Les Contemporains, I
192 LA CRITIQUE LISTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE quer aux lecteurs. Et il en résultera trop souvent les conclusions les plus troublantes, et une sorte d'influence dissolvante, destructive de toute foi. Lui-même a défini un jour à la première page du premier des dix volumes intitulés Les Contemporains, ce qu’il entendait par la critique littéraire, et qu’il la concevait comme une promenade agréable et tournoyante à travers les livres. Et il fit sienne la définition fameuse de Sainte-Beuve. “ L'esprit critique est de sa nature facile, insinuant, mobile, compréhensif. C’est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des œuvres et des monuments de la poésie, comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun des objets du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que la tour féodale dédaigne le vallon et que le vallon ignore le coteau, la rivière va de l’un à l’autre, les baigne sans les dé-
chirer, les embrasse d’une eau vive et courante, les
comprend, les réfléchit, et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une barque ; elle le porte sans secousse, et lui développe successivement tout le spectacle
changeant de son cours.”
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JULES LEMAITRE, LE PÈRE LONGHAYE, etc. 193 LE Parcourir le paysage intellectuel de son pays, ou de tous les pays, mais ceux de la France surtout, les paysages littéraires de tous les siècles, mais de préférence du dix-neuvième ; en décrire les mobiles aspects et les capricieuses ondulations, y regarder avec application les dessins et les couleurs, en éprouver tout le charme variable et toute la poésie enivrante ; réfléchir en une prose limpide et claire comme les eaux de la Loire, les images innombrables
de ces régions de l’esprit ; montrer, sans les corriger
avec son crayon ou sa pensée, tant de panoramas spirituels, et en expliquer seulement au lecteur l’impression esthétique qu’il en rapporte : voilà, je crois, tout le soin de Jules Lemaître, et comme il entend son rôle ou son métier de critique.
“ La critique est l’art de jouir des livres, en affnant par eux ses sensations ”, a-t-il écrit encore. Et combien, vous le voyez, une telle conception de son art éloigne Jules Lemaître de ce qui, en critique, pouvait être esprit de système. Un système aurait trop gêné ses plaisirs personnels. Il n’accepte donc
pas pour lui ce que Brunetière appelait la critique
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impersonnelle, ou encore la littérature impersonnelle.
Au surplus, quoi de plus différent que ces deux esprits!. Brunetière prit souvent à partie l’impressionnisme!, et lui porta de rudes coups. Jules Lemaître lui répondit parfoisavec émotion, le plus souvent par cette ironie souriante avec laquelle il effleurait les doctrines les plus graves. Habitué à se prendre rarement au sérieux lui-même, et offrant aux influences des livres une mobilité d'impression déconcertante, il ne comprenait guère que les autres pussent se fixer dans une impression, et dans un jugement, et dans une doctrine. L’impersonnalité, pratiquée au nom de principes généraux et traditionnels, lui paraissait être impossible ; et il s’amusait à répondre à Brunetière que la “ tradition est toute convenue et artificielle ”, établie par des esprits moins inventifs que d’autres, “ miroirs moins changeants... où les mêmes œuvres se reflètent toujours à peu près de la même façon ”, et que les systèmes littéraires, et édifiés sur ” ces invariables impressions, ne sont, au fond, “ que des préférences personnelles immobilisées. ” ?
Le dilettante qu'est Jules Lemaître, qui ne cherche que son plaisir dans la lecture des livres, se de-
1. Voir, par exemple, la première étude des Essais sur la Litt.
contemporaine.