‹ La Critique religieuse chez CicéronChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE u DE FATO

i". — But de Vauleur.

11°. — Opinions des philosophes sur le destin.

111°. — Posidonius. Théorie de l'enchaînement fatal des causes physiques. Réfutation du déterminisme par Cicéron. Sympathie naturelle.

i\°. — Chrysippe : sa philosophie du monde vivant et de l'inteUigence divine.

v°. — Influence du climat sur le caractère humain. Correction des penchants, indépendance de la volonté.

T.) Le « De Fato » fut composé aussitôt après le « De Divinatione », et Cicéron nous fixe lui-même l'époque où il fit paraître ce traité.

11 a senti, cléclare-t-ii, qu'après avoir traité de la nature des dieux et de la divination, un ouvrage spécial au destin était nécessaire pour compléter ses doctrines sur les croyances romaines, parce qu'entre autres preuves de la divination, « les stoïciens invoquaient l'ordre immuable des choses » et s'efforçaient de le concilier avec la liberté elle- \même.

On sait qu'Epicure prétendait tout expliquer par sa théorie des concours fortuits ; la prétention des stoïciens était de concilier à la fois et le libre arbitre et l'ordre immuable des choses ; c'est à l'examen de ces conceptions philosophiques qu'est consacré le « De Fato » dont le but est le même que celui de ses aînés : détruire les superstitions, les préjugés religieux des croyants. Après Lucrèce, Gicéron se montre philosophe athée, mais là où Lucrèce attaquait toutes les croyances sans s'appuyer sur des raisons autres que celles qu'il tirait de l'âme humaine ou empruntait aux philosophes, Gicéron étudie, discute, approfondit, retournant la question sous toutes ses faces, et parvient ainsi à porter aux superstitions de son époque des atteintes plus réelles que n'a fait le poète. Avec modération, mais avec une pensée réfléchie et indépendante, Gicéron académicien va plus loin que ses prédécesseurs, et à travers les faibles arguments des stoïciens atteint le fond même de la question religieuse.

G'est avec Hirtius son disciple et son ami qu'il discute. Hirtius lui demande de traiter un sujet philosophique et le maître choisit le destin pour thème.

Il s'efforce de détruire par ses arguments les doctrines professées sur le Destin par les Epicuriens, et avec plus de force, les conceptions des stoïciens sur le même sujet. Aux arguments de Posidonius et de Ghrysippe, il oppose les objections de Garnéade qui dit que tout homme de bon sens nie la fatalité et que la morale exige la liberté humaine.

II.) Les philosophes n'ont pas suflisamment défini le destin. Dans sa philosophie ayant à désigner la plus forte de toutes les puissances, Thaïes nomme la Fatalité. Elle gou-

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verne le monde, elle est le jugement et le pouvoir immuable de la Providence (i).

Cicéron et Théophile d'Anlioche nous apprennent que les Pythagoriciens attribuaient à l'Univers une âme divine, cause universelle du mouvement et des phénomènes de la nature. Dans une notice anonyme sur Pythagore que nous a conservée Photius, on dit que ce philosophe distinguait le monde sublunaire d'un monde supérieur gouverné par la Providence divine et la destinée, le premier soumis à quatre puissances, Dieu, le Destin, la Prudence humaine et la Fortune ; celle-ci Tx/"^ opposée à : EiiJ.apixivt, comme le hasard à l'ordre et l'incohérence à l'enchaînement (2).

Plutarque nous a conservé les opinions de Platon et de ses disciples sur le Destin. Ils le considéraient tantôt comme une action, tantôt comme une substance, en en faisant dans un cas l'ordonnance immuable, l'ensemble des lois divines ; dans le second l'âme même de l'univers (3).

Les anciens Romains reprochaient aux stoïciens de méconnaître la liberté de l'homme, ce qui blessait la morale. C'est un des points sur lesquels porte la critique de Cicéron dans le « De Fato ». Il combat tout d'abord les raisonnements de Posidonius.

III.) Nous connaissons la théorie divinatoire de ce philosophe ; selon lui, la vérité de la divination était prouvée par l'enchaînement fatal des causes physiques. Cicéron en tant que philosophe positiviste et réaliste, nie cette fatalité physique en faisant appel au simple bon sens sans recourir aux arguments dont d'autres avant lui l'ont combattue.

(i) Préface du Destin (Coll. fS'isard).

h) Préface du Destin. .(Coll. Nisard) p. 260.

(3) Préface du Destin. (Coll. Nisard). p. 260.

Il admet l'influence du solstice d'hiver sur les naissances et les maladies sous l'influence d'une sympathie naturelle qu'il ne nie pas, mais il ne peut y voir une preuve de la fatalité : « Vis est nulla fatalis » (i).|Il pense qu'on peut expliquer toutes choses par la nature ou le hasard. | Ainsi la mort d'Icadius invoquée comme preuve par Posidoriius n'est point due au destin : « Quid miruni igitur ex spelunca saœum in cnira eius incidisse ? piito enim, etiain si Icadius tuni in spelunca non fuisset, saxum tanien illiid casurum fuisse. Nam aut nihil omnino est fortuitum, aut hoc ipsum potuit evenire fortuna i) (a).

IV.) Après Posidonius, c'est à Chrysippe, qui lui aussi défend la fatalité physique, que s'en prend Gicéron. Le monde d'après ce stoïcien, est un être vivant dont toutes les parties sont pénétrées par la raison, l'intelligence divine, ainsi que l'âme humaine qui est une parcelle de la divinité.

La destinée de l'homme dépend des forces divines qui vivifient tout ; son caractère, ses fonctions, tout est dirigé par l'intelligence divine en accord avec le destin. Chrysippe admet aussi que c'est la nature qui nous détermine : à Athènes, le ciel est toujours pur, l'air vif, ils donneront la finesse aux Athéniens ; à Thèbes l'atmosphère lourde et épaisse fera les Thébains robustes, mais d'esprit peu ouvert. Ainsi pour lui, notre caractère varie suivant le climat et notre sort est lié aux phénomènes naturels par l'enchaînement éternel des causes.

V.) Cicéron discute la thèse de Chrysippe en ces termes : « Diiunge longius : quid enim loci natura adferre potest, ut

(i) De Fato. 3- (2) ibid. 3.

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in porticii Pompel potliis quam in campo ambulemus ? teciim quam cum alio ? Idibus potins quam Kalendis ? Ut igitur ad quasdam res natura loci pertinet aliquid, ad quasdam autem nihil, sic astrorum adfectio valeat, si vis, ad quasdam res, ad omnes certe non valebit » (i).

Selon Chrysippe la nature humaine est très variée ; chaque être a ses goûts, ses prédispositions fixées à l'avance par la destinée : n At enim, quoniam in naturis hominum dissimilitudines sunt, ut alios dulcia, alios subaniara délectent, alii libidinosi, alii iracundi aut crudeles aut superbi sint, alii talibus vitiis abhorreant : quoniam igitur, inquit, tantum natura a natura distat, quid mirum est lias dissimilitudines ex differentibus causis esse factas » (a).

Cicéron réfute cette thèse ; il admet bien une certaine influence de climats ou de pays sur la formation de nos caractères individuels, mais cette influence est restreinte, et le caractère peut être corrigé et amélioré par notre volonté si nous savons résister aux penchants que nous tenons de la nature : « Si alii ad alla propensiores sunt propter causas naturales et antécédentes, idcirco etiam nostrarum voluntatum atque adpetitionum sunt causae naturales et antécédentes » (3).

Il en cite des exemples : des hommes vicieux ont pu se corriger soit par leur éducation, soit par leur volonté. (( Haec ex naturalibus causis vitia nasci possunt, extirpari autem et funditus tolli, ut is ipse, nui ad ea propensus fuerit, a

(i) De Fato. /»•

(2) ibid. A.

(3) ibid. 5.

LA CRITIQUE 8l

tantis vitiis avocetuv, non est id positani in nataralibus eausis, sed in voluntate, studio, diseiplina » (i).

Si l'on admet une suite de causes éternellement enchaînées les unes aux autres, on dépouille l'homme de son libre arbitre, on en fait l'esclave du destin.

(i) De Fato. 5.

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