturelle. Ils consistent en ce que la vie littéraire s'empare des particularités
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originales, apparues dans l’œuvre d’un génie puissant et libre, et s'efforce de les fixer, de ramasser autour d'elles ses énergies ; elle arrive ainsi peu à peu à modifier et à transformer les genres.
Et alors, la doctrine de l’évolution littéraire n’implique pas le fatalisme ou le déterminisme intellectuel ; elle ne supprime pas la liberté du génie ; elle suppose plutôt l'originalité puissante de quelques individus, qui imprime au mouvement d'évolution la poussée nécessaire. Il n’y a même que ces grands esprits qui comptent réellement dans l’histoire de la littérature. Tous les autres auteurs ne sont que le troupeau servile des imitateurs, ou des écrivains qui furent sans influence et sans action. Il importe d’en débarrasser l’histoire de la littérature. Et quand il fit paraître son Manuel, Brunetière se vanta hautement, dans l’Avertissement du début, d’avoir ignoré Mme de Sévigné, qui n’eut aucune influence sur la littérature du dix-septième siècle, attendu que ses Lettres ne furent publiées qu’en 1725 ; d’avoir écarté Saint-Simon, également insignifiant pour son influence littéraire au début du dix-huitième siècle, puisque ses Mémoires ne parurent qu’en 1824 ; et enfin d’avoir bouté hors de l’histoire de la littérature, pour la dé-
sencombrer d'inutiles médiocrités, le bon Rollin et
d’Aguesseau !
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Et l’on voit par ces exemples jusqu'a quels excès peut aller l'esprit de système ; et comme jui de Brunetière Pouvait faire trembler bies 45 « DE temporains ! L'on peut croire, d’ailleurs, que ce système n’a chance d'être utile que s’il n’est pas poussé trop loin, que si on ne lui communique pas une rigueur mécanique qui le fasse tomber lui aussi dans l'injustice ou dans de brutales extravagances.
N'est-ce pas, au surplus, par une fiction assez laborieuse, et assez contestable, de l’esprit, que l’on soutient qu'il existe des êtres littéraires qui s’appellent “ genres littéraires ”, et que ces êtres, comme des espèces animales, vivent d’une vie propre, soumise aux lois naturelles de l’évolution ? Nous savons bien que l’Zliade existe, et aussi la Divine Comédies et la Chanson de Roland : est-il bien sûr que l'épopée; indépendamment de ces poèmes, et considérée comme un être à part et vivant, existe, elle aussi ? Les épopées existent ; l’épopée n'existe pas.
D'autre part, les causes d'évolution qui influent sur Îles œuvres, qui modifient les genres, sont trop
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multiples et complexes pour être emprisonnées dans des formules, et converties en lois rigoureuses. Brunetière pourra bien tracer d’une main ferme la ligne d'évolution de la tragédie, en dessiner la courbe ou le mouvement d’ensemble, mais pourra-t-il avec son système expliquer les variations qu’un genre peut éprouver dans l’œuvre d’un même auteur? La tragédie a varié chez Corneille lui-même ; et pourquoi tant d’inégalités chez l’auteur de Polyeucte et d’Agésilas? Et pourquoi aussi les tragédies de Pradon à côté de celles de Racine? et pourquoi et comment après Racine la tragédie de Voltaire? Et pourquoi encore, après l’Aiglon, Chantecler qui en est si différent ? Il reste donc bien des aspects des œuvres et de l’histoire des genres, qui échappent au microscope du naturaliste ; et si, une fois encore, la doctrine de l’évolution littéraire peut s’accorder avec certains faits généraux, et établir de vraisemblables ou ingénieuses analogies avec l’histoire naturelle, elle n’est qu’une méthode intéressante, incapable à coup sûr de saisir toute la spontanéité de l’esprit humain, et acceptable dans la mesure même où la discrétion du
critique mettra des bornes à ses exigences.
Et voilà donc encore une science de la littérature, qui n’est pas une science rigoureuse et véritable, et qui prouve encore elle-même, par ses insuffisances, qu’il sera toujours périlleux d’assimiler aux sciences positives ou de transformer en science expérimentale, l’histoire si libre et si capricieuse et si insaisissable de la pensée humaine.
Seulement, la méthode de Brunetière, la méthode évolutioniste, en substituant, comme dit Brunetière lui-même, au point de vue descriptif, analytique, ou simplement énumératif et statistique des œuvres, le point de vue généalogique :, renouvelait par un procédé fertile la critique littéraire. Les œuvres ont certainement les unes sur les autres une grande influence, et parfois décisive, et ce fut la nouveauté du système de Brunetière que de mettre mieux en lumière cet aspect de l’histoire de la littérature. “En
tout temps, écrivait-il, avec raison, en littérature comme er art, ce qui pèse du poids le plus lourd sur le présent, c’est le passé. ”’? Et jamais encore on n'avait aperçu avec autant de netteté les points de contact ou les points d’attache par lesquelles les œu-
1. La doctrine évolutive, Études critiques, Ge série, p. 15. 2. Ia., itidem.
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vres se tiennent, se ressemblent, ou commencent à différer.
Une telle méthode obligeait à étudier les œuvres elles-mêmes, bien plus que leurs auteurs ; elle ramenait la critique à l’observation esthétique des livres plus encore qu’à l’observation biographique ou psychologique des écrivains ; elle favorisait ces goûts de littérature impersonnelle qui étaient une part si considérable de l’art de Brunetière.
C’est. avec toutes ces préoccupations systématiques, et avee tout l’esprit combatif qu’on lui connut toujours que Brunetière édifia l’œuvre immense de sa critique.
L'on sait comme cet homme, si capable d'admirer la valeur objective des œuvres, et de s’éprendre des plus hautes pensées, aimait à revenir souvent aux plus grands écrivains de l’époque classique. Il allait avec une ardeur jamais diminuée aux livres de Pascal et de Bossuet. On assuré que l'influence de Pascal fut plus considérable sur son esprit que celle de Bos suet : aussi bien, l’esprit de Brunetière, essentielle
ment géométrique et pessimiste, et tourmenté des plus difficiles problèmes de la vie, avait-il avec celui de Pascal une ressemblance que l’on a souvent soulignée. Mais si le génie de Pascal prolongeait en l’âme de Brunetière quelques-unes de ses angoisses, et quelques-unes de ses hautes lumières, il faut bien ajouter que par plus d’un point aussi la pensée de Brunetière aimait à se reconnaître dans les disciplines de Bossuet. Ce besoin d’ordre et de certitude, cet horreur du dilettantisme, ce goût de l’action intel. lectuelle, ce respect des vérités générales, et ce culte de la tradition, où est-ce donc qu’on le trouve davantage : dans le génie et l’œuvre de Bossuet, où dans
les Études Patientes, curieuses, documentées, dans
les constructions fortes, équilibrées, et dogmatiques de Brunetiére ?
Et voyez coinme Brunetière aimait en Bossuet, et préférait les pensées Souveraines de la thévlogie et du mystirisne ; ce critique qui ne croyait pas encore, mais qui dés là ditiérité dé 0 cotistience cherchait l'orientation supérieure de sa vie. plaçait audessus du Discours our l'Hlatoire universelle, et audessus de 'Éfituiss dus Variations, que d’aucuns dfBriiehié Btre le chef-d'iwivre de Bossuet, et au-des-
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sus des Oraisons funèbres, les Méditations sur l’Évangile et les Élévations sur les Mystères. I] déclarait en 1888 : “ Peut-être Bossuet n’a-t-il rien écrit qui soit au-dessus des Méditations, mais je dirai sans hésiter qu’il n’a rien laissé qui ne soit au-dessous des Elévations sur les Mystères. ” :
Ce que Brunetière admire encore en Bossuet c’est cette pensée, si haute qu’elle domine les hommes et les siècles, qu’elle s’adresse encore aux âmes de notre temps, et s’ajuste en quelque sorte, par sa valeur d’universalité, aux besoins des consciences modernes. Il fit un jour à Rome, le 30 janvier 1900; au Palais de la Chancellerie pontificale, en présence de la Cour des cardinaux, aux portes du Vatican, sur ce qu’il appelait ‘la modernité ” de Bossuet, une conférence qui faisait voir déjà l’emprise du génie théologique de Bossuet sur Brunetière, et dans que] rayonnement d'influence, dans quelle lumière chrétienne baignaït la pensée de l’orateur.
Depuis tant d’anmées, il y avait entre Branetière et Bossuet de si intimes et de si longs contacts. En 1890-1891, ce fut le cours professé à l’ École Normale. en vingt et une leçons dont sous n’avons que les ca-