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nr mm po d’un Oreste, et les jalousies d’un Pyrrhus, si littéraires qu’ils soient, sont supérieurs comme art dramatique aux charivaris d’un vaudeville, ou aux assassinats d’un mélodrame.
Mais Sarcey écrivait pour la foule et pour la moyenne du public des théâtres : et l’on sait que cette moyenne goûte peu les finesses prolongées d’un beau dialogue, se plaît davantage aux agitations incessantes, et aux mouvements inattendus, à l’intérêt tout extérieur de la pièce. Sarcey, d’ailleurs, toutes réserves faites, apprit très utilement aux dramatiques l’art difficile de composer une pièce ; et il le fit en des causeries lucides, joyeuses, et te. :s familières, qui parurent dans le journal le Temps, et qui
édifièrent peu à peu les quarante ou cinquante vo-
lumes dont se compose son œuvre totale de critique.
Si maintenant nous allons de la critique dramatique à la critique générale des livres, il nous faudra bien nommer ici M. Paul Bourget, qui règne aujourd’hui au roman psychologique ou au roman à thèse, mais qui fit aussi deux livres de critique : Essais et
184 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE Nouveaux Essais de psychologie contemporaine. Ces essais révélèrent le plus pénétrant scrutateut de consciences littéraires. Se souvenant qu'il avait autrefois étudié la médecine, il se mit à ausculter les auteurs, il palpa leurs facultés, ils les étudia et les analysa avec rigueur ; il ne chercha guère à travers les ouvrages que des états d'âme : étant persuadé que les âmes des auteurs ne sont que des résultantes d’influences sociales ou historiques, et que l’on peut donc apercevoir dans leurs œuvres comme un tableau des grandeurs ou des faiblesses de la vie contemporaine.
Et puis, à côté de Paul Bourget, mais combien
éloigné de lui par le caractère, le tempérament et la
doctrine, M. Anatole France. M. Anatole France a fait au journal le Temps, pendant plusieurs années, des articles sur La Vie littéraire ; etils’y est appliqué à transporter dans la critique tous les procédés et tout l’esprit de son maître Renan. C’est bien le renanisme, avec tout ce qu’il comporte de volupté intellectuelle et de doux scepticisme, avec aussi tout l’art séducteur d’une prose suave, élégante, et mielleuse, que l’auteur de la Vie littéraire a répandu dans
ses livres de critique comme dans ses romans eux-
JULES MAITRE, LE PÈRE LONGHAYE, etc. 185
mêmes. Anatole France se contente d'y analyser
subtilement ses impressions, n’étant nullement préoccupé de doctrine, de morale, ou de science : choses auxquelles il ne croit pas. Et il fut donc le précurseur, ou plutôt le frère aîné, dans la critique, de ce Jules Lemaître, qui communiait avec lui au renanisme, et qui employa à faire des études littéraires les meilleures forces de son esprit.
C’est Jules Lemaître surtout qui mit à la mode la critique sceptique et dilettante, celle qui se contente d’analyser et d’expliquer des impressions de lecture ou des impressions de théâtre, qui laisse errer un complaisant sourire sur toutes choses, et qui se garde bien de rattacher à des principes directeurs l’art si grave, et si plein de responsabilités, d’écrire des livres. C'est même très probablement à l’occasion de la publication de ses Impressions de théâtre, que le mot fut créé de critique “ impressionniste ”.
Mais Jules Lemaître est tout de même l’un des plus grands noms de la critique vers la fin du dixneuvième siècle, et il faut bien s’arrêter un peu devant
186 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE son œuvre séduisante, tour à tour si aimable et si perfide.
Cet homme était doué d’une âme en qui se rencontraient les dons les plus précieux de mesure et de grâce. Si l’on ne savait qu’il est né,en 1853, à Vennecy, dans un petit village de l’Orléanais, l’on croirait facilement, à le lire, qu’il eut son berceau quelque part en Attique, au pied de l’Hymette peut-être, et que les abeilles de la montagne, comme au premier matin d? Platon, avaient aussi butinésurles lèvres de cet enfant. Et ses yeux ou son imagination paraissaient avoir retenu quelque image des campagnes harmonieuses, couvertes de pure lumière, qui enchantèrent les regards de Lysias ou de Sophocle. D'ailleurs l’Orléanais, traversé par la Loire paresseuse et claire, relevée ici et là de “ coteaux modérés”, est lui-même un pays de douceur et de lumière, ‘à rien ne s’impose avec violence, où tout est fait pour
le plaisir délicat des nobles esprits. Écoutez donc
ce qu’en disait un jour, en 1896, Jules Lemaître luimême, aux élèves du lycée d'Orléans, à ses jeunes compatriotes :
“ Si votre esprit semble, à bien des égards, comme
une moyenne délicate de l’esprit français, c’est peut-
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JULES LEMAITRE, LE PÈRE LONGHAYE, etc.
être que votre province est, historiquement, la province centrale par excellence. Ici, plus aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la Chanson de Roland quand elle parlait de “ France la doulce ”. Vous avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme : elle a la grâce... et de
terribles caprices. La Loire est une reine : les rois
J’ont aimée et l’ont coiffée d’une couronne de châteaux. Quand on embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses flots blonds, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu’elle a été et ce qu’elle a fait dans le monde, l'impression est si charmante, si enveloppante, qu’on se sent tout envahi de tendresse pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si enveloppée de souvenirs. ”
Voilà la petite patrie, très aimée, où est né Lemaître, à laquelle il fut toujours fidèle, et où il ira mourir aux premiers jours de l’affreuse guerre, le 5 août 1914.
188 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE
Ce fut en 1885, que le critique entra brillamment
dans la vie littéraire contemporaine. Le 10 janvier, il fit paraître dans la Revue Bleue, un article sur Renan, qui attira tout de suite sur le jeune écrivain,
l'attention des gens de lettres. Lemaître était allé, par curiosité, assister à un cours de Renan au Collège de France ; il fit part au public de ses impressions sur le professeur, et les impressions que lui avait aussi laissées la fréquentation de ses œuvres. Renan ne pouvait ce jour-là voir venir au pied de sa chaire un auditeur plus semblable à lui-même, et partant plus capable de se moquer du maître et de sa leçon. L'article, écrit avec esprit, et tout plein de respect et d’ironie, met bien en valeur toute la faculté de séduction, et aussi, comme disait Sarcey, toutes les “ fumisteries ” d’Ernest Renan.
“ Nul écrivain peut-être, observe-t-il, au début de son article, n’a tant occupé, hanté, troublé ou ravi les plus délicats de ses contemporains. Qu’on cède ou qu’on résiste à sa séduction, nul ne s’est mieux emparé de la pensée, ni de façon plus enlaçante. Ce
grand sceptique a dans la jeunesse d’aujourd’hui des
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JULES LEMAITRE, LE PÈRE LONGHAYE, etc. 189 mm fervents comme en aurait un apôtre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on veut les voir.”
Jules Lemaître voulut donc v Renan. Il s’en excuse aussitôt. ‘“ À quoi bon? N'est-ce point par leurs livres, et par leurs livres seuls, qu’on connaît les écrivains, et surtout les philosophes et les critiques ?. Que peuvent ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix à la connaissan. » que nous avons d’eux? Qu'importe de savoir comment ils ont le nez fait? Et s'ils l’avaient mal fait par hasard ? ou seulement fait comme tout le monde ? ”
Il est allé quand même voir et entendre Renan. Il l’a trouvé “ gros, court, gras, rose ”, avec “ de grands traits, de longs cheveux gris, un gros nez et une bouche fine.” Et cet homme, qu’il croyait triste à cause des crises morales qui ont déchiré sa
vie, et à cause aussi de son scepticisme, et des néga-
tions ou des hésitations angoissantes de sa doctrine, il l’a trouvé prodigieusement et presque vulgairement jovial. Et Jules Lemaître s'applique en artiste et peut-être pour se procurer le plaisir d’un mouve-
ment oratoire, à dire pourquoi Renan, après tout, n’a pas le droit d’être gai.
190 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE
“ Non, non, M. Renan n’a pas le droit d’être gai. Il ne peut l’être que par l’inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres, a tué la joie, a tué l’action, «a tué la paix de l’âme et la sécurité de la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l'homme vertueux est peut-être un sot, se faire “ une sagesse à deux tranchants ” ; se dire que “ nous devons la vertu à l'Éternel, mais que nous avons droit d'y joindre, comme reprise personnelle, l'ironie ; que nous rendons par là à qui de droit plaisanterie pour plaisanterie ”, etc, cela est joli, très joli... mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par élégance et avec ce luxe de malice, mettre tant d’esprit à être bon, quand il vous arrive de l'être... est-ce que cela, à supposer que ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable?... Douter et railler ainsi, c’est simplement nier; et cenihilisme, si élégant qu’il soit, ne saurait être qu’un abîme de mélancolie noire et de désespérance. .. Et avec cela, il est gai !
Comment fait-il donc ? ” :