VIT
— La bataille de Traktir, reprit le vieux zouave, voyant qu’autour de lui chacun lui prêtait une religieuse attention, voilà quelle a été pour le 2 e de zouaves la plus rude de toutes nos grandes journées de Crimée. Nous étions fort paisiblement campés sur les bords delà Tchernaïa. Nous commencions à goûter le bonheur de quelques jours de repos. Chacun avait repris ses petites occupations de plaisir, et, à l’heure favorable, on aurait trouvé plus de zouaves les pieds dans l’eau que sous la tente. Les mains barbottaient avec plaisir dans la fange du torrent et fouillaient sous les pierres et les plantes aquatiques. C’est que nous avions trouvé un entremets délicieux pour relever la pauvreté de l’ordinaire. Les écrevisses de la Tchernaïa, vous ne les connaissez pas, mes enfants ; vous ne les connaîtrez peut-être jamais. Et c’est tant pis pour vous. Car alors vous ne saurez jamais
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ce qui est bon, mais bon au-delà de tout ce que je puis vous en dire. Tant il est, que ces écrevisses pourraient être servies sans désagrément sur la table d’un roi, de l’Empereur ou du bon Dieu. Et nous en trouvions tant et tant que nous en donnions même à nos officiers qui, depuis le commencement de la campagne, ne s’étaient pas toujours trouvés à la noce. Et tout le monde s’en régalait avec contentement.
Rien que d’en parler encore aujourd’hui, l’eau m’en vient à la bouche.
Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Faut croire que les Russes n’étaient pas contents de nous et n’étaient satisfaits que tout juste de notre façon d’agir. Ils tâtaient des Français et des Anglais depuis le commencement de la campagne, et cela ne leur avait guère réussi. Avec nous, sur la Tchernaïa, tenait la campagne cette brave division italienne qui avait aussi voulu brûler son amorce et savourer l’odeur de la poudre. Nous sommes aujourd’hui aumilieu des Italiens. C’estpas pour les flatter, mais vous pouvez croire que, dans la journée de Traktir, nous avions tous euvie de faire quelque chose pour eux. Ce sont de solides troupiers, et les Russes pourraient encore vous le dire mieux que moi ; car celle que je vous raconte n’était, je Crois, à autre fin que de tâter les Pié-
montais comme on nous avait déjà tâtés ainsi que
les Anglais.
Les Russes donc se présentèrent en force pour s’emparer du pont qui ouvrait toute la position de notre campement. Les Italiens étaient là et faisaient bonne garde. Ils reçurent le premier choc aussi intrépidement qu’auraient pu le faire nos plus vieilles troupes d’Afrique et nous donnèrent le temps de nous reconnaître et de venir à leur aide. De tous côtés, les tambours faisaient entendre leurs batteries de combat, chacun gagnait son poste et la bataille ne tarda pas à s’engager sur toute la ligne. Vous n’avez pas idée de la ténacité des Russes. Ils se battent avec une obstination qui montre chez eux un projet bien arrêté d’arriver au but quand bien même ils devraient laisser sur le terrain la moitié des leurs. Forcer le pont était ce qu’ils voulaient et ils n’y ménageaient rien. Mais nous aussi, commeles Russes, nous sommes entêtés, et ce futbientôt entre nous à qui ne céderait pas. Nos officiers en avantnous donnaient l’exemple, et nous tirions dans le tas comme à la cible.
Tout allait bien et les Piémontais avaient regagné les quelques mètres de terrain qu’ils avaient perdus lorsque le nombre les accablait. Encore une heure de bataille et Inkermaun faisait des petits dont nous étions fiers. Mais v’ian! Ce même clai-
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ron de l’Alma, dont je vous ai parlé, se met à sonner une fanfare qui donne froid au dos à tous les hommes du 2 e . C’était notre fanfare à nous, la fanfare du drapeau ! Enfants, n’entendez jamais cela devant l’ennemi, c’estce que je vous souhaite; car le moment n’est pas bon et nul ne le sait que celui qui a passé par là. On a froid partout et ça grouille dans le ventre comme si on allait rendre l’âme. Et la colère nous empoigne aux cheveux, et * la fureur nous donne des bras et desjambes d’enfer. Cette fanfare nous crie, à tous les enfants d’un même régiment, que le drapeau est en péril ; et le drapeau, voyez-vous, c’est le plus précieux de notre chair et de notre sang, c’est notre honneur à tous, et avant d’y laisser toucher, il faut quetous se soient fait crever la paillasse et encore qu’ils n’aieht pas trouvé, avant détourner l’œil, des camarades pour le leur confier. Quand je pense aux deux minutes que j’ai passées avec cette fanfare de détresse dans les oreilles,, je ne pleure pas souvent? ce n’est pas commun au corps, mais alors, ïhalgré ' moi , les larmes mé viennent aux yenx^ et il faut que je les laisse couler.
Et du revers de sa large main, le vieux soldat es- . suya lentement une larme qui, en elfet, se frayait un sillon sur sa figure bronzée par le soleil d’Afrique et allait se perdre dans sa barbe.
Tout l’auditoire attendit avec anxiété la fin de cette histoire qui devenait pour tous d’un intérêt poignant. Le silence était plus religieux qu’à la chambre des Députés, lorsqu’il y a foule sur les bancs et aux tribunes pour entendre un des grands virtuoses delà parole.
— Donc, reprit le vieux troupier quand il se sentit assez calme pour recommencer, voici ce qui s’était passé. Pendant qu’au pas de course nous nous étions tous précipités, chacun de notre côté, pour nous bûcher avec les Russes et donner à nos bons amis les Piémontais un petit coup de main qui ne peut jamais faire de mal, ces grands diables, qui ne sont pas plus bêtes que d’autres et qui connaissaient leur pays mieux que nous, avaient pris un autre chemin et pour peu que la besogne nous retînt où nous étions, ils étaient en train de tourner notre position et de venir nous donner du fil à retordre sur le flanc.
Le premier qui s’aperçut de leur mouvement, ce fut ce même chirurgien dont je vous ai déjà parlé à propos de l’escalade de l’Alma. A celui-là, le 2 e des zouaves a dû une fière chandelle le jour de Traktir : sans parler de bien d’autres circonstances, en Kabylie et ailleurs. Mais suffit, je sais où je le porte. Si jamais il a besoin de ma peau, il n’a qu’à faire un signe. Pour que vous lerecon-
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naissiez, c’est un petit, trapu, râblé, quoique maigre, leste comme un cerf et qui n’a pas froid aux yeux du tout. Dieu de Dieu ! s’il nous avait commandé, il serait général ou colonel, comme tous ses amis. Noir comme une taupe ; grande barbe et un œil de lion. Voilà le portrait.
Mais, c’est bon. Pour lors, il était à son ambulance, et le drapeau à quelques mètres. Cent hommes au plus pour garder le tout. Pendant que le major rafistolait les blessés qu’on lui portail de tous côtés, il profite d’un moment de répit pour regarder ce qui se passe dans la bagarre et comment on se comporte des deux côtés. Au-dessus de lui,
• sur une crête, il voit les grandes capotes qui viennent à travers les arbres. Elles étaient si près qu’on n’avait pas le temps de se reconnaître. Si c’eût été des zouaves, nous étions fricottés, pincés dans la nasse comme des goujons. En quatre bonds, il n’aurait plus rien paru de notre campement. Le brave major ne perdit pas la tête. Lui aussi aimait le drapeau comme nous tous, e't ce fut à lui qu’il pensa tout d’abord. Il donna ordre au clairon d’entonner sa fanfare qui fut entendue sur tout le champ de bataille, et mettant le sabre à la main, il vint se ranger sous les ordres d’un capitaine blessé, qui prit le commandement. Ce fut un terrible quart d’heure, mes amis. Jamais
les moricauds d’Afrique ne nous avaient vus dans une semblable fureur. Il est vrai que jamais ils n’avaient été assez malavisés pour menacer le drapeau du régiment. Pas un de nous n’aurait voulu rentrer à Oran s’il avait dû arriver malheur à notre bannière. Fallait nous voir. Nous arrivions comme une meute délions.
Et avec nous accouraient aussi les amis qui étaient venus fraterniser un instant sur les bords de la Tchernaïa.
Nous avions fait -part de notre bonne fortune des écrevisses aux amis et connaissances que les besoins du service retenaient dans les tranchées de Sébastopol. Chaque fois qu’ils pouvaient décrocher une permission, ils venaient manger à notre gamelle et se refaire un peu à notre ordinaire. La veille de Traktir, nous avions reçu quatre ou cinq turcos qui voulurent être de la noce dès qu’ils entendirent les premiers coups de fusil. Ce n’était pas difficile, ils eurent bientôt trouvé tout un fourniment. Ces jours-là, après les premières minutes, il y en a toujours à revendre.
A côté de moi marchait un gaillard dont j’avais faitla connaissance àTEl-Aghouat. Ben-Ticket est le brave des braves. Vous ne le connaissez pas?-.. C’est lui que le général Bosquet n’appelait jamais que l’enfant du feu. Dans la bataille, on le voyait
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partout, rien n’était capable de l’arrêter. Il bondissait sur l’ennemi comme une panthère blessée, et quiconque était touché de sa baïonnette, avait son affaire dans le sac. Il était sûr de n’en pas échapper. Ben-Ticket n’avait pas son pareil dans toute l’armée d’Afrique. Avec cela, bon et doux comme tous les bons garçons ensemble.-* Il est aimé de tout le monde, et au 2 e on l’adore, ainsi que dans toute là province d’Oran.
Au pont de Traktir, comme toujours, comme partout où il a été appelé, Ben-Ticket lit des merveilles. Les Piémontais qui le, virent tout d’abord arriver dans leurs rangs crurent que c’était le dieu de la guerre. Ils l’ont dit après, quand l’affaire fut finie. Mais où ce brave turco fut admirable, ce fut quand il entendit la fanfare qui nous appelait tous àl’autrebout du ravin. Ben-Ticket connaissaittoutes nos sonneries. Il était souvent chez. nous et appartenait autant au 2 e qu’à son régiment.
Au premier son aigu qui entra dans son oreille, on le vit se cabrer comme un cheval de guerre. Ses narines dilatées étaient, en feu, et ses yeux lançaientdes éclairs. Entroisbonds, tantsa course fut rapide, il nous eut tous devancés, et il vint à côté de notre aigle pour se faire tuçr des pi*emiers, mais en vendant chèrement une vie qu’aucune balle n’avait écornée jusque-là.
Mes enfants, il faut avoir assisté à ces luttes pour comprendre les plaisirs de la guerre, et apprécier la vie que nous menions.
Au début, nous étions un contre cent ? et il n’entra dans la cervelle de personne de reculer d’une semelle. Bientôt nous fûmes un contre dix, et après un quart d’heure de résistance, tout danger disparut. Si nous comptions pas mal de morts et de blessés, et des plus braves, il arrivait constamment du monde pour les remplacer. IL aurait fallu maintenant plus de * Russes qu’il n’y en avait sur toute la ligne pour nous dégoter. Et ils ne paraissaient guère en avoir envie, car nous leur avions fait un peu chèrement payer leur tentative. Leurs morts et leurs blessés encombraient toutes les avenues du ravin, et nous jetions dans la rivière ceux qui mettaient un peu trop de lenteur à déguerpir et à nous laisser la place nette. Faut avouer qu’en ce moment nous ne pensions guère à nos .écrevisses qui cependant durent trouver une bonne pâture dans tout ce que nous leur envoyions. Pauvres bêtes, c’était pour elles toujours autant de gagné.
C’est un détail.
Je reviens àîBen-Ticket, qui vaut bien la peine qu’on ‘sfoccupe un peu de lui, surtout entre camarades.
Quoiqu’il eût fait autant que pas un de nous, reprit après une légère pause le vieux zouave chevronné, Ben-Ticket n’était pas encore satisfait de sa journée. C’était un diable que cet homme.
Pendant que nous étions complètement rassurés pour notre compte et que nous voyions une
nouvelle victoire à inscrire sur nos états de ser-
vice, ce qui nous suffisait pour le quart d’heure, voilà qu’il avise une espèce de guidon qui servait aux Russes de drapeau. Faute d’autre, fallait bien qu’il se contentât de celui-là. Poussant un- cri formidable, le cri des grandes razzias d’Afrique, il se jette au plus épais des bataillons russes sans regarder seulement s’il était suivi. Ce qu’il voulait, c’était prendre le guidon. Dans son •idée, la vengeance n’était complète que si nous prenions leur drapeau à ceux qui étaient venus en si grand nombre pour prendre le nôtre. Défendre
Mo
était bien, mais nous devions attaquer à notre tour et gagner cette nouvelle victoire comme la première Vous le voyez, mes amis, pour un Bédouin, ce n’était pas trop mal raisonner, et Ben-Ticket n’était pas un homme ordinaire. Si quelqu’un de vous pense le contraire, il n’a qu’à le dire, je lui répondrai. Mais vous gardez le silence. Donc vous êtes tous de mon opinion et je continue.
Pour rien au monde, nous n’aurions voulu laisser le brave turco dans l’embarras quand il entreprenait tout seul cette belle action.
Nous nous précipitâmes sur les traces de Ben- Ticket avec une ardeur nouvelle et nous jetâmes dans les rangs des Russes un désordre effroyable. Nous comptions bien en profiter pour arriver à notre but. C’était une trop belle revanche pour que chacun n’en voulût pas avoir sa part. Dans les zouaves, il n’y a point de jaloux et d’égoïstes. La baïonnette recommença comme si depuis quinze jours elle n’avait “pas tâté de la chair fraîche. Mais plus nous faisions de trouées, moins nous voyions de guidon. Il semblait disparaître à plaisir devant nous. Faut croire que les Russes avaient deviné notre intention et qu’ils l’avaient éclipsé. Nous ne parvînmes jamais à mettre dessus et nul ne put nous dire ce qu’il était devenu.
Toujours est-il que la nuit seule nous sépara.
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Quand le crépuscule commença à tomber et que nous n’eûmes plus, pour nous reconnaître sur ces terrains bouleversés, qu’une lumière douteuse, ils hâtèrent le pas et bientôt nous renonçâmes à les poursuivre. Nous ramassâmes les nôtres tombés sur le champ de bataille, et parmi eux nous eûmes la douleur de trouver Ben-Ticket qui ne donnait plus signe de vie.
Ce fut une vraie désolation parmi nous.
Pendant qu’on le transportait, chacun disait quelque trait de bravoure héroïque de ce brave Africain qui servait avec nous depuis qu’il avait eu la force de manier un fusil. Quand on le dépouilla, son large pantalon, sa veste, tous ses habits, jusqu’à sa chemise, étaient criblés comme une dentelle. Il y avait des trous de balles et des trous de baïonnettes en veux-tu en voilà, une vraie loque, quoi! à jeter au chiffonnier, et peut-être le chilTonnier n’en aurait pas voulu.
Mais, chose qui nous parut une farce d’abord quand nous cherchâmes la blessure qui avait pu donner la mort à Ben-Ticket, rien, nous ne trouvâmes rien. Pas plus de blessure, desang, de trou, de déchirure que sur ma main. Le corps paraissait sain comme l’œil.
Le chirurgien arriva bientôt et nous expliqua le mystère, en nous assurant, après l’avoir examiné,
que Ben-Ticket n’était pas mort, et que bientôt il reviendrait au milieu de nous. Ce qui, soit dit en passant, nous sembla fort singulier. Mais le major n’était pas homme à faire de mauvaises plaisanteries, et nous avions pleine confiance en sa parole. Paraît que dans la bagarre le brave garçon avait reçu quelque coup de crosse qui avait tout arrêté et suspendu en lui. S’agissait seulement de le faire revenir, comme on opère pour un noyé. Ce qui fut exécuté sur-le-champ, et tout le monde se prêta de bon cœur à la besogne.
Nous le frictionnâmes de toute la force de nos bras, et après plus de deux heures de ce travail, nous fûmes tous heureux quand nous l’entendîmes respirer bruyamment. Ben-Ticket était sauvé. Notre chirurgien avait raison, et nous ne l’en aimâmes que mieux.
Voilà, mes enfants, l’histoire de mon. troisième chevron. Si vous ne le trouvez pas de votre goût, j’en suis fâché. Mais pour moi, de toutes celles que je pourrais raconter, jusqu'à présent c’est à celle-là que je tiens le plus.
Après avoir ainsi longuement raconté toutes ses
péripéties individuelles à la bataille de Traktir, le vieux soldat se tut.
Evidemment ce n’est pas d’après la méthode qu’il avait suivie que procède la grande histoire,
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celle qu’on écrit après les événements écoulés et en s’entourant de tous les documents qui peuvent éclairer les points nébuleux sur les causes et les conséquences d’une action. De pareils livres appartiennent aux bibliothèques, et ils ont généralement le tort de ressembler les uns aux autres.
Quoiqu’il soit parfaitement loisible à quiconque le voudra d’avoir une opinion contraire à la nôtre, nous doutons fort que ces belles histoires, toutes pleines de grandes théories, eussent pu obtenir, auprès de l’auditoire d’invalides réunis dans le domaine de Basso-Campo, le succès qu’obtenait le récit du vieux zouave chevronné et décoré de la médaille militaire.
Au reste, il n’était pas le seul qui prît la parole dans ces entretiens du soir’, toujours chers aux troupiers de toutes armes.
Si Jean Pecqueur parlait rarement, se contentant d’écouter et de faire son profit de ce qui était dit, il n’en était pas de même des camarades qui, comme lui, avaient une belle part à revendiquer dans la • victoire de Palestro.
Entre tous, se faisait remarquer un compatriote de Jean Pecqueur, qui comptait déjà deux années d’Afrique. Quoique né sur les bords de l’Adour, à Rabasteins, petite ville qui fut jadis célèbre du temps de Biaise de Mor.tluc, mais qui est aujour-
d’hui bien tombée et bien déchue de son ancienne splendeur, il avait une verve de conteur qui réduisait au silence même les Parisiens. C’était un type accompli de Gascon, gouailleur, hâbleur et batailleur tout à la fois. Dans tout le régiment on proclamait qu’il n’avait pas son pareil pour la bravade, mais on savait aussi que, le jour de la bataille, il ne laissait à personne sa part d’action.
— La Crimée, c’est bon, dit-il en s’adressant directement au vieux soldat. Nous savons qu’il y a eu là des affaires où il faisait chaud. Quoique vous fussiez des lapins durs à cuire, les Russes n’étaient pas commodes du tout; et si je m’en rapporte aux anciens tels que toi, fallait les tuer trois fois pour être bien sûrs qu’ils fussent morts. Mais nous n’y étions pas, nous autres, et probablement nous n’y retournerons pas de sitôt. Pays, qu’on ne verra pas, rayé. N, i, ni, c’est fini. N’en parlons plus; ça ne sert pas à grand’chose. Parlons de l’Italie oùa nous sommes, ou de l'Afrique où nous nous retrou-o ; verons.
— C’est bien, voyons : pas tant de .périphrases, dit le vieux troupier. Situ as quelque chose à nous dire, nous t’écoutons.
— Je crois bien que j’en ai à dire, et pour longtemps encore, et pour toute ma vie. Si je retourne jamais dair? mon pays, j’espère bien en dire de
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longues à toutes les veillées de Noël. J’en ai pour les jeunes filles, pour les jeunes garçons, et même pour les anciens. Et on m’écoutera, comme nous vous avons tous écouté, père Zou-Zou.
— Faudra bien, mon petit ..Mais c’est pas de ça qu’il s’agit. Si tu as quelque histoire, faut la dire aux camarades.
— Je vois que cette histoire de passer le temps. Et bien! je m’exécute pour n’avoir pas l’air de me faire tirer l’oreille comme untroubade de quatre sous.
— Et Pierre Bénafort se moucha, toussa, cracha, pour chercher son inspiration et se donner de l’aplomb.
— Pour lors, dit-il, après avoir bien pris son temps, je ne sais rien de plus joli que notre histoire de Palestro. Nous nous sommes battus comme de braves gens que nous sommes, et nous avons fait honneur à la province de Constantine, qui nous a vus partir à regret. y
— Ça, c’est vrai.
— Et les jeunes se sont montrés dignes des vieux, n’est-ce pas, père Zou-Zou !
— Encore plus vrai.
— Donc, ne parlons plus de ces bagatelles, ça sera bon pour les gens du pays, quand nous les reverrons. Puis, quoi! nous étions en bonne et
glorieuse compagnie, et c’eût été du propre si nous n’avions pas fait quelque chose pour ce roi qui se battait et s’exposait comme le plus brave d’entre nous. Pour moi, j’ai eu peur, oh! mais là sérieusement peur, quand je l’ai vu s’avancer sur son grand cheval, comme à une parade. Deux ou trois chasseurs à pied de l’autre côté et c’en était fait ; on l’aurait descendu comme une caille quand les blés sont coupés. Dans la plaine de Tarbes, au pays, cinquante de mes camarades que je connais ne l’auraient pas manqué. Quand j’ai vu ça, j’ai voulu l’arrêter. Avec les camarades, je me suis jeté à la tête de son cheval et j’ai voulu qu’il nous laissâtfaire la besogne tout seuls. Mais lui n’a pas écouté de cette oreille. — Mes amis, nous a-t-il crié, il y a ici de la gloire pour tout le monde. Laissez-moi prendre une part, je n’empiète pas sur la yôtre. Alors, ma foi, j’ai pensé qu’il valait mieux le laisser faire, et j’avais bien raison, puisqu’il ne lui est pas arrivé de mal. Mais, le soir, j’ai cru qu’il était bien à nous de nous rappeler ce qu’il nous avait dit d’agréable, 6t j’ai proposé aux cajnarades .de
la compagnie de lui envoyer les galons de caporal.
Il y avait deux places vacantes, puisque nous, avions perdu deux sergents, et, pour l’une au moins, personne ne l’avait mieux gagnée que lui. On a fait comme .j’avais dit, et il a vu tout de suite
Digitu
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d’où lui venait cette attention et il a accepté.
Mais tout cela vous le savez aussi bien que moi et je vous amuse aux bagatelles de la porte. L’intéressant de mon histoire, le voici. Le lendemain, quand nous nous occupions à déblayer le champ de bataille et à compter un peu nos conquêtes et notre butin, malgré l’atout que j’avais reçu à la tête et qui, sans mon turban, aurait bien pu me faire passer le goût du pain, je ne voulus pas manquer une si belle occasion de m’amuser un peu. Je fus donc des premiers auprès des pièces de canon qui étaient restées en notre possession, mais absolument -privées de leur attelage. Ce n’était pas une raison pour les laisser languir dans leur coin. Aussitôt je proposai de les traîner à bras d’homme, jusqu’au parc où on pourrait les tenir en réserve. Les zouaves trouvèrent l'idée plaisante. Ils s’attelèrent les premiers, et les prisonniers autrichiens qui n’étaient pas endommagés donnèrent un coup de main. Pour moi, on me plaça à cheval sur la première pièce qui devait défiler, et, avec mon cataplasme sur le front, je devais faire une assez drôle de mine. Tout allait pour le mieux et nous nous serions amusés comme des bossus à ce travail, lorsque nous rencontrons tous les étatsmajors de la terre, le roi au milieu, et nous défilons devant tout ce monde. Il y aurait eu là de
quoi interloquer de plus timides que les zouaves. Mais ça ne servit qu’à nous faire rire de plus belle.’
Le roi reconnut aussitôt les braves gens au milieu (lesquels il avait combattu la veille au plus fort de la mêlée. Quoique toutes nos frimousses aient de certains points de ressemblance, cepen- ; dant on nous distingue encore assez bien à de certains signes particuliers. Il faut le croire,* puisque le roi en nous saluant fort courtoisement, fit signe à un de ses aides de camp de venir nous parler. Il vint en effet, un peu plus bas, prit les noms de trois d’entre nous, juste les trois qui avions pris le cheval du roi par la bride pour l’empêcher d’avancer. Cet officier nous dit, comme venant du roi, des paroles qu’on est toujours heureux d’entendre, et qui nous firent grand plaisir. Ces paroles je les ai oubliées, mais non pas l’effet qu’ellesproduisirent sur les camarades et sur moi. Bravo ! moi, je me battrai encore volontiers pour ce roi !
— Vous avez bien raison, dit d’une voix grave et douce Albert de Basso-Campo, qui, d’ordinaire aussi, se contentait du rôle d’auditeur. Il y avait longtemps que l’Italie attendait un roi de la taille de Victor-Emmanuel. Son père, dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler parce que vous
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n’êtes pas Italiens, est mort martyr de la noble cause que son fils fera triompher avec l’aide de la France. Vous ôtes tous de nobles cœurs, et vous comprendrez ce que je vais vous dire. Aujourd’hui tout ce qui est homme parmi nous, tout ce qui sent son cœur bondir noblement quand on prononce le doux nom de patrie, ne rougit plus d’être Italien. Il n’en était pas de môme il y a quelques années. Nous vivions sous une oppression constante. Que nos princes fussent du même sang que nous, peu importait ! ils n’en acceptaient pas moins la domination étrangère.
Albert se tut, comme pour n’écouter que ses pensées. Puis, voyant tous les yeux fixés sur lui, il reprit :
— Pour que l’Italie se réveillât de son long sommeil, il a fallu le concours heureux de nombreuses circonstances. Maisquandl’occurrence propice s’est offerte, les hommes n’ont pas fait défaut Ils ont surgi de partout, tant il est vrai que rien ne s’accomplit qu’à son heure. Voyez, vous nous trouverez partout à côté de vous sur les champs de bataille, nous autres qu’on accusait de ne pouvoir vivre que dans le luxe, la mollesse et les plaisirs. Quand la patrie a réclamé nos bras, nous avons su tout quitter en souriant et la mort nous sera douce pourvu que nous entrevoyions l’aurore de la délivrance. Ce que je vous dis ici, vous pourriez l’entendre à cette heure d’un bout à l’autre de l’Italie. Tous vos camarades l’entendent sur quelque
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point de notre territoire. Nous ne sommes pas assez forts encore pour marcher seuls, mais, croyez le bien, nous ne reculerons pas plus où que ce soit que vous ne nous avez vu reculer à Palestro et à Traktir. Notre armée est jeune, mais elle a déjà ses héros. Voyez dans le Nord, du côté où les Alpes semblent entièrement appartenir à l’Autriche, l’Italie a toutes ses grandes familles représentées dans les rangs de ceux qui combattent avec Garibaldi. Cet homme, qui nous rappelle nos aïeux des grandes races et des grandes époques guerrières, marche indépendant comme un partisan intrépide; mais il fera sa trouée, soyez-en sûrs .
Jean Pecqueur profita d’un nouveau silence pour interroger Albert de Basso-Campo sur Garibaldi.î? • *
— Cet homtne, répondit Albert, est l’Italie incarnée. Interrogez le premier habitant venu delà rivière de Gênes, il vous racontera l’enfance et la jeunesse aventureuse de ce héros légendaire. Au physique, c’est un homme de moyenne taille, large d’épaules, avec les cheveux et la barbe d’un blond doré Au moral, il faut le voir, le connaître et l’aimer, mais non essayer de le dépeindre. Toutes ses actions n’ont qu’un but, la délivrance de l’Italie, Là est la passion de sa vie entière. Pour cette idée, il est toujours prêt à tout sacrifier, à tout
jeter au vent avec une abnégation sans pareille. Titres et honneurs ne peuvent rien sur ce cœur de bronze. C’est pourquoi cet homme est devenu, presque malgré lui, le drapeau de lTtalie ressuscitée. Et cependant sa vie est pleine d’actes charmants, et son cœur a connu les plus douces émotions. S’il a pris laroutedu lac de Corne, c’est que par là, peut-être, iL espère arriver jusqu’à Venise. Il veut revoir ces lagunes et cette terre sacrée à laquelle il a confié le corps de sa femme, tuée à ses côtés par une balle ennemie. . ' ' un .
Albert s’arrêta un instant, comme pour calmer un sentiment trop vif. ' -i . ■: un
— On accuse souvent, continua le jeune volontaire, les natures méridionales, et les natures italiennes en particulier, d’apporter beaucoup d’ardeur dans leurs passions, mais en même temps beaucoup de légèreté. On ne saura jamais à quelles profondeurs peut descendre un sentiment dans une organisation comme celle deOaribaldi. Cette femme qu’il a perdue à Venise pendant le siège mémo* rable de cette ville, en 1859, quand elle qssayait{ sous Manin, de reconquérir son indépendance et son existence individuelle, avait été la compagne des misères, des labeurs, des plus singulières aventures de notre Garibaldi errant et proscrit s*ous toutes les latitudes. Les femmes de Chioja l’ont
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pieusement ensevelie et lui ont élevé un mausolée agreste avec des fleurs et des cyprès dans leur cimetière de campagne. Dix ans auront bientôt passé sur cette douleur, et le deuil règne toujours dans le cœur de cet Italien. L’an passé, j’ai eu la bonne fortune de me trouver avec lui dans les environs de Nice. Les hasards d’une conversation toute nationale nous amenèrent à parler de Venise. Aussitôt je vis la figure de Garibaldi prendre une expression de tristesse indéfinissable que je ne lui connaissais point et il détourna la tête pour nous cacher pudiquement les larmes qu’il essayait vainement de retenir dans ses yeux.
Quand il parvint après quelques minutes à maîtriser son émotion, Garibaldi nous parla de celle qui avait été la compagne de sa vie aventureuse. Quand vous serez plus familiarisés avec notre langue, quand vous pourrez saisir notre façon d’exprimer les moindres nuances de nos sentiments, vous verrez que nous ne sommes pas le peuple vain, léger et mobile qu’on représente toujours en Europe. Jamais, si ce n’est ; dans nos grands poètes, je n’avais trouvé un homme s’exprimant sur sa femme, les douceurs du mariage et les bonheurs de la famille, comme le faisait Garibaldi dans cet entretien entre amis, qu’il termina