PREMIÈRE CONFÉRENCE
Sommarms : Le rôle de la critique littéraire ; importance qu’y ont attachée les anciens -- La critique classique ; son esprit, son influence jusqu’au XVIIIe siècle. — Une réaction. Mme de Staël : son éducation. Son livre De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales : œuvre de politique et de critique littéraire. — Théories nouvelles qui y sont e .— Le progrès indéfini. — Le livre De l'Allemagne Ë limitation des littératures du Nord. — Le Génie du Christianisme de Chateaubriand : par sa date et par ses doctrines, il a précédé le livre De l'Allemagne. — Les sources religieuses d’inspiration ; la poésie de la conscience et de la nature. — Con-
usion.
C’est avec bien des appréhensions, vous le savez, M. le Président, que j'ai accepté l'invitation que vous m'avez faite au nom de l’Institut Canadien. Et les paroles de bienvenue, si cordiales, trop bienveillantes, que vous venez de dire, me persuadent davantage qu’il me reste la tâche trop difficile de justifier votre confiance. Il s’agit de succéder ici, pour les leçons de littérature que vous voulez entendre chaque année, à des maîtres que je ne puis prétendre égaler, et
10 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU xrxe e1ÈcLR ER 4e, qui vous apportaient, avec le plaisir délicat d'écouter une voix française, une autorité, un prestige que je n'ai pas. J'aurai du moins obéi à vos pressantes sollicitations, et je vous aurai donné ce que je vous ai promis, une bonne volonté toute canadienne.
Vous m'avez indiqué le sujet que vous désiriez entendre traiter cette année à l’Institut : la critique littéraire au dix-neuvième siècle. Vous m’ôtiez ainsi
l'embarras de choisir le thème de ces conférences, et vous rendiez à la critique littéraire toute la justice qu’elle mérite. On a tellement médit des critiques qu’il est consolant de voir que l’on s'inquiète parfois de savoir ce qu'ils ont fait, et quel a été leur rôle dans l’histoire des lettres humaines.
Les critique ne sont pas seulement — ils le sont quelquefois — des thuriféraires ou des exécuteurs de hautes œuvres. S'ils ont à distribuer l’éloge ou le blâme, et à dégager avec précision le mérite d’un ouvrage, ils ont aussi à établir, à rappeler, à expliquer les lois de la vie littéraire, les règles de l’art de penser et de mettre en vileur sa pensée ; ils ont à parler des livres, c’est-à-dire à raconter les actions
de l'esprit humain ; ils sont, à leur façon, des historiens. Ils ont à faire l’histoire des idées, de cette
vie supérieure des intelligences qui se superpose à la vie matérielle, et qui honore au plus haut degré l'humanité.
De tout temps les questions de critique littéraire et d’art ont préoccupé l'esprit des hommes. À Platon insiste dans Phèdre sur l’art de la composition, et il y écrit que celui-là “est un dieu qui sait bien définir et bien diviser ”. Platon cédait sans doute à l'enthousiasme de son personnage, mais il n’en reste pas moins vrai que la beauté, où qu’elle se rencontre, la beauté qui éclate dans l’ordre, est justement considérée comme un rayonnement de la divinité.
Ce sont les Grecs, d’ailleurs, dont le sens artistique fut si délicat, qui nous ont fourni les premiers traités de critique littéraire ; et ils ont fondé une tradition intellectuelle qui a régné dans les lettres jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle. Aristote, résumant toutes les lois de la beauté grecque, écrivant sa Poétique et sa Rhétorique, pouvait-il espé-
rer meilleure fortune pour cette philosophie de l’art littéraire, qui devait pendant des siècles régler les habitudes et les formes de la pensée humaine ?
12 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE ne
Vous vous en souvenez, mais il me faut revenir un peu d’abord sur toutes ces choses, afin que l’on se rende bien compte de la révolution que vont faire en littérature et en critique Mme de Staël ei Chateaubriand, c’est des doctrines d’Aristote, reprises chez les Latins par Horace, et chez les Français par la ! Renaissance et par Boileau, que vont vivre et res- | plendir les' grandes littératures classiques. Horace ne conçoit pas autrement qu’Aristote l’art d'écrire, ! de composer un drame, ou un poème, et Boileau ne ! peut comprendre que les auteurs de tragédies ou de poèmes épiques puissent violer inpunément des règles que le temps et l'expérience ont consacrées.
Selon les données de la critique classique, il y a en chaque genre un type unique de beauté littéraire, type qui est le produit certain de procédés rigoureux, nécessaires, et les auteurs ne pourraient que s’égarer, et gâter leurs ouvrages s'ils s’avisaient de les ajuster sur d’autres lois et sur d’autres mesures. Ily aun code de législation artistique, qui est au-dessus de toutes les variations du temps, et ses articles doivent être pour le poète des articles de foi. Et nous avons donc alors, depuis Aristote jusqu’à Boileau, et jusqu'à La Harpe, à la fin du dix-huitième siècle, une
critique littéraire qu’on a assez justement appelée une critique dogmatique. Et l’emploi de cette critique consiste à examiner les œuvres pour y chercher l’application des règles, pour y constater et apprécier l'observation plus ou moins fidèle des dogmes traditionnels de l’art. Et le ministère du critique consiste à rappeler souvent, toujours, aux auteurs qui veulent écrire pour leurs contemporains et pour la postérité, les moyens infaillibles de faire des œuvres durables, ou plutôt les moyens sans lesquels les œuvres ne peuvent s'imposer à l’admiration constante des hommes.
Il ne peut échapper à votre esprit que cette conception rigoureuse de la critique repose sur un fondement, étroit peut-être, mais solide aussi et quand même. Et les exagérations et les extravagances de l’école romantique, qui s’est mise hors les règles, ne peuvent que servir à l’hommage qu’il faut rendre à l’école classique. L'art a ses règles générales, inviolables, qui guident sûrement le génie de l'artiste. Et comme l’a fait remarquer Mme de Staël elle-même, il y a un “ bon goût humain ”, c’est-à-dire universel, qu’on ne peut ignorer, et qu’on ne peut sans dommage
heurter ou choquer.
14 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE er C'est parce que les règles de la tragédie classique, avec les trois unités, étaient conformes à ce bon goût humain et universel, que le même art dramatique qui, au temps de Périclès, sur les pentes de l’Acropole, au théâtre de Dionysos, avait soulevé l’enthousiasme des Athéniens, pouvait à vingt siècles de distance, à Paris, au théâtre de Bourgogne ou au théâtre du Marais, dônner encore aux Français l’impression et l’image de la beauté. :
Et si des lois artistiques sont ainsi permanentes, c'est qu’elles sont fondées en raison et sur la nature même des choses. On sait, d’ailleurs, que Boileau n'a rien tant recommandé aux auteurs que la raison, et l’on sait aussi que Boileau, tout comme les théoriciens de la Pléiade au seizième siècle, a vu dans les œuvres classiques de la Grèce et de Rome l’expression exacte de la nature. Le culte des anciens, chez les critiques du classicisme, se justifiait ou prétendait se justifier par le culte de la nature. Leur erreur, puisqu’ils ont commis des erreurs qui devaient provoquer une vaste réaction, leur erreur a été de confondre tout
ce qui est de l’art ancien avec la nature universelle, et de ne pas assez tenir compte des circonstances de
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND 15 gs 7 temps ou de civilisation qui avaient pu seules déterminer telle ou telle forme de la littérature ancienne.
Ainsi Boileau, qui admirait à bon droit l’Iliade d'Homère, poème merveilleux d’une civilisation primitive, jugea trop absolument que l’épopée peut et doit, à toutes les époques et chez tous les peuples, reproduire les formes et les procédés de l’art homérique. Il eut, sur ce point, en même temps que l’intelligence, la superstition des anciens.
C'est encore parce que la critique classique, au dixhuitième siècle, même celle de Voltaire, s’est acharnée à lancer toujours les auteurs sur la piste des anciens — car le Voltaire des Commentaires sur Corneille fit oublier, à soixante-dix ans, les velléités d'indépendance du Voltaire de l’Essai sur le poème
épique — ; c’est, surtout, parcé que les auteurs du
dix-buitième siècle s’appliquaient trop assidûment à refaire les mêmes tragédies classiques, que l’on avait fini par ne donner plus que de pâles copies des chefs-d’œuvre anciens, et par ne montrer plus sur la scène, selon une autre expression de Mme de Staël, que des “* marionnettes héroïques ”.
La littérature, au dix-huitième siècle, était trop
inférieure à celle du dix-septième, il fallait une ]
16 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU xiIxe SIÈCLE
orientation nouvelle pour la restaurer ; il fallait briser quelques moules et quelques cadres pour varier et élargir ses formes, et multiplier ainsi ses moyens de plaire. Une nouvelle conception de l’art littéraire va donc s'introduire en France, et faire dans les lettres une révolution presque aussi profonde que
celle qu’en politique d’autres avaient accomplie au royaume classique de la monarchie.
C'est Mme de Staël qui sera la première ouvrière de cette réforme dans les lettres françaises ; et c’est par son livre intitulé : De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, qu’elle va inaugurer, en 1800, la critique nouvelle.
Comment une femme, et cette femme, a-t-elle été amenée à écrire ce livre et à concevoir les doctrines littéraires qui y sont développées? C’est à l’éducation de famille qu’elle a reçue, et c’est à ses relations personnelles avec les philosophes et les politiques de son temps, que Mme de Staël dut quelques-unes des idées essentielles de son livre.
On sait la vie très accidentée de Germaine Necker, protestante, d’origine suisse par son père et par sa
mère, née en 1766, à Paris où M. Necker, économiste et financier, édifiait peu à peu et sûrement son étonnante fortune politique. Le banquier genevois devait devenir ministre de Louis XVI. Cette fille unique fut la grande préoccupation du ménage Necker. L'enfant fut bien, comme on l’a dit, la fille de son
père et de sa mère, avant de devenir la fille de Jean- Jacques Rousseau et de la Révolution. De bonne eure, au salon que fréquentaient Diderot, d’Alembert, Grimm, l’abbé Raynal, Galiani, Helvetius, elle reçut l’éducation qui devait impressionner et déter-
miner toute sa vie. Mme Necker retenait près d’ell: l'enfant de onse ans dont les vives reparties -musaient les philosophes. Assise sur un tabouret de bois, tout à côté de sa mère, brune et bouclée, obligée de se tenir bien droite, l’enfant écoutait ; elle ne comprit pas toujours d’abord ; mais elle grandit et son esprit avec elle, et elle éprouva toute jeune cette curiosité de l'intelligence qui devait la faire si avide de théoris, de doctrines, de discussions philosophiques. Ses amusements furent à onze ans des jeux littéraires. Les vers que lui apportait Marmontel remplacaient les poupées, et elle les chantait sur l’air de Malbrouck.
18 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU xIxe SIÈCLE Re ER TS
Une crise de neurasthénie devait éclater à 14 ans, et Germaine fut éloignée de la société, envoyée à Saint-Ouen, avec sa petite amie Mlle Huber. Là elle parcourait les bosquets avec sa compagne, “ et les deux jeunes filles, vêtues en nymphes et en muses, déclamaient des vers, composaient des poèmes, des drames de toutes espèces, qu’elles représentaient aussitôt.” * Elle eut dès cet âge la passion d'écrire. M. Necker, qui redoutait pour sa fille tant de littérature, lappelait avec ironie : Mademoiselle de Sainte- Écritoire.
Des lectures dangereuses achevèrent d’exalter l'esprit précoce de Mlle Necker. Elle apprit la vie dans la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, et dans Werther de Goethe. Elle y prit un certain besoin de romanesque que chez elle la vie brutale se chargea presque toujours de meurtrir. Mariée
en 1786 au baron dejStaël-Holstein, esprit médiocre,
attaché d’ambassade, après son mariage ambassadeur de Suède à Paris, l'épouse ne trouva pas dans cette union diplomatique, l’idéale félicité qu’elle s'était promise. Elle chercha des compensations dans les lettres consolatrices et dans la politique.
(1) D'Haussonville. Le Salon de Mme Necker, p. 44.
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND 19 SN Son salon de la rue du Bac devint après la Terreur, et jusqu’à l’exil de 1803, un centre de beanx esprits, où se rencontraient les citoyens les plus influents, et en particulier les frères de Bonaparte, Lucien et Joseph
Ses relations avec Napoléon furent moins cordiales. Aucune sympathie possible entre ces deux esprits, et ces deux caractères. Napoléon, qui connaissait les idées républicaines de Mme de Staël, voyait en elle une ennemie de sa politique. Le directeur, puis le consul, redoutèrent son influence, à cette époque d'évolution où, selon le mot de Mme de Staël, “les institutions monarchiques s’avancaient à l’ombre de la république ”’ ; l’opposition irréductible devait éclater le jour (sept. 1803) où Bonaparte enjoignit à la baronne de s'éloigner à quarante lieues de Paris. C'était l’exil qui dura dix ans.
Entre temps, Mme de Staël avait publié, en 1800, le livre que j’ai nommé tout à l’heure : De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
sociales. Le livre était à la fois une œuvre de politi-
que et une œuvre de critique littéraire : il eut un grand retentissement.
1 Dix années d’exil, ch. VIII.
20 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU xIxe SIÈCLE EE ST Comme œuvre politique, il fut une sorte de défense des droits de l’esprit contre le despotisme. Mme de Staël constate que le règne de la Terreur qui a “tout moissonné des forces supérieures de la France, hommes, caractères, sentiments et idées’), à aussi affaibli les lettres, et elle proclame la nécessité d’un gouvernement qui favorise le développement des
lumières, et où “esprit serait une véritable puissance.”
‘Si le pouvoir militaire dominait seul dans un État et dédaignait les lettres et la philosophie, il ferait retrograder les lumières, à quelque degré d’influence qu’elles fussent parvenues ; il s’associerait quelques vils talents chargés de commenter la force, quelques hommes qui se diraient penseurs pour s’arroger le droit de prostituer la pensée ; mais la raison se changerait en sophisme, et les esprits deviendraient d’autant plus subtils que les caractères seraient plus avilis. ” ?
Nous ne nous attarderon:s pus à la théorie de l’influence des régimes politiques sur les lettres. Cette théorie, juste à certains égards puisque la politique peut de façon efficace procurer le développement des arts et des lettres, ouvre aussi un vaste champ à la |