Ile partie, ch. I
34 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE du Nord, qui ont plutôt cherché dans l’âme de la race, et dans la vie, l’histoire, les légendes, la religion et les mœurs de la nation, les thèmes essentiels de leurs œuvres.
S'il fallait résumer en quelques phrases les chapitres principaux de la doctrine et de la critique de Mme de Staël, l’on pourrait ainsi formuler sa poétique nouvelle : au théâtre, sacrifier les unités et imiter le drame romantique et national de Goethe et de Schiller ; pour la poésie lyrique, chercher dans les sentiments profonds de la conscience, dans les émotions religieuses, dans les mélancoliques rêveries, dans les enthousiasmes mystiques des gens du Nord, les thèmes inépuisables qui pourront la féconder.
Et si l’on se souvient qu’entre le livre de la Littéture (1800), et celui de l’ Allemagne (1813) a paru en France le Génie du Christianisme (1802), on ne pourra s'empêcher de reconnaître, dans le livre de l’Allemagne, quelques-unes des idées littéraires qu'avait déjà énoncées et popularisées M. de Chateaubriand. Et il faut donc tout de suite, et sans autre préambule sur l’auteur qui vous est bien connu, rapprocher des
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND 35 M théories de Mme de Staël— soit pour les confondre avee elles soit pour les leur opposer — celles du Génie du Christianisme.
Ce livre, paru en 1802, et qui est l’un des plus populaires de la littérature française, et l’un de ceux qui ont le plus influé, qui est celui qui a le plus influé sur les destinées de la littérature française au dixneuvième siècle, ce livre marque, lui aussi, une date décisive dans l’histoire de la critique. Chateaubriand y a voulu montrer d’abord, à une génération qui était fatiguée du philosophisme irréligieux, des déclamations rationalistes, des persécutions de la Révolution, tout ce qu’il y avait de beau, de consolateur, de véritablement humain et divin dans le christianisme méconnu ; mais justement parce que son livre était une apologie à base d’esthétique, l’auteur fut amené à traiter de l'influence du christianismesur les arts, et à dégager de ces considérations des préceptes nouveaux de critique.
Le point de départ de Chateaubriand n’est donc pas le même que celui de Mme de Staël. Chateaubriand l’a fait remarquer dans une lettre au M ercure,
à propos d’une polémique entre Mme de Staël et
Fontanes : “ Vous n'’ignorez pas, dit-il, que ma folie
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à moi est de voir Jésu«-Christ partout, comme Mme de Staël la perfectibilité. ” C’est cela. Mme de Staël est une doctrinaire qui est venue à la littérature par la philosophie rationaliste et par la politique, tandis que Chateaubriand est une âme essentiellement religieuse qui arrive à la critique littéraire par l'étude du “ génie du christianisme ”.
Le livre, qui contient quatre parties : Dogmes et doctrines, Poétique du christianisme, Beaux-Arts et Littérature, Culte, est tout plein de la vie, de la gloire, de la beauté de notre religion, et il montre, dans la splendeur d’une prose rythmée et harmonieuse, un exemple admirable de ce que l'écrivain peut emprunter à nos dogmes de pensées hautes, de sentiments délicats, de formes artistiques et éblouissantes. La théo!sgie de Chateaubriand n’y est pas très profonde ni très rigoureuse -— et il ne se souciait pas, au surplus, de faire œuvre de théologien — , mais sa poétique y est large, suggestive, éminemment féconde. Et le grand mérite de cet art nouveau fut de ramener à ses sources premières et profondes l’inspiration du k | poète, c’est-à-dire à Dieu, à PÉvangile, au culte et $ aux vertus de la religion chrétienne ; et la hardiesse M de cette critique consistait done à déclarer périmés
les artifices de la poésie classique, les thèmes usés de la fable païenne et de la mythologie que la Renaissance avait imposés.
Chateaubriand réintègre l’idéal chrétien dans la littérature et dans ses droits sur l’imagination ou sur les sentiments de l'écrivain. Boileau avait dit :
De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.
Chateauhriand veut convaincre d’erreur Boileau. Il montre comme la religion païenne nous paraît froide, insuffisante, étroite, comme il ne convient pas que le poète chrétien et français s'inspire de fictions et de légendes auxquelles ni lui nises lecteurs ne croient plus, et qui sont plutôt injurieuses à leur foi ; et il proclame la supériorité de la religion chrétienne comme source d’inspirations littéraires ou artistiques. Certes, il a le goût trop sûr pour n’admirer pas les œuvres classiques du dix-septième siècle, même celles qui dérivent de l'inspiration païenne ; mais il montre aussi, par l’étude du théâtre classique français, comme le christianisme a déjà pénétré et grandi les héros ou les héroïnes de la tragédie grecque; il fait voir que notre religion a enrichi de sentiments
38 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE EE nouveaux l’âme humaine, et il étudie tour à tour, chez les anciens et chez les modernes, les caractères de l’époux, de l’épouse, du père, de la mère, du fils, de la fille, du guerrier, du prêtre ; il rappelle toute la beauté de la chevalerie née du christianisme, et comment, avec le merveilleux chrétien, elle pourrait offrir à l’épopée d’incomparables développements. Il conclut à la nécessité de recourir enfin et plus complètement à l'idéal chrétien. ‘
Mme de Staël n'avait guère qu’indiqué par son livre sur la Littérature ce rapport essentiel entre la littérature et la religion ; c’est Chateaubriand qui l’a mis en grande et irrésistible lumière. Pour illustrer davantage sa poétique chrétienne, il publiera, en 1809, les Martyrs, sorte d’épopée en prose où il veut montrer la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. L'intention fut meilleure
que le succès. Il y a, certes, dans ce livre, des pages qui sont des chefs-d’œuvre, et des récits et des caractères qui égalent les plus belles inventions de l’épopée; mais Chateaubriand a eu le tort de se croire obligé d’opposer à la peinture de l’Olympe païen,
une description du ciel chrétien, et de faire agir les êtres surnaturels du christianisme à la façon des divinités mythologiques. Il y a là du convenu, du factice, qui heurte nos habitudes de penser, et qui refroidit singulièrement le poème épique. Chateaubriand a voulu mettre dans des formes usées et finies, ses inspirations nouvelles, et les formes désuètes ont gâté l'inspiration.
Et ceci nous permet de rappeler en passant que Chateaubriand que l’on donne volontiers, et qui se donne lui-même comme le père du romantisme, fut en réalité un classique. Il a voulu conserver de l’art classique les règles traditionnelles qui avaient
si heureusement guidé le génie grec et le génie fran-
çais. Au lieu que les romantiques ont dédaigné et brisé les moules classiques, Chateaubriand les a voulu conserver ; il a seulement demandé aux poètes d’y verser une autre et meilleure substance, et de les remplir de tous les sujets neufs et féconds que pouvaient leur offrir les traditions françaises et catholiques, nationales et religieuses de la patrie.
Ajoutons qu’à tous ces thèmes d'inspiration nouvelle, Chateaubriand joint encore, tout comme Mme de Staël, la poésie de la nature, et aussi et enfin la
40 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE poésie de la conscience. La nature avec ses spectacles innombrables, pittoresques, lumineux, grandioses, a fourni à l’auteur du Génie du Christianisme, d’Atala, du Voyage en Amérique. de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, l’occasion d'écrire quelques-unes des belles pages de la prose française. La conscience, le moi haïssable et intéressant, avec ses sentiments et ses passions, avec ses ennuis, avec ses tristesses, avec ses rêveries surtout et ses mélancolies sans cause, a permis à l’auteur de René, au Chateaubriand qui se plaignait d’avoir “ bâillé sa vie ”, l’occasion d’exploiter un filon de la psychologie à peu près inconnu encore dans la poésie francaise, C’est pourquoi Chateaubriand pouvait écrire modestement un jour: “En moi commençait, avec l’école dite romantique, une révolution dans la littérature française. ” Avec sa littérature personnelle, Chateaubriand va rejoindre par de là les frontières Byron et Goethe : en écrivant René, il donne un frère à Childe Harold et à Werther ; et il s’unit à Mme de Staël pour indiquer aux poètes des ressources nouvelles et profondes, qui avaient enrichi et illustré les littératures du Nord.
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Telles furent les théories littéraires, les principales doctrines qui ont renouvelé la critique au début du dix-neuvième siècle, et qui ont déterminé la révolution romantique. Je n’ai pas à juger ici cette révolutior, ses initiatives heureuses et les excès qu’elle a commis, et je n’ai pas non plus à expliquer comment la critique nouvelle, appuyée sur des goûts trop particuliers, des préférences trop sentimentales et trop personnelles, devait verser dans un iridividualisme plus dangereux que l’impersonalité classique. Nous aurons occasion d’y revenir. Ce qu’il fallait préciser ce soir, c’est justement la nature des préceptes nouveaux qui vont guider les auteurs, et qui vont élargir les chemins de la littérature.
Napoléon fit confisquer en 1810 la première édition du livre de l’ Allemagne ; la France yaapplaudi. Le Génie du Christianisme avait été unanimement acclamé. La France reconnut la meilleure part de son propre génie dans celui de l'Évangile. Chateau-
briand par ses œuvres plus nombreuses et plus fortes
et plus parfaites, et par son influence plus considérable et en quelque sorte permanente, occupera .ne
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plus large place que Mme de Staël dans l’histoire de la littérature française ; Mme de Staël, qui ne sut jamais bien éciire, ou ordonner ses pensées, mais dont l'esprit inquiet rencontra quelques bonnes idées directrices, ouvrira toujours, aux premières heures
du dix-neuvième siècle, l’histoire de la critique moderne. Les mérites de l’un et de l’autre ne sont assurément pas éyaux. Mais nous avons essayé de les définir avec conscience et précision ; éclairés par ces notions essentielles, par ces lumières du départ, nous pourrons maintenant pénétrer plus avant dans l’histoire de la critique, et suivre sur ses chemins de fortune un genre littéraire qui a tout à ‘coup grandi, qui a voulu se hausser jusqu'aux plus considérables de la littérature contemporaine.
4 décembre 1917.