LA RELIGION DE CICERON
Il^
III
IV
Le sentiment inné de la nature et le culte des ancêtres.
Tendance de Cicéron à admettre la croyance en un être suprême ; faiblesse de ses sentiments religieux ; ils sont individuels.
Dieu sans nature et nature sans Dieu. Dieu ne peut être qu'un esprit immortel et immatériel.
Connaissance insuffisante de la divinité.
Après avoir montré la place tenue par Cicéron parmi les philosophes romains, et exposé les points les plus importants de sa controverse sur les opinions des Théologiens de l'Antiquité, il nous reste à essayer de préciser les conceptions principales de sa philosophie personnelle. Qu'on ne s'attende pas toutefois à des conclusions absolues sur sa doctrine.
Il était partisan de ce qui lui semblait la probabilité, mais il évitait de définir ses opinions philosophiques personnelles sur l'existence du monde et sur la religion. Voici ce que nous dii Thiaucourt sur ce point : » Cicéron n'est pa^
TROISIEME PAKTIE
un philosophe systématique qui développe avec vigueur une doctrine, mais un amateur qui interroge avec curiosité tous les systèmes et s'attache tour à tour à chacun d'eux suivant Tinspiration ou les exigences du moment » (i).
En tous cas, j'essaierai de faire ressortir les principes sur lesquels il s'appuie le plus souvent et avec le plus de force, principes ou conceptions qui sont le fond même de sa philosophie d'ailleurs bien vague au point de vue de leur enchaînement les uns aux autres. J'ai déjà montré dans la deuxième partie de ma thèse qu'il a réfuté la doctrine stoïcienne sur la formation du monde.
I.) Comme philosophe, Cicéron a rejeté les doctrines stoïciennes sur la nature acceptées par la plupart des sages anciens et reprises de nos jours par les génies européens.
11 semble qu'il eut surtout pour but de combattre le Panthéisme de son époque.
Homme d'Etal il attribuait une haute portée à l'enseignement de la philosophie stoïcienne préconisant le sacrifice individuel au bonheur de tous. Mais aussitôt rendu à la vie privée il a rejeté ses doctrines sur la Divinité et la providence et s'est fait le défenseur de la philosophie naturelle.
Durant sa vie publique il s'est incliné devant les conceptions de l'existence des dieux seulement par respect des traditions ancestrales. Le « consensus gentium » tel qu'il le comprend, diffère de celui des stoïciens. Il nous laisse comprendre en effet que les sentiments sur l'existence des dieux sont innés, inspirés par la nature elle-même et il rejette la théorie stoïcienne du consentement général (•^).
(2) Windelband Geschichte der Anlikcn IMiilosophie, S 'iQ. (i) Thiaucoiirt. Essai sur les traites philosopliiqiies de Cicé
p. 3/iV
iiceron .
LA DOCTRINE DE CICERON
II.) Nous trouvons cette tendance plusieurs fois marquée dans ses ouvrages ; par exemple, dans la « Tiisculane » où il essaie de démontrer l'immortalité de l'âme, il appuie son raisonnement sur le (( consensus gentiuni » naturel.
Mais le sentiment religieux est faible chez Cicéron, fervent de la nature, la croyant capable de se former et de se diriger elle-même. Il hésite à formuler une conception religieuse précise et se borne à admettre l'existence d'une force supérieure à l'âme spirituelle, d'un bien que nous devons chercher au cours de notre vie. Je ne pense pas que, vu la faiblesse de ses sentiments religieux, il se soit jamais adressé avec une foi profonde aux dieux, nationaux ou stoïciens, dans les épreuves de sa vie, ainsi que le font tous les hommes animés de croyances sincères.
H. Ritter (i) dit que les opinions de Cicéron sur la religion romaine n'ont pas de fondements assez fermes dans sa philosophie et semblent même ne la rendre que plus chancelante. On sait comment dans son « De Natura Deomm » il oppose à la doctrine des épicuriens comme à celle des stoïciens le doute de l'Académie ; comment, d'une part, il accuse les premiers d'un athéisme déguisé et de l'autre, déclare aux seconds, insuffisantes leurs preuves de l'existence des dieux ; et comment, de plus, il conclut qu'admettre ou non leur existence est affaire de sentiment individuel ; sans dissimuler d'ailleurs qu'il est plutôt avec les stoïciens qu'avec l'Académie, non pas que leurs raisons lui paraissent probantes, mais simplement parce qu'elles lui semblent vraisemblables.
(i) H. il\itter. Histoire de la Philosophie ancienne, p. ii3 ; traduction franc, de Tissot, i835.
TROISIKME PARTIE
LA DOCTRINE DE CïCERON
Il nous paraît donc que c'est à loi t qu'on a voulu mettre en doute sa croyance en Dieu ou aux dieux en se faisant une arme des raisons qu'il oppose aux stoïciens (i).
Pour nous, il fait de Cotta l'interprète de sa pensée quand il lui fait dire que l'on doit croire à la religion de ses pères, mais que la philosophie a le droit de ne pas s'en tenir à cette foi et doit donner des preuves de l'existence des dieux. Plus loin il regarde les preuves que donnent les stoïciens comme si faibles qu'elles semblent lui rendre douteuse une chose qui ne l'est pas en elle-même (2).
III.) Cicéron admet une liaison entre le divin et l'esprit humain et pense que l'idée du divin est naturelle en nous ; mais il lui oppose la nature ; un dieu existe selon lui sans la nature et une nature sans dieu. 11 considère, nous l'avons dit d'autre part, celle nature comme agissant et se développant par elle-même, à l'opposé des stoïciens pour lesquels le cours régulier des événements est le fait d'une force divine ou supérieure (3). H. Ritter dit : « Au raisonnement qui passe de l'ordre et de la beauté du monde à l'existence d'une cause divine et raisonnable, qui ordonne et forme le monde, il oppose donc l'opinion que tout a élé produit et subsiste suivant les lois éternelles par la puissance de la nature, en conséquence de la pesanteur el des mouvements nécessaires des corps ; et il avoue qu'il est embarrassé entre l'opinion des stoïciens et la doctrine de Straton » (/|).
Il est malaisé, étant donné ses doutes perpétuels et ses
(1) II. Ritter.
(2) ibid.
(3) De nat. dcor. lU. 11.
(/») H. Ritter lA.
tendances au probabilisme de se faire une idée nette et précise des conceptions de Cicéron sur la divinité ; il lui arrive à mainte reprise, dans ses traités de théologie, de déclarer que les hommes ne peuvent pas connaître le divin, que sa conception échappe au sens humain (i) ; le Dieu qu'il semble concevoir existe sans et hors la nature et l'analyse de ses ouvrages amène à penser qu'il reconnaît un Dieu comme créateur et régulateur de l'univers (2). Comme les stoïciens il le considère parfois comme un esprit supérieur libre, immortel et immatériel, percevant tout et doué d'un mouvement éternel, donnant le mouvement à tout (3).
IV.) Cette conception est néanmoins bien vague et en désaccord avec sa théorie fondamentale d'une nature créatrice, tirant son mouvement d'elle-même. Peut-être sera-t-il permis de conclure que si l'on trouve dans sa philosophie des raisons plausibles de sa croyance en une force divine, il admet avec beaucoup plus d'assurance une doctrine naturelle excluant la puissance divine.
(i) Tusc, I. 22.
(2) Tusc, 29 et de leg. I. 7. .
(3) ibid I 27 : Nec vero Deus ipse, qui mtelliçitur a nobis, ^lio modo inlellgi potest, nisi mens soluta quaedam et libéra segregata ab omni concretione mortali, omnia sentiens et movens, ipsaque praedita motu sempiterno.
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