‹ La croix d'honneur Georges BellChapitre 3 sur 11 · L> HONNEUR · texte numérisé non relu

L> HONNEUR

Ceux qlio Jean Pecqueur venait de recevoir sur le champ de bataille de Palestro faillirent aussi être payés fort cher, et bien valut à ce brave garçon d’avoir un ami dévoué dans Albert de Basso- Campo.

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Jean Pecqueur, soit pendant l’action, soit le len-

demain, n’avait guère fait attention à la balle autrichienne qui lui avait effleuré le bras en laissant une longue trace de son passage. Ces contusions sont, en général, traitées fort légèrement par les soldats de notre armée. Dans leur ardeur, ils ne tiennent compte que des blessures saignantes, de celles qui ont déchiré les chairs et brisé les os,

parce qu’ils veulent toujours être prêts à marcher

au feu.

Dans la joie que lui causait la conquête de son premier grade, Jean Pecqueur oublia que l’organisme humain est la plus fragile de toutes leS machines, et que la moindre bagatelle suffit pour la détraquer. 11 ne voulut pas un seul instant laisser . chômer son service ni prendre un jour de repos. Une fièvre violente vint l’avertir que la nature a des droits impérieux et que chacun est obligé de leur payer son-tribut. Trois jours après le combat de Palestro, quand les clairons sonnèrent le réveil

et appelèrent les hommes à leur premier labeur

matinal, Jean Pecqueur essaya vainement de se

lever. Tous ses membres endoloris refusèrent à la fois le service. Il était. cloué sur son lit, de fa-’ çon à ne pouvoir bouger.

La maladie n’est jamais d’une gaîté folle. Elld est plus triste à voir sous la tente du soldat en campagne que partout ailleurs. Heureusement pour Jean Pecqueur, Albert s’était constituéson infirmier" et son gardien, dès qu’il avait appris, au premier appel du matin, la maladie du nouveau caporal.

La famille de Basso-Campo possédait dans les environs de Palestro, au petit village de Ventiglia, un domaine qui pouvait facilement être transformé en ambulance et en hôpital. Il n’y eut qu’un mot à dire pour que le transport des malades et des blessés fût effectué sur ce point. Albert se trouva trop heureux de payer ainsi sa bienvenue à ses nouveaux camarades.

Jean Pecqueur fut le premier à profiter de cette aubaine. Ce que fit la famille de Basso-Campo ne surprendra personne parmi ceux qui ont suivi de près ce qui se passa en Italie pendant la campagne de 1859. Toute une nation marchait avec nous, et il n’y eut pas seulement fraternité sur les champs de bataille. Si nous voulions citer des noms, nous n’aurions ici que l’embarras du choix. Contentons-nous de dire que palais, maisons, richesses, provisions, ressources de la vie établie.

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tout on s’empressa de le mettre sous la main des autorités françaises, Albert accompagna son ami et naturellement l’installa dans la meilleure chambre de cette maison rustique rarement visitée par ses propriétaires, et laissée sous la garde de quelques campagnards du pays, serviteurs héréditaires de la maison de Basso-Campo.

Le village de Ventiglia est célèbre dans toute cette portion de l’Italie à cause delà salubrité de l’air qu’on y respire, et bien des familles qui, l’hivor, habitent les villes voisines, y viennent passer la saison d’été. Ses maisons sont coquettement 'assises sur les bords de nombreux ruisseaux d’eau vive qui courent follement ça et là, transformant toute la campagne en une immense prairie naturelle De grands arbres contribuent puissamment à l’assainissement de toute la contrée. Rien n’était charmant à l’œil comme les paysages qui bordaient de toutes parts les horizons de ce village. Avant la guerre, quand par hasard y passait un voyageur, il y retrouvait au naturel toutes les images Hiampêtres dont les poètes affectionnent de nous faire de si brillantes descriptions dans leurs livres^ Depuis les glorieux et terribles événements de l’émancipation, nos soldats qui se sont reposés quelques jours sous ces frais ombrages, en ont,

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dans un coiiwiidèle de la mémoire, gardé un impérissable souvenir.

Le domaine de la famille Basso-Campo occupe une légère éminence d’où la vue s’étend au loin sur toute la plaine. La maison est bâtie dans le goût italien, et en France on n’aurait pas hésité à la baptiser du nom de château. Mais en Italie, on ne peut faire un pas sans que le pied heurte quelque merveille appartenant à une époque quelconque de l’histoire; c’est pourquoi on est beaucoup plus modeste dans les désignations. Les bijoux prodigués par les architectes de tous les temps sur toutes les arêtes saillantes des collines qui dominent le golfe de Gêne, s’appellent simplement des villas, et souvent même on prend le diminutif, témoin la Villetta di Negro. Il est vrai que cette modestie n’empêche pas ces maisons campagnes d’être célèbres dans le monde entier et d'être, chaque année, hospitalières à des voyageurs dp toutes nations qui viennent, en les visitant, accomplir un pèlerinage d’art.

Quoi qu’il en soit, la maison des Basso-Campô à Ventiglia était admirablement appropriée à la destination que venait de lui donner Albert. Sous l’influence de l’air vif et pur, nos malades entraient rapidement en convalescence, et si le bien-être où ils ! se trouvaient leur faisait un peu prolonger cet

état intermédiaire, ce n’était qulffin ' de réserver toutes leurs forces pour les luttes et les fatigues nouvelles qu’on leur préparait à l’état-major général de l’armée.

Pour Jean Pecqueur, principalement, ce séjour à Ventiglia ne fut pas une Capoue où il s’endormit dans une mollesse corrosive.

Dès que la médecine eut chassé la fièvre qui le dévorait et les rêves qui troublaient son cerveau en délire , en retrouvant Albert de Basso-Campo assis à son chevet et le soignant avec le zèle infatigable et pieux d’une sœur de charité, Jean Pecqueur comprit qu’une vie nouvelle commençait pour lui. Jusque-là il avait mené l’existence d’un insouciant troupier d’Afrique, brave autant que pas un sous la balle ennemie et soigneux seulement de tout ce qui pouvait le faire bien venir au régiment de ses camarades et de ses chefs. Mais Ta-.

mitié de ce noble jeune homme, qui s’attachait à

lui, agrandit subitement les idées et les perspectives ambitieuses de Jean Pecqueur. Il avait déjà mis le pied sur le premier degré de l’échelle des grades militaires. La carrière était ouverte devant lui. Que la mort, fauchant sur le champ de bataille, l’oubliât en passant près de lui, et il pourrait, tout comme un autre, ne rentrer au village natal de Sainte-Suzanne, près d’Orthez, qu’avec l’épaulette

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d’ofïicier et l’étoile de l'honneur sur la poitrine. Toutes ces pensées, c’était la présence d’Albert qui 'lès faisait naître. Mais, pour les réaliser, il fallait non-seulement pouvoir montrer la même bravoure qu’à Palestro, mais encore témoigner d’une instruction qu’on n’acquiert guère dans les écoles de nos villages français. Albert, comme tous les jeunes italiens de bonne famille, était fort instruit, et Jean Pecqueur n’hésita pas à s’ouvrir à . . • »■»*'« ’ . , * .

son nouvel ami et à lui demander, en échange du sang que lui, paysan des Pyrénées, allait verser

pour l’Indépendance de l’Italie, de faire entrer

dans son esprit quelques-unes de ces notions générales qui permettent à toute intelligence ouverte de s’assimiler rapidement la science enfouie et perdue dans les livres techniques.

‘ Comme on l’a deviné sans doute, pareille proposition ne pouvait être que favorablement accueillie par Albert de Basso-Campo. Avec la vivacité d’impression qui caractérise ces races Italiennes, à Pèscalade du plateau, lorsque tout le monde à l’envi déployait cette furia francese à laquelle

rien ne saurait résister, Albert, d’un coup d’œil,

avait vu tout le parti qu’il y aurait à tirer d’une

nature aussi riche que celle de Jean Pecqueur. Nos soldats ont montré dans cette campagne d’Italie, comme on avait pu le voir en Crimée et en

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