le partie, ch. XII
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n'avait guère pris au drame de Shakespeare que ses décors ; Mme de Staël en voulait aussi emprunter l'inspiration profonde. C’est une première brèche faite dans l’art poétique traditionnel : nous
la verrons plus tard s’élargir encore.
Faisant retour vers la littérature française, celle que la France pourrait se donner demain ; confrontant cette littérature possible avec l’état nouveau des institutions et des mœurs du pays, Mme de Staël ose prédire, et elle prédit assez justement ce que seront, sous des influences sociales nouvelles, certains genres littéraires.
. Elle pense d’abord que dans une société où tout est remis en discussion, où les problèmes de la vie privée et publique préoccupent tant les esprits, le théâtre se ressentira de ces graves inquiétudes. La tragédie nouvelle sera moins conventionelle que ia tragédie classique ; elle s’'émancipera de la règle des unités, et tout en évitant les ‘‘ défauts de goût des écrivains du Nord”, elle offrira une image plus précise et plus mouvementée de la vie nationale. La comédie cessera d’être ‘“ uniquement pour rire ”, et
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND 25 mettra en scène les thèses sociales que suggèrent la vie et la philosophie. Mme de Staël annonce ainsi la comédie à thèse, la comédie où vont tenir école les auteurs, et où les auditeurs, venus pour s’amuser, seront conviés, entre deux scènes de vie scabreuse, à écouter de soi-disant moralisantes dissertations. Et puis, Mme de Staël sent déjà venir vers la France ce
souffle du Nord qui lui apportera des inspirations
nouvelles et ranimera la strophe lyrique. Et la littérature renouvelée sera donc, comme celle de l’Angleterre, largement lyrique. Et ce lyrisme sera, lui aussi, occupé de dissertations et de passions sociales ; il sera philosophique et politique. Le lyrisme de Victor Hugo, tour à tour, et selon les besoins du moment, royaliste et républicain, religieux et anticlérical, devait justifier cette dernière prévision de Mme de Staël.
Toutes ces théories paraissent appuyées sur des observations littéraires assez justes. La baronne a eu le tort de vouloir établir encore sa poétique sur une base philosophique. Son esprit, plus inquiet que solide, devait ici égarer ses pensées.
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Elle assigne comme principe ou fondement du progrès littéraire, la thèse du progrès indéfini, la loi de la perfectibilité continue, incessante de l'humanité. Ce progrès indéfini devrait exister en littérature, comme en philosophie, comme en science, comme
en vertu aussi sans doute.
On sait tout ce qu’il y a de chimères dans cette théorie. Mme de Staël, qui est fille de J.-J. Rousseau, après l'avoir été de M. Necker, a reçu de son père spirituel et des philosophes du siècle dernier cette doctrine fragile. C’est une belle préter'‘on de la raison humaine, que, par ses efforts successifs, elle emporte avec elle l’humanité sur des chemins de progrès toujours croissants. Malheureusement l’histoire contredit cette prétention, elle atteste les fléchissements et parfois les reculs momentanés des humaines civiisations. L’humanité oscille entre ses âges d’or et ses âges de décadence. Fût-il vrai, d’ailleurs, que les institutions se développent selon une loi de progrès continu, il reste que le génie individuel trouve parfois, dans sa force même, des ressources et des élans qui le portent au-dessus et en avant de ses contemporains, au-dessus et en avant des institutions de son temps. La part du génie
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND 27 individuel est si grande dans l'exécution des œuvres d'art, et tellement prépondérante, et indépendante des institutions que, celles-ci fussent-elles toujours en progrès, on ne pourrait conclure que l’œuvre d’un grand génie d'autrefois est nécessairement moins parfaite que celle d’un grand génie d’aujourd’hui, ou que le génie du temps présent doit nécessairement produire des œuvres plus parfaites que celui du temps passé. Est-il bien vrai que Othello, Hamlet, de Shakespeare, ou la Mérope de Voltaire, soient plus remarquables que l’Agamemnon, les Choéphores d’Eschyle, ou l’Œdipe-Roi de Sophocle ?
Et l’on voit donc que sur cette thèse de la perfectibilité, soutenue par Mme de Staël, se greffe encore l’éternelle question des Anciens et des Modernes : question de critique littéraire qui préoccupait déjà les Latins, qui fut repri: : par Perrault et Boileau, Mme Dacier et Lamothe, au dix-septième siècle, que touchait adroitement Fénelon dans sa Lettre à l’Académie, ét que les adversaires de Boileau et des Anciens identifiaient volontiers avec la thèse du progrès continu.
Quoi qu’il en soit, Mme de Staël reconnaît que si
en philosophie, c’est elle qui ose l’affirmer, la théorie
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de la perfectibilité s’est toujours réalisée, en littérature, et particulièrement dans la littérature française, il y eut des éclipses qui infirment la thèse générale. Et c’est pour assurer de nouveaux progrès qu'’élle suggère des orientations nouvelles. Ces orientations, elle les déduit des influences réciproques que l'étude des histoires littéraires lui a montré avoir existé entre les œuvres et les milieux sociaux. Elle a remarqué que, indépendamment de leurs mérites relatifs d'époque à époque, il y a chez les écrivains d’un même temps, ou d’un même pays, des traits communs qui leur appartiennent. Les modernes ne ressemblent pas aux anciens, ni les Anglais aux Français. Il est donc possible d'établir des rapports entre une littérature et l’époque, le pays et les institutions qui l'ont vu naître. Le génie ou le talent ne doivent pas se soustraire à ces rapports nécessaires, s’ils veulent produire des œuvres qui plaisent,
et la critique doit se donner pour tâche d'étudier et
de mettre en lumière ces relations, parfois oubliées, mais tou,vurs certaines.
“Je me suis proposé, écrit-elle en commençant le Discours préliminaire de son ouvrage sur la Littéra-
ture, d'examiner quelle est l'influence de la religion,
NE des mœurs et des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de la littérature sur la religion, les mœurs et les lois. Il existe dans la langue française, sur l’art d'écrire et sur les principes du goût, des traités qui ne laissent rien à désirer ; mais il me semble que l’on n’a pas suffisamment analysé les causes morales et politiques qui modifient l’esprit de la littérature.”
Des circonstances imprévues allaient fournir à Mme de Staël l’occasion de pousser plus loin ses études de littératures comparées, et ses thèscs de critique nouvelle. Pendant son exil en Suisse, dans la terre de Coppet, où habitait M. Necker, elle fit, pour se distraire et pour échapper à ses propres tristesses, deux voyages en Allemagne et un voyage en Italie. Elle rapportera de son voyage d'Italie le roman de Corinne, publié en 1807, roman qui révèle l'Italie artistique et montre une fois encore la femme supérieure, la femme de génie, victime des nécessités sociales, tout comme Delphine, publié en 1803, avait montré la femme, l’être exceptionnel, l’être de passion ou de génie, mettez M:..e de Staël, écrasée par les lois et
à ; les préjugés du monde, mettez par Napoléon.
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Mais de son voyage en Allemagne, Mme de Statl rapporta autre chose qu’un roman ; elle recueillit au cours de ses pérégrinations la matière d’un livre d'observations, d'analyses, d'études psychologiques,
littéraires et sociales qui allaient révéler l’Allemagne à la France. Le livre est intitulé De l’Allemagne, et il est le premier de tous ceux qui, en France, pendant le siècle dernier, devaient à tant de Français faire tourner la tête et les yeux du côté d'Outre-Rhin.
Le livre est à base d’admiration, et l’auteur, tout en ne refusant pas uux Français leurs qualités réelles, estime qu'ils auraient quelque chose à prendre en Allemagne. C’est dans la première partie que se trouvent ces fameux chapitres sur l’esprit français, l'esprit allemand, et l'esprit de conversation. Mme de Staël, qui d'ordinaire écrit mal, et ne sait pas corposer, y a vigoureusement opposé l'esprit français à l'esprit allemand.
‘“ Un Français sait encore parler, lors même qu'il n'a point d'idées ; un Allemand en a toujours dans sa tête un peu plus qu’il n’en saurait exprimer. On peut s'amuser avec un Fran- ‘çais, même quand il manque d'esprit. Il vous raconte tout ce qu'il a fait, tout ce qu’il a vu, le bien qu’il pense de lui, les éloges qu’il a reçus, les grands seigneurs qu'il connaît, les succès qu'il espère. Un Allemand, s’il ne pense pas, ne peut rien dire, et
s’embarrasse dans les formes qu’il voudrait rendre polies, et qui mettent mal à l’aise les autres et lui... Il y a sur chaque sujet
LE PAR PET ES PAPE TS IN ÉRSENTLS SEPT AS FR MRTRERRRPE PE SN RRSENTSE pe 14
tant de phrases toutes faites en France, qu'un sot, avec leur secours, parle quelque temps asses bien, et ressemble même momentanément à un homme d'esprit. En Allemagne un ignorant pages À rose . avis eu avec Re on + es ces ur u silencieux, et n je Sat-ile d'autre "rime dans put que celui d'une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes distingués seuls savent causer, tandis qu’en France tout le monde s'en tire...” 1 Il y a là une série d’antithèses et de contrastes, où l’art et la malice se prêtent un très efficace secours. A propos de la littérature allemande, que Mme de Staël étudie dans ses meilleurs chefs-d’œuvre, dans les ouvrages de Lessing, de Goethe et de Schiller, elle reprend les théories déjà énoncées dans son livre de la Littérature, et insiste sur l'opportunité d’emprunter à l'Allemagne en particulier, aux littératures du Nord, en général, des éléments de progrès qui pourraient restaurer la littérature affaiblie des Français.
En France, à cause même de l'influence de la s0-
ciété sur les lettres, il est arrivé que la société, avec ses réglementations traditionnelles, compliquées, systématiques, a gêné le talent de l'écrivain, et ses initiatives. Avec tant de règles, le talent s’aiguise sans doute, et ils’affine, mais il perd de son originalité, de sa personnalité. En Allemagne, dans l’Allemagne