‹ La Croatie et la Confēdēration italienneChapitre 46 sur 101 · ÉPOQUE ÉLECTIVE · texte numérisé non relu

ÉPOQUE ÉLECTIVE

11 ne s'agit pas seulement de prouver que l'indépendance et la souveraineté absolue de la Croatie, à l'égard de la nation magyare, étaient acceptées et reconnues par tous les rois ârpâdiens de la Hongrie ; mais il faut prouver aussi que cette indépendance et cette souveraineté de l'État croate à l'égard de l'État hongrois ont été reconnues et acceptées par les souverains étrangers des autres États, qui forment ensemble le corps politique de l'Europe.

Le dernier roi de la dynastie ârpâdienne, André III, qui mourut le \k janvier 1301, vivait encore, lorsque la nation croate, agissant dans la plénitude de son droit public et de ses libertés, indépendamment de la nation magyare, accepta la candidature monarchique du prince Charles Martell, de Naples, qui s'offrait aux suffrages des Croates pour devenir leur roi légitime. Quoique Fessier ait toujours pris le parti dos Hongrois contre les Croates, il ne signale pas moins l'empressement avec lequel le prince et le peuple auraient cherché à s'entendre sur le terrain de la constitution ' .

Les villes, qui étaient invitées à se prononcer en faveur de

1. « Cari (Martell) zôgerte iricht, vor allem den Dulmatem sicli als iuben KOnig anznkundigen, indem er durch einen Gnadenbrief den Spalatern Schitz und Begftnstigung ihres Handels in Italien zusicherte, zugleîch aber sie sowohl als die Trawer und Shibenicer zum Eide der Treue aufl'orderte. » Gesch. d. Ung. t etc.* 1. Th , pag. 710.

l'inviolabilité des traités.

Charles Martell, s'adressèrent aussitôt au comte Paul Shubiç de Brebir, ban de toute la Croatie, et le prièrent de renvoyer les nonces de ce prince, en leur répondant qu'elles avaient déjà rendu hommage au roi André IIP.

Il est donc évident que les États et les princes indépendants . de l'Europe reconnaissaient l'indépendance et la souveraineté de l'État croate, malgré son union à la dynastie àrpâdienne qui régnait simultanément sur la Hongrie et sur la Croatie. Et s'il en eût été autrement, la Croatie aurait été obligée de suivre servilement les ordres de la Hongrie, avant, pendant et après l'extinction de la dynastie àrpâdienne ; en sorte que tout roi élu pour la nation magyare, quel qu'il fût d'ailleurs, aurait été, par le seul fait, souverain seigneur et maître de la Croatie ; mais ce fut le contraire qui eut lieu, comme nous allons le montrer tout à l'heure.

L'historien Fessier blâme hautement André III, dernier roi ârpâdien, de n'avoir pas sévi contre les Croates, qu'il traite de rebelles, pour avoir voulu se pourvoir d'un chef suprême de l'État, avant que le trône national ne devint vacant par sa mort 2 . Toutes ces déclamations ne prouvent absolument qu'une chose, savoir : qu'André III, fidèle aux serments de ses ancêtres et aux siens propres, comprenait l'obligation morale où il se trouvait de respecter et de conserver, en son intégrité politique, l'État public et souverain des Croates vis-à-vis du roi de Hongrie et vis-à-vis des Hongrois eux-mêmes.

Cependant, Charles Martell meurt presque en même temps

1. « ... Die Stâdte verwiessen die Aogelegenheit an den Ban Paul Shubiç, Grafen ?on Brebir, und entliessen Caris Abgeorduete mit dem Bescheid , dass sie bereite ciuem KOnige... gehuldigt hatten... »» Gesch. d. Ung. etc., I. Th., p. 710.

2 «... wodurch er zwar den weisen in sich rettete, aber einen schlechten Kœnig des Tages zeigte... Den geheimen Scbritten Caris und<ceiner AnhuQger entgegen arbeitend, suchte er die croatischen und dalmatischeu St^te und Hbrren in der Treue durch Wohlthaten jeu befestigen. » Iàid., I. c.

l'inviolabilité des traites.

qu'André 111 ; et la nation croate, présentement déliée des engagements qu'elle contracta jadis envers Coloman et ses successeurs de la dynastie ârpâdienne désormais éteinte, rentre dans ses droits incontestables de puissance indépendante et libre, qui lui ont été reconnus par les puissances étrangères, en y comprenant la Hongrie ; car ce ne sera que beaucoup plus tard qu'elle essaiera de les méconnaître. D'un côté, la nation magyare se donne pour roi le Bohême Venceslas ; de l'autre, la nation croate se donne, à son tour, Charles Robert, de Naples, jeune fils de Charles Martell. Ce nouveau monarque, exprimant la désunion de la Croatie et de la Hongrie : conséquence inévitable de la mort d'André III , fut couronné dans la cathédrale oVAgram, capitale de la Croatie ; preuve irréfragable que toute la nation croate, depuis le Bas-Adriatique jusqu'au Danube, s'était réunie pour accomplir d'une voix unanime cet acte solennel qui plaçait un chef suprême à la tête de l'État.

Fessier considère comme illégales et l'élection royale et la soennité religieuse, quoiqu'elles manifestent la souveraineté du droit national*. Elles avaient eu lieu pourtant sous la direction du comte Paul de Brebir, ban de toute la Croatie et véritable chef du pays avant l'arrivée du roi, qui ne pouvait prendre possession de sa propre autorité qu'après avoir juré de respecter les libertés publiques. Et d'ailleurs, si la nation n'avait pas agi selon son droit, en cette circonstance, Venceslas et la nation magyare n'auraient point manqué de réagir contre elle pour essayer de la soumettre de nouveau par la force. Or, les Ma-

1. « lm nitchsten Friïhjahre reiste der Brebirer Graf Georg, Paul's Sohn, uach Apulien, um den kœniglîchen Knuben... zu ubernehmen, und nach Dalmatien, wo St^dte, Pb^laten vm> edlb Hf.rrf.n far ihn bereits gewonnen waren, zu geleiten... Dieser landcte im August zu Spalato, wurde daselbst vôu Paul Gmfen von Brebir empfangen , nach zwei Monaten nach Agram gettihrt, und alldort von dem erwahlten.. Erzbischofe Gregor gekrOnt. Kein ungrischer Bischof (s'écrie-t-il) nahm an der widerrechtlichen Handlung Theil. » Cela n'était pas nécessaire. Geseh. d. Ung. etc., I. Th., p. 710.

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gyares n'entreprirent rien de tout cela ; et c'est ce qui implique positivement la reconnaissance tacite, sinon formelle, de la légalité des actes accomplis parmi les Croates.

Deux années s'étaient à peine écoulées depuis l'élection de Venceslas par les Magyares, qu'un parti, mécontent de ce choix, s'organisa dans le but de proclamer roi de Hongrie Charles Robert, roi de Croatie , et de rétablir ainsi l'union de ces deux États indépendants et libres dans la personne d'un même sou verain. Les Croates, appelés en Hongrie par ce parti politique, y amenèrent Charles Robert; mais, voyant que la majorité du pays ne se déclarait pas en sa faveur, ils jugèrent à propos de le ramener sur leur propre territoire pour ne point faire violence à l'esprit public. Venceslas préféra descendre du trône (1306); et les Magyares y firent monter, non pas le roi des Croates, mais Otto de Bavière, en anathématisant violemment les partisans de Charles Robert 2 .

Mais, huit ans après son élection croate, le trône de Hongrie étant redevenu vacant, les Magyares élurent eux-mêmes Charles Robert, qui exprima dès lors l'union de l'État croate et de l'État hongrois en sa personne royale.

A la vérité, ce monarque ne retint pour lui que le titre nominal de roi de la Croatie; car tout le pouvoir monarchique fut exercé par le comte de Shubiç de Brebir, qui fut le véritable roi et dont la famille forma, pour ainsi dire, une puissante dy-

1. « ... Zu seiner eigenen Sicherheit und nm innerer Febdscbaft vorzubeugen, wurde von diesen (des Croates) Cari Robert bei Zeiten nach Dalmatien gebracht. Dièse Provins hatten die Grafen Shubiç von Brebir und der Spalater Erzbischof Peter in Ergebenheit gegen ihn erhalten ; in ali.bn St.bdten Croatiens und Dalmatiens widerfdhr ihm kOnigliche Ehbe.» Fessier, III. B. ( pag. 11.

i. « Hierûber entrùstet verkùndigte die Ofener Clerisey feierlich Basn tm> A cet (exemple inoni) gegen dkn Papst und dessen Legaten, so wie gegen aile Priester, die dem GegenkOnige Cari Robert sich anschliessen wilrden. » Dr. Hermann Meynert, Gesch. Oesterreichs, etc., 31-2. Lief., p. 267.

naslie nationale par la possession du banat de la Croatie , du duché de la Dalmatie et de la seigneurie de la Bosnie.

Après la mort de Charles Robert, son fils, Louis 1 er , lui succéda comme roi de Croatie et comme roi de Hongrie. Ce souverain se livra bientôt, contre les Croates, à des violences qui restèrent sans résultat et dont ils furent terriblement vengés à Novigrad, sous le règne de sa fille Marie, devenue reine de Hongrie, mais exclue du trône de Croatie. En effet, la nation croate, se ressouvenant des crimes de son père et n'étant pas d'ailleurs régis par les lois de la succession féminine, rejeta cette princesse pour élire, en pleine diète nationale, Charles de Durazzo, de la dynastie napolitaine, après la mort de Louis I er (11 septembre 1385). Il y eut alors un roi croate à Agram et une reine hongroise à Ofen, l'union des Magyares et des Croates n'existant plus dans la personne du même souverain élu par ces deux peuples.

A peine Charles de Durazzo régnait-il depuis trois mois dans sa propre capitale, que les Croates résolurent d'entreprendre une expédition en Hongrie, où un parti puissant s'était formé dans le but de rétablir l'ancienne union par la ruine de Marie et l'intronisation de Charles ' . La reine de Hongrie fut obligée de céder à la force des armes. On l'emmena plus tard prisonnière à Novigrad, chez les Croates, avec sa mère Élisabelh, qui allait expier le meurtre de Charles, roi de Croatie et de Hongrie, assassiné par son ordre, à Ofen, quarante jours après son couronnement à Stuhlweissenburg.

Depuis la mort tragique de Charles de Durazzo jusqu'à l'élection de Ladislawe le Napolitain, il y eut en Croatie et en Hon-

1. « Hâufiger wurden nun mit jedem Tage die Gesandschaften, Zuschriften und Anerbietungen (de la Hongrie) nach Agram, welche Carln dringendst ermahnten, den... Thron... in Besitz tu nehmen... verliess er nach dreimonatlichem Auîenthalte Agram, um mit starkeh Heermabct, zu welcûpt sien Croaten, Dalmater, Bosner gesammelt hatten, in Ungaru einzurùcken. » Fessier, /. c. pag. 50.

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grie un formidable interrègne. Les Magyares n'entreprirent rien cependant pour délivrer la reine Marie, toujours prisonnière chez les Croates. Sigismond, son époux, tâchait vainement de fixer son propre pouvoir en Hongrie sous le titre de lieutenant du roi, quand il eut la malencontreuse pensée de tourner ses efforts contre la Croatie. Mais, à l'approche des Croates il se retira en Allemagne, et ses espérances se trouvèrent complètement anéanties. La reine Marie obtint sa liberté par l'intervention de la république de Venise. Aussitôt, Paul Hrvat, évêque d'Agram, Jean Palisna, prieur de Vrana (en Dalmatic), Twrtko, roi de Bosnie, et Jean Hrvat , ban de la Croatie, qui exerçaient ensemble le pouvoir suprême, armèrent tout le pays pour repousser son gouvernement qu'on prétendait lui imposer. Enfin, cet interrègne désastreux cessa au mois<Je juillet 1394, quand Ladislawe, roi de Naples, eut accepté la couronne de Croatie, qu'une délégation nationale était venue lui otfrir par l'intermédiaire du pape Boniface Il

Une diète générale ayant été convoquée à Knin, sur la demande formelle de ce prince, il fut acclamé d'une voix unanime roi de toute la Croatie; car, en décembre 1396, Ostoja, roi de Bosnie, et ses boyards le reconnurent comme leur seigneur et roi dans un acte authentiqucment diplomatique. Mais Sigismond, devenu roi de Hongrie, voulut combattre et ravir le trône à Ladislawe, qui lui fit essuyer une déroute complète 2 . Bientôt (1403) un parti magyare se sentait assez fort pour proposer à ce dernier de se faire couronner roi de Hongrie à Stuhlweissenburg, ; mais il refusa, préférant se faire

1. « Seiner Verfiïgung gemass sollte in Croaticn und Dalmatien wider Ladislaws Feinde das Kreutz geprediget werden. «Fessier, /. c, pag. 96.

2. « ... dorten erlitten die Banderien der Anhanger Sigmuuds unter Anfuhrung des Bans Bessenyei (nommé par Sigismond illégalement) gœnzliche Nieder/age. » Id , /. c, pag.168.

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couronner roi de Croatie, à Zara, le 5 août de la même année

Sous le gouvernement de Jean Hunyady, gouverneur général de la Hongrie, ce pays était divisé en sept capitanats. Loin d'entrer dans cette division, la Croatie ne sortit ni de son indépendance, ni de son unité. Mais un nouveau Louis I er reparut en la personne de Mathias Hunyady, qui occupa le trône magyare , jura et confirma tous les droits et libertés de l'État croate à l'occasion de son couronnement en Hongrie. Les Croates, qui ne l'avaient ni choisi, ni refusé, ne pouvaient reconnaître ce prince 2 .

A sa mort, la Croatie et la Hongrie devinrent le théâtre des plus cruelles dissensions : événements inévitables là où le principe électif exclut le principe héréditaire. Enfin, la nation croate élut Jean Hunyady, fils de Mathias, en lui proposant de s'intituler : Roi de Bosnie, duc de Slavonie y et ban de Dalmatie et de Croatie, et de se faire couronner comme tel, afin qu'il pût être considéré comme roi légitime des Croates 3 . A leur tour, les Magyares élurent le Polonais Vladislaw IL On sait que Jean Hunyady abandonna plus tard perfidement le trône de Croatie pour se soumettre au roi Vladislaw; mais la nation croate resta ce qu'elle avait été jusqu'alors, c'est-à-dire une souveraineté distincte et complète. Elle en donna sur-le-champ une preuve solennelle en élisant, par un acte de sa propre volonté, l'archiduc d'Autriche, Maximilien 4 , roi de la Croatie.

1. « ... er versprach es, wollte aber vorher inder Hauptstadt Dalmatiens gekrOnt werden. » Fessier, /. c, pag. 172.

2. « Auf dem ... Landtage bei des Mathias Krœnung wurden die Slawonier in ihren Rechten und Freiheyten bestaHiget. » Fessier les énumère . pag. 552-3 de son ouvrage cité.

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