PREMIÈRE PARTIE
CICÉRON HOMME d'ÉTAT ET PHILOSOPHE
Ennius, par exemple, niellait en scène un personnage qui n^ayant pas à se louer de son sort nie résolument la Providence parce qu'il trouve qu'elle ne l'a pas traité selon ses mérites. « Je crois, disait-il, qu'il y a des dieux dans le Ciel, je le soutiendrai toujours ; mais j'affirme qu'ils ne s'occupent pas du genre humain. S'ils en avaient souci les bons seraient heureux, les méchants malheureux, or c'est le contraire qui arrive » (0-
Ce personnage on le voit a plus d'un point de parenté avec les épicuriens et, comme eux, il estime que les dieux éloignés et distants dans leur Olympe ne s'occupent pas de l'Univers et ne cherchent pas à écarter le malheur des hommes soumis à la destinée. Pareil athéisme dans la bouche du personnage d'Ennius ne se retrouve que chez les disciples d'Epicure ; or Eimius était un auteur aimé du peuple, et celui-ci applaudissait à ces professions publiques d'incrédulité : « An nostcr Ennius ? qui magno plausu loquitur adsentientc populo :
Ego deum genus esse sempev dixi et dicam caelituni ;
Sed eos non curare opinor, quid agat Iiumanum genus » (2).
Un autre auteur comique, Plaute, transportait lui aussi des sujets grecs au théâtre ; il est moins accessible et moins simple qu'Ennius, et ses pièces s'adressaient plutôt à la haute société romaine, il n'en parodiait pas moins lui aussi l'art augurai.
III.) L'irréligion se développait peu à peu et non seulement par un théâtre athée et des écrits philosophiques,
(i) Boiâsier, Religion romaine.
(2) Cicero. DE DIV. IL 5o.
mais encore grâce à la liberté de pensée reconnue à tous, et jugée naturelle par le peuple romain et surtout par une sorte ft'épicurisme adapté à la mentalité romaine par le génie de Lucrèce dans son poème du « DE NATURA RERUM ».
Les doctrines épicuriennes, le théâtre d'Ennius et de Plaute, ont préparé cette décroissance de la foi des Romains dans leurs dieux.
Pour mieux faire comprendre la philosophie d'Epicure, Lucrèce la présente aux Romains sous la forme plus séduisante de la poésie, dissimulant sous la riche trame des vers la sécheresse de la doctrine du chef de l'école et de ses successeurs, et continuant l'abaissement de la religion déjà préparé par le théâtre.
Il a pris soin de nous exposer les raisons qui l'ont conduit à écarter la prose dans la fameuse comparaison suivante :
(( Sed veluti pueris absinthia tetra medentes Cujn dure conantur, prius oras pocula circuni Contingunt meUis dulci flavoque liquore, Ut puerorum aetas improvida ludificetur, Labroruni tenus^ interea perpotet aniaruni Absinthi laticemy deceptaque non capiatur, Sed potius tali facto recreata valescat : Sic ego nunc, quoniam haec ratio plerumque videtur Tristior esse, quibus non est tractata, retroque Vulgus abhorret ab hac, volui tibi suaviloquenti Carminé Pierio rationeni exponere nostram, Et quasi musaeo dulci contingere melle ! » (i) L'auteur, à la fois poète, philosophe et épicurien, en-
(i) Lucrèce I. 935. Ed. Blanchet.