IA CROIX
Afrique, qu’il y a toujours sous l’épaulette de laine la graine de l’épaulette d’or. De nos simples troupiers à nos brillants officiers il n’y a qu’un pas, l’épaisseur de quelques campagnes heureuses et c’est pour cela sans doute que nos. officiers sont généralement si populaires.
Albert de Basso-Campo profita donc des loisirs que donnait la convalescence à son ami pour jeter dans son esprit quelques bribes de cette instruction qui, avec de pareils maîtres, deviendrait bientôt le plus agréable des passe-temps.
Ensemble ils faisaient de longues promenades sous les riants ombrages deVentiglia, parlant tour à tour d’histoire, de morale, d’art ancien, et parfois des sciences mathématiques et naturelles qui avaient un attrait particulier pour Jean Pecqueur. Le soir, l’existence militaire prenait le dessus. Albert et Jean Pecqueur n’étaient pas seuls à Ventiglia. Loin de là, ils avaient avec eux de nombreux compagnons, glorieux invalides de quelques jours, auquel il aurait été fort malséant de brûler entièrement la politesse. En général, le soir, toute l’ambulance se trouvait réunie dans une vaste salle,
parfaitement aérée, et alors c’étaient, entre tous ces malades, des causeries de troupier sans fin.
Presque tous ces hommes avaient de brillants états de service, et Jean Pecqueur se trouvait à
d’honneur.
peu près le seul qui fit sa première campagne.
Aussi n’avait-il rien à raconter. En revanche, on
aurait difïicilement rencontré un auditeur plus attentif. Maint professeur que je pourrais nommer serait bien aise de trouver, même à prix d’argent, une douzaine de Jean Pecqueurpour les jours ou il lui faut parler devant des banquettes à peu près vides.
Resterait encore à savoir si les récits du troupier ne valent pas mieux que les leçons du professeur. Grave question que je n’aurai garde de vouloir trancher.
Voici, par exemple, un zouave blanchi sous le harnais. Il a deux chevrons sur la manche de sa veste, et sur sa large poitrine, à côté de la médaille militaire, brille la médaille de Crimée, ornée des quatre agrafes qui en feront une décoration exceptionnelle dans quelques années. En lisant les noms de l’Alma, d’Inkermann, de Traktir, de Sébastopol sur ces lauriers d’argent, on regarde les hommes qui ont survécu à ces glorieuses et gigantesques hétacombes. Quand ils parlent on est heureux de les écouter, comme on écoute les voyageurs intrépides qui reviennent sains et saufs des terres inconnues.
« L’Alma, dit le vieux zouave, ce fut une bagatelle. J’étais alors au 2 e , et de mes chefs je n’ai gardé le souvenir que de deux : Lacretelle et Vial de Sabligny, qui sont aujourd’hui, tous les deux, aux zouaves de la garde avec des grades avancés.
Je les vois encore descendant avec nous du navire qui nous avait à bord, et, à peine la terre touchée, mesurant de l’œil les hauteurs de Mackensie hérissées de soldats russes et de canons qui allaient bientôt donner le branle à la sérénade- Nous, les vieux d’Afrique, nous ne nous étions jamais trouvés à pareille fête. Les baïonnettes frétillaient au bout des fusils. '
Les généraux et les colonels couraient l’épée • haute. Partout on se préparait à montrer que les vieux grognards n’avaient rien à envier à leurs fils, et que nous aurions pu, comme les autres, figurer dans ces grandes prouesses qu’on nous vantait lorsque nous étions petits enfants.
A un geste du général Bosquet, nous dit-on après la bataille, le clairon sonna. Vivrais-je mille ans, jamais je n’oublierai l’impression que me fit cette première fanfare. Je l’avais souvent entendue en Afrique et même avec un grand plaisir. Mais ici les notes stridentes du cuivre nous entraient dans les oreilles comme une vrille. En même temps un coup de canon partit sur les hauteurs et aussitôt toutes les batteries jouèrent de la mitraille et du boulet. Le clairon sonnait toujours. Au cri de . notre commandant, nous nous ébranlons; les rangs sont rompus et nous voilà lancés au pas de course. Nous grimpons de roche en roche comme des
chats. Nos turbans ne font que paraître et disparaître. Les Russes cependant continuent’ leur canonnade, et avec leurs fusils font sur nous des feux plongeants de bataillon qui nous envoient des balles dru comme grêle en été. On tombait que c’était une bénédiction. Le clairon qui souillait sa satanée fanfare reçoit un biscaïen qui lui fracasse le bras et emporte à quinze pas son maudit instrument. Mais nous n’avions plus besoin de lui.
Il .nous avait montré le chemin , et quiconque n’était pas touché escaladait à pas de géant pour arriver des premiers et balayer ces grands escogriffes de Russes de leur belle position. Les majors de l’ambulance et tout le bataclan grimpaient avec nous. Mais pas moyen de s’arrêter pour aviser aux blessés. Le but était en haut. Tout le monde y voulait arriver. Le clairon essaya d’arrêter un de nos chirurgiens, fort aimé parmi nous, parce que nous l’avons toujours vu prêt à se faire fendre la cocarde pour venir nous chercher sous le nez de l’ennemi. ïi ne put pas lui donner audience.
— Fais-toi couper le bras tout de suite, lui criat-il en passant.
Et il courut de plus belle, l’épée au fourreau, . selon son ordonnance. Il voulait montrer le premier de près son museau noir et son collet brodé aux balles de Mentchikoff.
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Et il arriva avec ses deux amis Vial et Lacretelle.
A côté d’eux parut presqu’ aussitôt un brave manchot qui se mit à sonner la charge de plus belle. C’était le clairon qui s’était débarrassé de son bras * fracassé. Il nous rallia tous en un clin d’oeil et nous pûmes montrer à ces braves gens de Russes que leurs hauteurs n’étaient pas plus inacessibles que » celles de la Kabylie pour des lapins comme des soldats français. En arrivant, nous n’avions gagné que le droit de ne pas nous laisser canarder comme des agneaux sans répondre par un seul biscaïen français à la politesse de ces messieurs. Mais une fois sur la crête de ces terribles mamelons, la musique changea de caractère. Nous pûmes largement payer de la même monnaie, et quand nous fûmes fatigués d’échauffer le canon de nos fusils, la baïonnette aussi entra en danse, et, comme toujours, elle fit des siennes d’une façon assez remarquable... Maintenant vous savez-le reste. Si vous l’ignorez, lisez les bulletins. L’Alma fut le premier chevron de ma médaille.
Ce premier récit fait parfaitement comprendre l’esprit qu’apportait le vieux troupier à ses causeries du soir, à l’ambulance de Ventiglia.
Les plus jeunes d’entre tous ces soldats étaient ceux qui se montraient les plus ardents à se faire raconter les épisodes de cette histoire qui ne sera plus qu’une légende, lorsque les grands et sérieux écrivains s’en seront emparés pour la raconter à ,. nos neveux.
Un autre soir, le vieux troupier disait Inkermann , et le cercle se resserrait pour entendre ce récit épique.
— On ne se doutait de rien. Devant nous, un brave Russe qui avait un nom italien, Liprandn paradait pour nous donner le change. Nous nous regardions, séparés par un ravin qui n’était pas facile à franchir, et le soir on dormait encore assez tranquillement, quoiqu’on se canardât à distance. ' Nos chasseurs à pied surtout, avec leurs carabines qui envoient un homme ad 2'xttres à des distances de tous les diables, avaient la manie de
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chercher leur cible quotidienne de l’autre côté du ravin. Nous avions le 14 e dans notre voisinage, et, cachés dans leurs embuscades, ils se faisaient la main avec un acharnement qui ne devait pas causer des sourires à ceux de l’autre côté. V’ià tout d’un coup qu’un matin après la soupe, lorsqu’on astiquait le fourniment pour qu’il se trouvât bien en
ordre, le clairon des chasseurs sonna une marche • ■* bien connue de toute la troupe, puis le nôtre se
met de la partie, et sur notre gauche nous entendons gronder le canon avec un ensemble et une vigueur qui témoignent du sérieux de l’affaire. Paraîtrait que les Russes et les Anglais étaient entrain de se flanquer une tripotée qui n’était pas une farce. * L’artillerie faisait la noce, mais les fusils ne s’amusaient pas moins. C’était bon.
La - grosse tête , comme nous appelions le général Bosquet, un vieux d’Afrique que tout un chacun parmi nous connaissait pour l’avoir vu cent fois dans le plus chaud des affaires avec les moricauds, n’eut pas grand’chose à nous dire en passant près du colonel au galop de son cheval. Le clairon avait sonné et nous avions saisi sans nous faire prier la machine de son langage. En un clin d’œil, T nous nous mîmes à galoper comme des chacals en quête, du côté d’où venait le bruit, et nous arrivâmes encore pour lebon moment. Ces gredins de chasseurs,