‹ La critique littéraire au dix-neuvième siècle [microforme]Chapitre 6 sur 68 · De la Littérature, 2e partie, ch. III · texte numérisé non relu

De la Littérature, 2e partie, ch. III

fantaisie. Les lettres n’ont-elles pas tour à tour prospéré sous les régimes démocratiques les plus libres,

et sous les monarchies les plus absolues ? N’y a-t-il pas le siècle de Périclès et le siècle de Louis XIV ? Mae de Siaël est plus heureuse, quand elle traite son

véritable sujet qui est de montrer les rapports généraux qu’il peut y avoir entre les littératures et les institutions sociales des peuples. C’était une façon toute nouvelle d’étudier les ouvrages des écrivains. Ce fut le point de départ de tant de considérations qui vont renouveler la critique. Mme de Staël établit que l’on peut et que l’on doit chercher autre chose, dans les livres, que ce qu’y cherchaient les critiques traditionnels du classicisme, autre chose que l’observation ou l’application des règles d’Aristote et de Boileau.

Il y a en plus des règles générales du bon goût classique, des influences nécessaires, des influences sociales, indépendantes de toutes règles d’art poétique, qui s’exercent sur l'esprit des écrivains ; et il faut, pour juger les œuvres,que la critique en tienne compte et s’applique à les montrer. Bien plus, l’écrivain doit lui-même assujettir son génie, du moins dans une certaine et bonne mesure, à ces conditions s0-

22 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE Ne ciales, religieuses, politiques, de la nation où il vit, pour laquelle il écrit. Et c’est parce que la littérature classique française a été trop largement conventionnelle et isolée du milieu social, c’est parce qu’elle a trop longtemps et trop abondamment puisé à des sources étrangères, qu’elle a périclité, et qu'il la faut maintenant restaurer.

î Pour montrer comment les institutions se prolon-

gent dans les littératures, et tout le profit que les littératures peuvent recevoir des institutions, Mme de Staël étudie longuement les chefs-d’œuvre de la littérature anglaise, les pièces de Shakespeare surtout, où se concentrent les ambitions, les événements, les passions de l’âme et de l’histoire de l’Angleterre. Elle relève bien tout le mau ais goût qu’il y a dans Shakespeare, mais elle s’applique aussi à saisir toutes les beautés qui lui viennent des influences sociales et extérieures à son génie.

“Il y a dans Shakespeare des beautés du premier genre, et de tous les pays comme de tous les temps, des défauts qui appartiennent à son siècle, et des singularités tellement populaires parmi les Anglais, qu’elles ont encore le plus grand succès sur.leurs thé4-

tres. Ce sont ces beautés et ces bizarreries que je

MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND 23 veux examiner dans leur rapport avec l'esprit national de l’Angleterre et le génie de la littérature du Nord. ” :

Shakespeare n’a pas imité les anciens : mais Mme de Staël déclare que son originalité n’en a été que plus forte. Il a plongé son drame dans sa propre conscience, et dans la conscience psychologique et historique de l’Angleterre, et il l’en a retiré tout palpitant des souffrances, des terreurs, tout ruisselant du sang et des larmes de la nation. Mme de Staël ne reproche pas non plus à Shakespeare de s’être affranchi des règles classiques. “ Les règles de l’art sont un calcul de probabilités sur les moyens de réussir, dit-elle avec assez de justesse ; et si le succès est obtenu, il importe peu des’y être soumis.”

L'on doit donc, sans égard pour une tradition française trop exclusive, imiter les initiatives de Shakespeare. Et Mme de Staël déchirait ainsi brusquement l’horizon greco-romain où s’étaient scrupuleusement enfermés les pc ‘tes de la France ; elle ouvrait une fenêtre du côté du Nord. Elle parlait de l’Angleterre et de Shakespeare, bien autrement que Voltaire n’en avait autrefois parlé. Voltaire

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