GO LA CROIX
en nous disant: « Sans doute, il est doux et beau de mourir pour la patrie, mais aussi nul n’est heureux s’il ne sait vivre près de la femme aimée quand la patrie est libre. »
Ce style élevé auquel s’était peu à peu laissé aller Albert de Basso-Campo en parlant de Garibaldi n’était guère celui qui convenait le mieux à l’auditoire auquel il s’adressait. Il fut le premier à s’en apercevoir, mais après s’être laissé entraîner par les tendances de son éducation distinguée. Ce que l’on demandait autour de lui, c’étaient surtout des récits militaires, comme en avait su faire le vieux zouave. Mais Albert, qui aurait pu faire un cours d’histoire aussi bien qu’un professeur à l’université de Pise, n’avait guère les allures du soldat. Il en était encore à ses débuts, et sa première affaire avait été le combat de Palestro.
Néanmoins, pour réparer autant qu’il était en son pouvoir l’innocente bévue qu’il venait de commettre, il se leva pour appeler les gens de service, et en se levant il engagea un vieil Italien qui lui avait dans la journée apporté des nouvelles de sa famille, à retrouver dans sa mémoire quelque souvenir de guerre d’autrefois.
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Car ce vieillard était un de ces hommes que l’ancien royaume d’Italie envoyait, sous le premier empire, dans les régiments français. A la boutonnière de sa veste, ravagée par le temps, pendait la médaille de Sainte-Hélène, et Pietro se redressait avec fierté de toute la hauteur de sa taille, quand on lui parlait de ses anciennes campagnes. Difficilement on aurait trouvé une tète plus belle et d’un caractère mieux accentué. Un peintre aurait payé fort cher un semblable modèle.
Des cheveux blancs comme la neige tombaient en boucles ondoyantes jusque sur ses épaules. Un nezaquilin se mariait admirablement aux lignes vigoureuses du visage, et l’œil avait, malg r é les années , conservé sa vigueur, et le regard sa vivacité. Ajoutez à cela une prestance sculpturale, des gestes qui accompagnaient harmonieusement la parole, et vous aurez *en quelques lignes le portrait de Pietro.
— Autrefois, dit le vieillard répondant à l’inter- •pellation d’Albert de Basso-Campo, je n’ai rien vu de pareil à ce qui se passe aujourd’hui. Et cependant mes souvenirs datent de loin et j’ai vu passer bien du monde, bien des soldats et bien des généraux dans ces plaines dont chaque nom est devenu un nom plus ou moins fameux de bataille. Promenez-vous où vous voudrez d’ici à la mer Adriatique, partout, quand il pousse la charrue dans les champs, le laboureur est exposé à faire sortir du sol des boulets perdus, des biscaïens, des sabres rongés de rouille, heureux s’il ne rencontre pas de grands ossementss... Je puis le dire, mon enfance a été bercée au bruit du canon et les premières impressions qui ont vivement frappé mon esprit à l’âge heureux de la jeunesse sont des impressions de batailles. Connaissez-vous Montebello?
— Parbleu ! si je le connais , dit une voix jeune et fraîche, je suis payé pour ; cela. Demandez à ma jambe... !
Celui qui parlait ainsi était un soldat presque imberbe. Quand je dis soldat, j’aurais mieux fait de dire sous-officier. Car Anatole Fusié portait les galons de sergent-major sur sa tunique d’ordonnance et ces galons avaient été bien gagnés.
Rien qu’à le voir on aurait deviné qu’ Anatole Fusié n’appartenait en aucune façon à ces robustes
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populations des campagnes qui fournissent à la France la majeure partie de ses soldats. Et soit dit entre nous, l’impôt du sang leur pèse fort lourd, malgré le dire de certains généraux ambitieux qui écrivent des brochures anonymes. D’une assez bonne famille de bourgeois parisiens, Anatole avait suivi les cours de nos collèges et se préparait à entrer à l’École centrale des arts et manufactures.
Quand éclata la guerre de Crimée, il se fit dans toutes les écoles un grand bruit auquel les hommes graves et sérieux ne prêtèrent aucune attention. La jeunesse est toujours enthousiaste; l’ardeur et la foi vive sont un de ses plus beaux apanages, ne l’en dépouillons pas sous le prétexte fallacieux de la mettre en garde contre les déceptions. Nullepart on ne suivit avec une attention plus anxieuse que dans les lycées toutes les péripéties de ce drame qui se jouait devant Sébastopol. Il en résulta que pour s’être trop occupé de politique militaire, plus d’une jeune cervelle perdit le fil des études commencées, et quand arriva l’heure des examens, on ne put satisfaire aux exigences des examinateurs.
Anatole Fusié fut de ceux auxquels arriva ce petit malheur. Mais de tous ses camarades il fut peut-être celui qui s’en consola le plus aisément et en prit le plus gaiement son parti.
tri
Depuis six mois, il ne rêvait qu’uniformes militaires, champs de bataille, épaulettes d’or, croix d’honneur. Tout cela tourbillonnait dans sa tête et plaçait sans cesse devant ses yeux les perspectives du plus séduisant mirage. Quant aux fatigues et aux ennuis du métier, personne n’en parle dans les collèges quand les soldats de la patrie sont devant l’ennemi et ajoutent chaque jour quelques feuilles au laurier national.
Aussi Anatole Fusié annonça-t-il sa déconfiture à sa famille avec une gaieté qui aurait pu paraître hors de saison à bien des gens. Mais le jeune homme avait son projet en tête, et cet échec le servait à merveille.
Dès le lendemain il dit à ses parents que puisque les carrières civiles se fermaient devant lui, sa résolution était prise : il voulait tenter la fortune militaire et qu’il allait s’engager. Gomment fut accueillie cette proposition, on le devine aisément. Anatole était fils unique, et il n’avait jamais donné de ces chagrins qui incombent à toutes les familles quand les enfants sont mauvais sujets. Le père s’épuisa en raisonnements, la mère se contenta de pleurer, — larmes plus éloquentes que toutes les paroles! Mais tout fut inutile. Larmes et paroles furent dépensées en pure perte. Anatole resta inébranlable.
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' Il fallut céder. Le père accompagna soja fils au bureau des enrôlements volontaires, et, pour combler la mesure, il lui vit choisir un régiment de ligne qui se trouvait alors en Afrique. Passons sur ses adieux , les déchirements maternels et les recommandations. Arrivons à Constantine, ou plutôt à Sétif, où Anatole eut achevé son apprentissage en quelques semaines, et disons que de là il entra en campagne dans la Kabylie. Dans cette guerre obscure, il se fit remarquer par sa bonne conduite et sa bonne tenue. Anatole avait pris au sérieux la carrière de son choix. Aussi avançait-il rapidement. Tous ses premiers grades lui furent donnés le jour même où il atteignait le
temps réglementaire, il fut fait sergent-major sous lefe murs de Gênes, quelques jours après le débarquement, et il comptait bien avec un peu de chanceavoir l’épaulette avant la fin de la campagne. Alors il serait heureux de venir embrasser sa mère qui le pleurait toujours.
— Vous nous parlez de Montebello! reprit Anatole quand il vit que son apostrophe au vieillard avait attiré sur lui toutes les attentions. Mais vous n’ignorez pas que si l’on s’y est battu autrefois, c’est par là que nous avons aussi commencé notre campagne d’Italie. Les vieux de la vieille auraient été satisfaits, je vous assure, s’ils avaient vu de
quelle façon noue avons travaillé. On parlera de nous comme de braves gens ; car nous aussi nous méritons qu’on raconte nos œuvres comme on a raconté celles de nos pères. On fera des pièces de théâtre avec nos combats, et le public parisien ira les voir jouer au Cirque, comme j’y ai été vingt fois, quand on jouait Murat ou les Grands Maréchaux. Et la peinture aussi s’en mêlera, parcequ’il faut que tous les arts célèbrent notre gloire. On fera de grands tableaux pour nous représenter dans des moments où nous ne faisions guère attention à nos gestes. Tenez, rien que le dernier moment de notre Montebello, voilà un beau sujet pour un peintre! Figurez-vous que. nous venions de culbuter entièrement les Autrichiens et de nous rendre définitivement maîtres de la position. Personne ne nous disputait plus notre conquête;, elle nous avait coûté assez cher pour qu’on nous la laissât. Nous étions encore pêle-mêle et on allait essayer de mettre un peu d’ordre en déblayant le terrain.
Or, pendant cette besogne, tout à coup notre général paraît. Il venait faire son inspection du champ de bataille après la victoire. Ce dut être un fier moment pour lui, lorsque soudain, sans mot d’ordre parti d’aucun côté, il se vit entouré par des soldats de toutes armes, noircis de poudre, souillés de sang et de poussière, valides, blessés, tous ensemble, se ruant au hasard autour de son cheval pour presser sa main et voir de près sa , ligure, qui rayonnait d’un légitime orgueil. Et tous, officiers et soldats, l’ont chaleureusement acclamé avec un enthousiasme que je ne puis vous décrire. Nous étions tous dans un de ces moments de fierté qui grandissent l’homme. Nous venions de recevoir notre baptême et de remporter notre première victoire sur l’ennemi nouveau contre lequel nous faisons campagne. , v
— Tout cela, major, c’est très-bien. Je crois
LA CHOIX
comme vous qu’on fera un beau tableau en vous plaçant autour du général. J’en ai vu comme ça
quand nous étions à Versailles Mais vous ne
nous dites pas comment s’est passée la bataille.
Celui qui parlait de la sorte était un de ces soldats rendus célèbres par la caricature, sous la qualification de Jean- Jean.
— C’est juste, mon ami, répondit Anatole Fusié. Eh bien! regarde les boutons de ma capote. Qu’y vois-tu?... Sais-tu lire ?
— Oui, major... Voyons, 7 et 4... cela fait que vous êtes du 74 e de ligne...
— Comme tu le dis.
— Après; je suis du 101 e , moi.
— Donc, le chiffre ne te dit rien?
— Non, major.
Anatole, à cette réponse catégorique, pensa que la gloire collective est souvent bien peu de chose. Mais il garda sa réflexion pour lui môme, se coft-£ tenta de sourire et continua son récit;
— Le 74° auquel j’appartiens est commandé par le brave colonel Cambriels qui tiendrait tête à toute l’armée autrichienne avec une poignée d’hommes, sans reculer d'une semelle. C’est le 74 e qui a eu les honneurs du premier engagement.
Nous apprîmes que l’ennemi avançait [irenant position sur les hauteurs «le Genestrelle et de Mon-
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tebello. Quelques escadrons de cavalerie piémontaise gênaient seuls son mouvement offensif qui pouvait d’un instant à l’autre devenir dangereux pour toute l’armée. Nous étions là deux bataillons à peine, qui nous serions fait tuer jusqu’au dernier homme, pour donner aux autres le temps d’arriver. S’il en tombait, nous serrions les rangs et tout était dit. L’artillerie avait beau nous envoyer ses boulets et ses volées de mitraille, la mousqueterie nous canarder à bonne portée, peine perdue: le colonel Cambriels nous avait recommandé de ne pas broncher, et nous ne bronchions pas. Nous savions que de notre résistance ,et de notre fermeté dépendait le salut de l’armée. Enfin, le 98 e et le 91 e de ligne se montrèrent et nous permirent de prendre l’offensive. Pendant que le général Blanchard se précipitait à la tête de ses hommes sur Genestrelle, nous autres, sous les ordres du général Bcuret, nous fîmes une conversion pour* tourner les hauteurs 'de Mon tebello et entrer plus aisément dans le village. Si l’attaque fut impétueuse, je n’ai pas besoin de vous le dire. Nous étions trop peu de monde en face des forces imposantes qui nous étaient opposées pour nous amuser aux bagatelles de la porte. Le général Beuret nous donnant l’exemple, nous gravîmes lestement les hauteurs dont la possession.était si
favorable aux projets de l’ennemi. L’artillerie nous secondait merveilleusement. Partout où elle pouvait atteindre, elle faisait place nette.
C’est ainsi que nous abordâmes le village de Montebello, dont les maisons étaient pour la plupart encore occupées par les Autrichiens. Il nous fallut les déloger à la baïonnette, et quand, à notre tour, nous eûmes pris position, il nous fallut encore livrer bataille pour assurer notre conquête.
Mais là un grave malheur nous attendait.
Le cimetière de Montebello avait été par l’ennemi transformé en une espèce de place d’arm.es dans laquelle il s’était fortifié, espérant s’y réfugier. A l’abri derrière les murailles il nous canardait comme à la cible et sans utilité aucune pour nous et les nôtres. Le général vit bien que c’était une position à enlever de haute lutte. Il nous massa en colonne et se plaçant à notre tête, bien en vue, il fit battre la charge et nous cria: En avant !
Nous partîmes comme des flèches. Mais notre élan fut arrêté soudain. Le général, frappé d’une balle en pleine poitrine était tombé de son cheval. Il ne devait plus se relever.
Cette mort aurait pu jeter quelque trouble et quelque indécision ; mais parmi nous, quand un chef tombe, il y en a toujours un autre pour le
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remplacer. Ici ce fut le général en chef qui se mit à notre tête, le général Forey, auquel revient tout l’honneur des dispositions prises dans cette mémorable journée. Entraînés par son exemple, nous
eûmes bientôt franchi lqs murs du cimetière
comme s’ils eussent été à fleur de sol, et quelle que fût l’obstination des Autrichiens, ils furent bientôt obligés de céder la place à notre impétuosité. — Yoilà la moderne bataille de Montebello, et, quoi qu’en puissent penser les anciens, je crois qu’elle est la digne sœur de son aînée.
— Sans doute, sans doute, dit le vieux zouave, qui avait écouté ce récit avec une attention marquée.
— Il y manque une chose, dit le jeune s oldat qui avait déjà interrompu.
— Et laquelle ?
— Le major n’a pas dit la machine de sa jambe.
. — Tout le monde se mit à rire, mais comme l’observation était juste, il fallut que le major Fusié racontât comment, en escaladant le mur du cimetière, il était tombé nez à nez devant un Autrichien. Celui-ci, voulant lui envoyer sa baïonnette dans le ventre, s’était trompé de chemin, et la baïonnette n’était entrée que dans la cuisse.
Ce nouveau récit, fait sur un ton burlesque, acheva de jeter une grande gaieté dans la réunion
si grande qu’on paraissait avoir oublié complètement comment avait été prononcé le nom de Montebello. Mais Pietro ne l’avait pas oublié, et il attendait tranquillement, dans son coin, que son tour fût enfin venu de raconter son histoire du temps passé.
Ce tour ne serait peut-être jamais arrivé si Albert de Basso-Campo ne s’en était un peu mêlé. Il intervint brusquement.
— Mes amis, dit-il, l’histoire présente est bonne à savoir; c’est même, selon moi, la meilleure de toutes. Mais quand l’occasion s’offre naturellement de faire connaissance avec quelques lambeaux d’histoire ancienne, je ne crois pas qu’il soit convenable de la laisser échapper. Il y a toujours quelque bon enseignement à recueillir dans ce qu’ont fait nos pères, soit que nous devions les imiter, soit que nous devions tenir une conduite différente de la leur. C’est pourquoi je vous engage à céder pour quelques instants la parole à Piétro.
— Volontiers, s’écria- t-on de tous les coins du cercle.
— Parle, mon vieux serviteur, ajouta le jeune Italien. Nous t’écoutons.
— Donc, vous connaissez Montebello, dit le vieillard sans se faire tirer l’oreille, c’est bien 1 Vous connaîtrez bientôt Marengo, si vous ne le connaissez déjà; car l’un n’est qu’à quelques pas de l’autre. C’est là que j’ai vu vos pères et vos grands pères, il y a bientôt soixante ans. Eux aussi étaient rudes. Ce n’est pas la première fois que je faisais connaissance avec eux. Déjà deux années auparavant je m’étais trouvé sur Jeur chemin et j’avais admiré la figure singulière dans sa beauté de leur jeune général. Moi j’étais un enfant alors. J’aurais pu porter à peine sur mon épaule le lourd • fusil que j’ai manœuvré depuis. Je me souviens néanmoins de tout cela comme si c’était hier. Nous autres Italiens, nous aimions les Français et nous avions confiance en eux. Ils nous disaient
des paroles qui nous mettaient le feu au sang et ils auraient fait de nous tout ce .qu’ils auraient voulu.
Mais je m’éloigne de mon récit.
Donc, deux ans avaient plus que suffi pour changer complètement la face des choses. Quand le jeune général en chef Bonaparte n’était paslàyles Français n’étaient guère plus victorieux, et ils avaient môme peine à tenir la campagne. Tant il y a que, revenant d’Égypte et s’étant fait proclamer premier consul, Bonaparte ne voulut pas laisser
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aux Autrichiens ces pays qui avaient été témoins de ses premiers triomphes. Son armée descendit des Alpes au moment où on ne l’attendait guère. On croyait qu’il lui faudrait bien encore un mois ou deux pour la réunir et la former. Mais ce n’était pas un homme qui s’endormait commodément et il ne fallait pas qu’on fût endormi autour de lui. Je l’ai bien connu depuis lors, et vous pouvez vous en rapporter entièrement à un homme qui l’a vu à l’œuvre. Nous vîmes arriver les Français avec joie et nous dîmes que bientôt la chanson allait changer d’air. Nous ne nous trompions pas. En quatre mois, le premier consul avait mis à la tête de ses soldats des généraux qu’il connaissait comme s’il les avait lui-même mis au moule et qui étaient adorés des troupes qui les voyaient toujours au premier rang. Il y en avait un surtout qui a laissé parmi nous un grand souvenir : c’est le général Lannes qui, plus tard, devait devenir maréchal et être fait duc de Montebello. Celui-là avait une organisation et une conformation singulières : il pouvait s’exposer aux balles impunément ; elles le touchaient, mais ne parvenaient pas à fracasser ses os.
— En voilà un qui avait de la chance ! s’écrièrent en chœur tous les jeunes soldats attentifs au récit prolixe du vieillard.
— Ce que je vous dis là, reprit le vieillard, est l’exacte vérité du bon Dieu. Tous mes contemporains qui ne sont plus guère nombreux dans ces plaines pourraient vous le raconter comme moi, car tous nous l’avons vu. Une balle vint le frapper à la jambe. Un autre en aurait eu le membre perdu. Mais le général Lannes en lut quitte pour une déchirure des chairs. La balle contourna les os en s’aplatissant sur eux, comme sur une cuirasse. Du reste, il lui fallait un peu cela pour s’exposer comme il le taisait à la tète de ses soldats. A la bataille de Montebello, par exemple, on le vit toujoui’s au premier rang, intrépide comme le plus brave de ses grenadiers et conservant au milieu de l’animation et de l’ivresse générale, un sang-froid admirable qui lui permettait de diriger tous les mouvements de ses troupes comme à la manœuvre. Et à Marengo ! C’est là qu’il fut admirable. Figurez-vous qu’il y avait là un village et un château de San Giulanoaqui servait de clef à toute la position. Les Français apportèrent à l’attaque un acharnement rare. Mais ils étaient trop peu nombreux et trois fois, malgré les efforts de Lannes et de Victor, ils furent obligés de se mettre en retraite. La plaine était jonchée de morts. La défaite des Français paraissait certaine et déjà les soldats autrichiens mettaient au bout de leurs
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fusils les grands bonnets à poils îles grenadiers de la garde consulaire qu’ils trouvaient sur leur chemin.
Mais tout n’était pas encore fini, et c’était un peu trop se hâter de triompher.
Une heure après, le triomphe avait changé de drapeau, et ce bel étendard tricolore, que nous aimerons toujours, conduisait les siens à une victoire superbe..
Un ami particulier du général en chef, habitué à partager toutes les émotions de sa vie, entendant le canon, était accouru sur le champ de bataille avec sa division. Cette arrivée à l’improviste remit tout en question et changea la situation de face. En un clin d’œil, les Français rentrent en ligne, et vers la fin de la journée, la bataille recommença, plus ardente, plus furieuse encore que le matin. Les troupes consulaires qui n’avaient cédé qu’accablées sous le nombre, brûlent de venger et de réparer cette espèce d’échec. Les chefs n’ont d’autre souci que de bien diriger cette ardeur. Jamais on ne vit émulation plus belle. Certes, il n’y avait guère de vieillards dans cette armée, tout le monde était jeune, les généraux, les officiers, les soldats; il n’y avait qu’à les voir marcher, qu’à les voir courir à la mort ou à la victoire pour les distinguer avec certitude. Ce renfort
de quelques troupes fraîches avait complètement fait oublier aux Français les fatigues d’une rude journée, tandis que les Autrichiens qui se tenaient pour assurés d’avoir vaincu, furent tout décontenancés de ce retour offensif. Je puis vous le dire, c’était superbe à voir.
Une heure suffit pour regagner tout le terrain perdu depuis la matinée, et comme ce suprême effort avait donné le temps d’arriver à tous les bataillons attendus depuis le matin, la prise de possession de Marengo ne fut qu’un jeu pour ces troupes enthousiasmées au-delà du possible par l’intrépidité de leurs chefs. Quand vous irez dans ces quartiers, vous pourrez vous 'rendre compte des difficultés de la lutte; rien n’est changé à ce merveilleux champ de bataille. Ce sont toujours les mêmes collines, la même plaine, les mêmes bouquets d’arbres, le même terrain. Vous ne pourrez pas voir tout cela sans émotion et la preuve c’est qu’un Italien comme moi sent que les larmes lui viennent aux yeux quand il y pense ; car moi aussi j’avais alors devant moi une longue carrière à parcourir, et déjà j’aurais voulu porter le fusil.
Cependant la victoire fut chèrement achetée ; plusieurs de ceux qui avaient le plus vaillamment combattu ne virent pas le soleil du lendemain. La
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mort la plus regrettable sans contredit, fut celle du jeune général, ami du Premier Consul, dont l’arrivée avait ramené la victoire sous le drapeau tricolore. On l’appelait Desaix; c’était un homme de mœurs simples, austère et doux, qui aurait pu être donné en modèle à toute l’armée, aussi bien aux soldats qu’aux généraux. Sa perte fut un deuil public, je pourrais dire une calamité : tout le monde le pleura sincèrement, parce que de tout le monde il était autant aimé qu’estimé. Ce fut à la tête de ses grenadiers qu’il fut frappé, lorsque lui-même avait pris le commandement du poste le plus périlleux, pour être assuré de voir toutes les dispositions nouvelles tourner à bien.
A Marengo, si vous visitez le château et si vous prenez un cicerone pour vous faire expliquer la bataille, le cicerone vous parlera beaucoup de Desaix. Il vous dira bien des choses que j’ignore sur les derniers moments de ce général, sur les honneurs qui lui furent rendus, et sur les monuments qu’on a élevés à sa mémoire.
J’ai été bien souvent me promener de ce côté- - là, et j’ai rendu visite à Giacomo, parce que c’est un ancien d’Italie qui, du temps du vice-roi, a combattu comme moi sur les bords du Raaben Transylvanie et devant les grandes redoutes de la Moskowa. Tous les deux nous avons connu Murat
LA CHOIX
quand il était roi de Naples, et nous aimons à nous raconter de vieilles histoires qui nous aident à passer le temps. Il m’a bien souvent dit le combat de Montebello et la bataille de Marengo tels qu’il les a appris dans les livres pour les raconter aux voyageurs. J’aime mieux n’écouter que mes souvenirs. J’ai cependant retenu de Giacomo que lorsque le premier consul apprit qu’une balle avait frappé Desaix et que son ami était en danger de mort, le général Bonaparte envoya sur-le-champ auprès du blessé son aide de camp favori. Desaix se releva un instant pour recevoir ce message et dit d’une voix expirante :
« Rapportez au premier consul que je meurs avec le regret de n’avoir pas assez fait pour la patrie. »
Belles paroles, mes amis, et que tout le monde devrait savoir par cœur, comme l’oraison dominicale.
Voilà tout ce que j’avais à vous dire sur ces deux grandes batailles de mon temps.
Ayant ainsi parlé, Piétro tira de sa poche une vieille pipe dans laquelle il fourra quelques grains de tabac et se reposa en fumant.
Tout le monde avait écoulé les histoires du vieil Italien comme on écoute la lecture d’un livre qui instruit, mais qui ne nous touché par aucun côté de notre vie. Décidément les conteurs italiens n’avaient que des succès d’estime à Ventiglia.
Le vieüx zouave chevronné comprit que pour ' l’honneur du corps auquel il appartenait, on ne pouvait en rester là.
— Mes amis, dit-il de sa voix rauque...
Aussitôt toutes les têtes se relevèrent et l’attention fut acquise au vieux zouave.
— Si vous voulez bien le permettre...
— Nous permettons.
— Je vous dirai une autre histoire de Sébas-*topol...
— Accordé.
— Que l'on vient de me rappeler en racontant ces morts de généraux.
— Vas-y donc, c’est accordé... on t’écoute.
— Pour lors, je commence.
Et le vieux troupier, pour éclaircir sa voix r se rinça le gosier avec un verre d’eau-KÎe-vie.
— Nous étions de service dans la tranchée. Il n’y faisait pas bon. Pas mal de coups à recevoir et fort peu à donner. Ça nous allait tout juste. Nous aurions préféré autre chose. Mais suffit. Ce qui est passé, n’en parlons plus. Tout à coup il nous arrive un vent quinous fait penser que l’ordre va être changé. Effectivement on nous fait quitter les pioches et prendre les fusils. Puis arrive dans le tuyau de l’oreille : Sur la gauche en avant ! C’est bon. Nous étions joyeux ; nous allions rire. Derrière les gabions, les zouaves marchaient en silence. Ils avaient rabattu le capuchon sur la tête et le fusil ne paraissait que par un tout petit bout Mais gare là-dessous. Au bout du chemin couvert, qu’allions-nous rencontrer ? C’était le mystère, et le zouave est mystérieux de son naturel .
Cette définition du zouave excita un rire universel qui permit au vieux troupier de reprendre haleine. . u
— Vous riez, dit-il quand l’accès fut passé, c’est bon. Si vous aviez quinze ans d’Afrique comme mo|, vous saut iez que je ne vous dis là que la vraie vérité du bon Dieu. Silence, mystère, l’oreille et
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l’œil ouverts, voilà notre devise. Qhez les Moricauds nous avons travaillé plus la nuit que le jour, et ce n’est pas dans l’ombre que nous avons fait la plus mauvaise besogne. Avec les chacals, il faut savoir vivre de toutes les façons. Nous n’y avons pas manqué, on le sait. Mais revenons à notre affaire.
Donc, nous étions là une centaine, encapuchonnés comme de vrais moines et cheminant sans trop savoir où nous allions. Tant que nous fumes couverts par les gabions et les' revêtements de la tranchée, cette façon d’aller ne nous déplaisait pas du tout. Quand nous arrivâmes au point où notre travail de retranchement n’était qu’ébauché, celui des nôtres qui tenait la tête s’arrêta brusquement et nous l’imitâmes pour ne rien contrarier par trop de précipitation.
C’était le caporal Prinsèque qui marchait le premier, et jamais vous n’avez vu et ne verrez de votre vie un gaillard plus futé que celui-là. Il aurait trouvé des ruses à en revendre au plus fin. S’étant donc jeté à plat ventre, il se mit à . ramper comme une couleuvre pour voir ce qui se passait dans le pays découvert.
Fallait voir comme nous étions tous attentifs au moindre geste, au moindre signe, au moindre bruit. C’est qu’il n’y avait pas à dire ; la plus légère
imprudence pouvait nous compromettre et nous perdre sans retour. Dans une semblable occurrence, chacun est solidaire de son voisin, et il est bon que toute la troupe se tienne par la main, prête à obéir au doigt et à l’œil. Il y avait bien deux minutes que nous étions ainsi dans l’expectative, lorsque dq l’un à l’autre nous arriva l’ordre d’aviser à nos amorces et de mettre la baïonnette au bout du fusil. N’en fallait pas tant pour nous mettre en une joie que ceux qui 11e l’ont pas vue ne sauraient jamais croire. Pour imiter notre exemple et faire un peu comme nous, les Russes arrivaient en tapinois de l’autre côté. Ils comptaient nous trouver tranquillement, la pioche à la main, occupés comme de bons bourgeois à voir ce qui peut se trouver sous la terre. Mais pas si bêtes que <;a. Nous avions flairé la chose, et les Russes allaient rencontrer avec qui engager convenablement un petit bout de conversation.
Dès qu’ils sont aune bonne-demie portée et que les balles ont grande chance de ne pas s’éparpiller , voilà que le capitaine, de sa belle voix de commandement, nous crie : Feu ! sur toute la ligne. Il n’eut pas besoin de le répéter. En un clin d’œil, tous les fusils font explosion; pour suivre nos balles et voir ce que nous avons fait, nous bondissons comme des panthères et courons sur les Russes
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en poussant de grands cris. Il faut toujours que le zouave crie en abordant l’ennemi. Cela nous sert à nous reconnaître et à nous rallier au besoin , et cela épouvante l’autre. De cette façon il ne sait jamais combien nous sommes au juste et s’effraie plus facilement. Pour cette fois, nous faisions bien du bruit pour deux mille ; et les fusils et les baïonnettes travaillaient à l’avenant. Mais les Russes n’étaient pas commodes à intimider. Ils s’étaient familiarisés avec notre manière de procéder et ne lâchaient prise qu’après s’être bien convaincus qu’il n’y avait pas mèche à réussir.
Leur idée, d’après ce qu’on nous dit, était ce jour-là de voir à nous relever de notre garde et de venir s’installer à notre lieu et place dans notre tranchée. Ils étaient assez nombreux pour mener à bien leur machine.
Mais nous devions donner à ceux de chez nous le temps d’arriver à notre aide. Nous nous en acquittions à fnerveille. Cependant il tombait toujours des hommes qui ne se relevaient plus ; à chaque minute, les rangs s’éclaircissaient, et de ce train-là nous allions tous y laisser notre peau jusqu’au dernier, quand nous entendîmes sur la gauche un clairon des chasseurs qui venait sur nous en sonnant le fameux air de la Casquette du père Bugeàud.
Cela nous permit de respirer un peu plus aisément que nous ne le faisions depuis un quart d’heure. Les chasseurs à pied, voyez-vous, ce sont des lapins qu’il est toujours bon de rencontrer en amis sur un champ de bataille^ et ceux-ci allaient nous donner un coup de main dont nous comraençions à avoir grand besoin. Faut pas être fier, ça porte malheur. Jamais hommes ne vinrent plus à propos que ces chasseurs à pied du bon Dieu.
Ils avaient pris leur fameux pas de course et bientôt nous nous trouvâmes tous ensemble. D’autres troupes les suivaient. Mais rien ne fait plaisir comme le premier secours. Aussi, depuis ce jourlà, j’ai les chasseurs à pied dans mon cœur, et si je n’étais pas un vieux zouave qui ne saurait plus se passer de son large pantalon et de sa chéchia , je voudrais m’habituer à cette tunique noire et surtout manœuvrer ces bonnes carabines qui démolissent si bien les meilleurs régiments.
Les Russes ne pesèrent pas lourd dès que nous eûmes reçu ee renfort. Il est vrai qu’ils avaient manqué leur coup et que pour le moment ils auraient été fort aises de se retirer aussi tranquillement qu’ils étaient venus. Mais cela ne faisait pas tout-à-fait notre compte, et puisque nous y étions, autant valait le régler tout de suite en honnêtes gens que nous étions des deux côtés. Ils
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avaient quitté leurs solides abris derrière les murailles de Sébastopol, dans la douce espérançe de nous surprendre; ils n’avaient pas réussi : ce n’était pas une raison pour nous montrer trop rapidement satisfaits de .leur procédé.
Nous recommençâmes donc à nous bûcher d’importance, et il fallut deux ou trois appels de nos clairons pour nous faire rentrer dans nos lignes. Du train dont nous allions et les Russes lâchant toujours quelque peu pied, ils auraient pu nous conduire beaucoup trop loin sous le canon de la place, si la prudence de nos officiers n’eût veillé à mettre une margoulette à notre ardeur .
Ce fut seulement quand nous fûmes rentrés dans nos lignes, quand nous pûmes nous compter et remarquer les absents, que nous vîmes combien la journée avait été chaude. Plus de cinquante de mes camarades manquaient à l’appel. On les enterra le lendemain avec les honneurs dûs aux "braves. Pour moi, j’avais reçu à la tête une chiquenaude dont je garderai la trace éternellement; je n’ai qu’à lever ma chéchia et vous pourrez jouir de la vue ftrnt à votre aise.
Joignant le geste à la parole, le vieux zouave ôta son fez et présenta sa tète aux trois quarts rasée -à ses camarades. Ceux-ci virent alors une large et profonde cicatrice qui fendait le haut de
la tête. Le coup avait dû être formidable. Quandil trouva qu’il s’était suffisamment prêté à cet examen, le vieux troupier chevronné reprit son réciten riant.
— J’en fus quitte pour quinze jours d’hôpital. Après, il n’y paraissait pas plus qu’à présent. Les blessures à la tête ont cela de bon : lorsqu’elles ne tuent pas sur le coup, elles ne présentent presque jamais un danger sérieux. D’ailleurs, j’en fus si bien récompensé qu’on ne doit jamais penser à ces choses-là que pour s’en réjouir, surtout quand on est entre bons camarades, comme nous.
Le narrateur fit une pause comme pour donner à ses auditeurs le temps de lui demander compte de sa réticence. Ils n’y manquèrent .pas.
— Et que vous donna-t-on, père Zou-Zou?
— Devinez, mes petits agneaux.
— Nous n’avons pas le temps.
— Eh bien! moi non plus.
jJBV . * ’»1, S 'Mi * - •
— Ce n’est pas gentil ce que vous faites-là, père Zou-Zou, dit un enfant de Paris. On né fait pas languir son monde au plus beau moment. C’est trop dur.,
— C’est bon, mon zéphif, ne languis pas si tu veux et devijp..
— Est-ce que je sais, moi. C’est pas un rébus .
— Donc, puisque vous ne voulez pas chercher, moi qui n’aime pas les charades, je vais vous dire
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ce qu’on me donna. Regardez-moi bien dans les yeux et puis à ma veste.
— Bon, j’y suis, s’écria le Parisien; c’est là que vous avez gagné la médaille militaire.
— Comme tu l’as dit, mon fils.
Et le zouave s’arrêta de nouveau, mais cette fois pour donner le temps de se calmer à l’émotion qui venait de s’emparer de lui.
— La médaille militaire, savez-vous ce„que cela est? reprit le vieux soldat quand il se sentit entiè- »
rement maître de lui.
— Parbleu! si nous le savons! Est-il drôle, ce père Zou-Zou, dit le Parisien de sa voix de fausset.
— Eh bien ! quoi ? dis-le ; explique-toi, mon agneau.
— C’est un ruban à la boutonnière qui vous fait regarder quand on passe dans la rue et cent francs par an à mettre dans son boursicot.
—j Ah ! voilà tout ce que tu y vois, mon chérubin !... Vraiment, tu n’es pas encore de première force pour un éduqué des boulevards .
— Quelle est donc votre idée, père Zou-Zou ?
Nous l’attendons.
— Vous nous faites languir, reprit-on de tous les côtés en même temps.
• — C’est que vous êtes trop pressés, mes enfants.
LA CHOIX
Faut aller lentement quand il s’agit de ces bonnes choses. Ce n’est pas du rata.
— Voyons, voyons. . . Parlez vite.
Et l’impatience de tous ces'jeunes soldats commençait à devenir séditieuse.
— La médaille militaire, reprit le vieux zouave quand il eut calmé cet orage en faisant signe de la main qu’il était prêt à parler, c’est la plus grande reconnaissance qu’on puisse faire de notre • valeur. Elle n’est donnée qu’aux soldats, ce qui ne nous empêche pas, quand nous l’avons gagnée dans une affaire, de gagner la croix de la Légion d’IIonneur dans une affaire suivante. Nous pouvons gagner l’étoile du premier coup comme nos officiers, mais ils n’aurontjamais la médaille s’ils n’ont porté comme nous le fusil sur l’épaule et le . sac sur le dos. Il n’y a que les généraux qui peuvent l’obtenir, et quand on la leur accorde, ils la placent avec orgueil au premier rang de leurs grands cordons et de leurs plaques. Vous ayez pu comme moi le remarquer quand ils nous passent , en revue ou lorsqu’ils nous conduisent au feu. C’est qu’ils sont fiers d’être assimilés aux soldats qu’ils commandent. Et ils ont bien raison. .
Avec des gaillards comme nous, le plus sûr moyen de nous séduire et de nous mettre le feu au ventre, c’est partout et toujours de se souvenir que nous, sommes tous égaux et frères sous le drapeau.
Une approbation unanime accueillit cette tirade du vieux soldat.
Après une légère pause, il reprit :
— On m’a dit, et je l’ai cru parce que je le connais, qu’au moment où le général Bosquet débarqua sur le port de Marseille, revenant de Crimée, il trouva un aide-de-camp de l’Empereur qui l’attendait- Savez- vous ce qu’on lui apportait avec cette solennité?... Le bâton de maréchal ? Non... L’Empereur se réser vait de le lui donner lui-même. La grande croix de la Légion d’IIonneur? Non... Depuis longtemps on la voyait sur la poitrine du général. Un nouveau titre ? Non... le général les avait tous. Il avait tout gagné à la pointe de son épée. Car s’il n’est pas parti le sac au dos comme quelques autres, Bosquet n’en a pas dù moins faire son chemin en montrant partout et toujours qu’il était digne de commander un poste supérieur à celui
qu’on lui confiait. Non, ce n’était rien de tout cela
que lui envoyait l’Empereur... Mes amis, c’était la médaille militaire. A cette vue, on m’a dit, et je l’ai cru, que des larmes s’échappèrent des yeux du général, et les larmes, ses yeux ne les connaissaient plus depuis longtemps. L’Empereur avait trouvé justement la récompense qui pouvait directement toucher un cœur comme celui de la Grosse- Tête. A côté des grandes croix d’Angleterre, de Sardaigne, de Turquie, il pouvait mettre sur sa large et robuste poitrine la médaille française du soldat
Vous ne l’avez pas connu celui-là, vous autres! vous êtes encore trop jeunes. Vous le connaîtrez un jour et vous verrez si vous n’entendrez pas de tous côtés vanter sa bravoure et la sûreté de son coup-d’œil, de même que la rapidité de son exécution. Quand il eut la médaille, il envoya toutes ses autres croix à sa vieille mère qu’il aime comme un petit Benjamin de dix ans. Mais il garda pour lui sa décoration de soldat... S’il pouvait, il la mettrait à la garde de son épée comme l’autre.
— Il ne serait pas dégoûté, dit le Parisien qui avait toujours à jeter quelque mot grotesque dans la conversation.
— De quoi te mêles-tu, > blanc-bec ? fit le vieux zouave, que cette interruption faillit mettre en colère.
d’honneur. 93
— Continuez, continuez, père Zou-Zou, et ne vous fâchez pas.
— C’est vrai qu’avec des Gringalets pareils, il n’y a jamais moyen de conter rien de rien. Us feraient perdre le fil de son discours au Père Eternel.
— Foi de Parisien, on ne vous interrompra plus.
— Il est bien temps de te corriger, je ne m’y retrouve plus. Je ne sais plus ce que je vous disais, mes amis.
— Faut-il vous remettre sur la voie ?
— Voyons, Gringalet, accepté; sois bon à quelque chose une fois dans ta vie.
— Vous nous parliez du général Bosquet.
— C’est bien, j’y suis. Mais c’est fini, je crois, tout ce que je voulais Vous dire sur ce brave général la Grosse Tête.
— Eh bien ? achevez ce que vous aviez a nous dire sur la médaille militaire.
— Tiens, j v aime mieux me taire .. . J’ai fini... Je nedirai plus rien.
— A votre aise, nous allons parler, nous.
Tout le monde se mita rire de la tournure que paraissait prendre la conversation. Rien n’est plus gai et plus franc que le rire du soldat. Cela fait toujours plaisir à voir.
Quand l’accès d’hilarité fut passé :
vf
LA CHOIX
— Dites donc, père Zou-Zou, reprit le Parisien, vous avez paru tout à l’heure mécaniser l’argent. M’est avis, cependant, que c’est une denrée sur laquelle il est souvent opportun de ne pas trop cracher.
— Il ne faut cracher sur rien, Gringalet, dit le vieux troupier qui avait ri commeles autres, et qui, par conséquent, se trouvait entièrement désarmé.
— Expliquez alors ce que vous avez voulu dire;
— Faudra donc tout te mettre sur les doigts?
— Sans doute, si vous voulez que je sache. C’est ainsi qu’on finit par être un homme instruit comme vous.
— Conséquemment, reprit le zouave chevronné, il n’est nullement désagréable de recevoir au bout de l’an un supplément de solde qui se monte à la somme ronde de cent francs. Cela sert toujours à boucher bon nombre de trous que le plus honnête homrqe ouvre en faisant son voyage de l’année. Ajoutez que la petite pension vous accompagne toute la vie, ce qui est encore à considérer. Puis, à moins d’accident grave et d’avai;ie trop lourde pour continuer à naviguer, il est rare qu’un bon soldat s’arrête en si beau chemin. Quandil a la médaille militaire, il grille d’avoir la croix, d’autant plus qu’il la voit sur la poitrine de quelques camarades. Elie lui tire l’œil, que vous ne pour-
d’honneur. 95
riez croire. La médaille n’est qu’une première étape où l’on se repose quelques instants. La croix, c’est le but auquel on vise, parce que la croix, comme disent nos amis les Arabes, c’est le témoignage de la bravoure sur le cœur.
— C’est bon! c'est bon,* après la médaille vous aurez la croix ; il n’y en a que pour vous, père Zou-Zou, nous le savons.
— Tais-toi, Gringalet.
Cette fois, ce n’était pas le vieux zouave qui imposait silence au Parisien, c’était tout l’auditoire qui ne goûtait pas l’interruption.
— Eh bien ! continua le vieux soldat d’Afrique, cent francs de la médaillé, c’est déjà bien; mais deux cent cinquante francs de la croix, si je sais compter, sans avoir besoin de mes doigts, ou, si tu préfères, je compterai, cela fait tout près de soixante- dix centimes de haute paye par jour. C’est bon en campagne et encore meilleur à la ville, quand on ne sait pas trop quoi faire de son temps. Mais quand l’heure de la retraite a sonné, quand on n’est plus qu’un vieux propre à rien ou à pas grand’chose ; c’est alors que c’est bon ; ça fait venir l’eau à la bouche, camarades.
— Oui, cela sert à faire bouillir la petite marmite que l’on est appelé désormais à se confectionner tout seul.
— Comme tu dis, Gringalet, et les trois quarts de franc par jour qui s’ajoutent en pareil cas comme supplément à la pension de retraite, n’ont jamais eu rien qui puisse désobliger qui que ce soit. Le plus honnête homme n’a rien à dire à ce compte.
— Vos chiffres sont bons, dit Jean Pecqueur, mais je croyais que le camarade avait à nous raconter quelque chose sur la mort de je ne sais qui, arrivée devant Sébastopol.
— C’est juste, mes amis. La médaille m’avait
tout-à-fait troublé la vue à propos de la chose.
— Si la mémoire vous revient, dit le Parisien, qui avait la manie du dialogue, tâchez de nous raconter l’affaire en y mettant le plus fin de votre éloquence .
— Gringalet, dit le zouave en souriant, faudra donc toujours te rappeler à l’ordre .
Et pour reprendre des forces et aiguiser à nouveau sa langue, le vieux lion d’Afrique donna une accolade nouvelle à la bouteille d’eau-de-vie qui se trouvait toujours à portée de sa main. Puis il reprit de la sorte son récit interrompu.
— Pour lors,. c’était donc le lendemain du jour où nous avions eu à dire à messieurs les Russes qu’on ne surprenait pas ainsi à Pimproviste les soldats Français. Histoire de leur donner une petite leçon de politesse, dont ils ne surent pas tirer profit, vu que plus d’une fois ils essayèrent de recommencer le même stratagème, mais toujours sans succès. N’importe, ils ne se décourageaient pas pour si peu; ils recommençaient toujours, parce que leur naturel les porte à être entêtés. Faut même croire que les officiers sont plus opiniâtres que les autres, d’après ce qu’on nous a dit. ’ •
Donc, ce jour là, il s’agissait pour nous de réparer les dégâts que l’engagement de la veille avait faits dans nos tranchées. Parce que, voyez- vous, mes amis, avec des gaillards comme les Russes, on a beau les chasser et leur démontrer victorien-
LA CHOIX
sement que les positions françaises ne sont pas faites pour eux, ils ne quittent jamais la place sans avoir fait le plus de mal qu’ils ont pu. Et dans un siège comme celui de Sébastopol, le mal est de détruire les ouvrages et de bousculer la terre remuée. Il fallait aviser à tout cela et rétablir les choses dans un état convenable. Cela regardait les hommes et les officiers du génie, qui montrent dans des cas pareils de quelle utilité ils sont dans une armée bien organisée. N’en dira jamais du mal quiconque les a vus en Crimée. Ils se mirent à l’œuvre sans désemparer, et bientôt la besogne avança rapidement. Encore deux jours, et non-seulement il n’aurait guère rien paru de ces dégâts qui avaient détruit nos talus et tous nos fossés, mais encore nous aurions été plus avancés dans nos cheminements que nous n’avions jamais été. Tout le monde se piquait d’émulation et le travail se faisait à merveille.
Rien n’est admirable comme la façon de procéder de ces officiers, que nous voyons rarement au milieu de nous et qui ne sont pas souvent exposés au feu de l’ennemi sur le champ de bataille. Je les ai vus, Dieu merci! assez souvent sous les murs de Sébastopol pour pouvoir en parler comme il convient à des camarades de votre sorte qui sont en état de tout comprendre. Ces militaires,
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sortis des grandes écoles, où on leur donne beaucoup plus de leçons de chiffres que de courage, passent en général leur temps à former toutes sortes de combinaisons avec des lignes et des calculs. Ce sont des savants qui portent un uniforme de soldat et une épée au côté. Mais qu’on leur laisse la redingote et le chapeau, et ils seront capables de tenir tête à tous les professeurs et de disputer avantageusement avec eux.
Au reste, je crois bien qu’ils ont plus de goût pour leurs livres que pour tout le reste. Mais quand on les appelle à l’armée, c’est alors qu’il faut les voir. Personne n’est en état de leur revendre du courage et du sang-froid. Cela va jusque à la témérité; si j’osais, je dirais jusqu’à la folie. Dans les premiers jours dont je vous parle, ils montrèrent d’autant plus d’ardeur qu’il s’agissait de réparer beaucoup de temps perdu.
Or, les Russes, dans leur attaque imprévue et qui avait si mal tourné pour eux, avaient au moins gagné ceci qu’ils savaient dans quel état se trouvaient nos travaux et qu’ils connaissaient maintenant notre fort et notrefaible. Les assiégés de Sébastopol avaient avec eux aussi des officiers de premier mérite, auxquels il suffisait d’un coup d’œil rapide pour se rendre exactement compte des choses. On nous en a nommé quelques uns ; mais je ne
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suis pas heureux quand il s’agit de retenir des noms étrangers. Ce furent, sans qu’on s’en doute trop ou du moins qu’on le dise, ces ofliciers qui nous donnèrent le plus de fil à retordre.
Pendant que nos officiers conduisaient leurs travailleurs dans les tranchées, à tout instant l’artillerie de la place enlevait des gabions et mettait les chantiers à découvert. Derrière les gabions, les soldats du génie travaillaient comme ils eussent travaillé aux fortifications de Paris ou d’Alger. Mais la pièce d’artillerie dont le boulet emportait un gabion faisait en même temps disparaître un homme, même plusieurs. On essayait de rétablir le tout et alors si le canon de rempart était pointé, autant de rétablissements, autant d’accidents mortels. lien résultait queles hommes ne s’entendaient pas sans dégoût désigner pour cette besogne. On ne va pas certainement se soumettre de gaieté de cœuràavoir la coloquinte cassée, surtout quand on a autre chose à faire dans la vie.
Pour les ofliciers, ils ne se marchandaient pas. Dès qu’ils apercevaient quelque hésitation parmi les hommes qui les secondaient dans leur besogne ingrate et sans gloire bien brillante, ils n’hésitaient jamais à se mettre en avant. Avec eux il n’y avait pas même, à parler de gabions. Ils se mettaient debout sur le talus et protégeaient de leur corps
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les travailleurs qui auraient rougi de laisser leurs officiers seuls exposés aux coups de l’ennemi. Combien il a péri de brillants officiers du génie, encore pleins de jeunesse et de force, en servant ainsi de cible vivante, Dieu le sait !
Tout cela, mes amis, je vous le raconte pour que vous compreniez mieux la mort que je veux vous dire.
Le général Bizot, qui commandait les travaux du siège, n’était pas un de ces héros dont nous racontions les prouesses et les exploits dans les veillées de bivouac en Afrique. Nous ne le connaissions pas avant d’être conduits sous les murs de Sébastopol. Jamais son nom n’était arrivé jusqu’à nos oreilles. Depuis le siège de Constantine, le génie construit plus qu’il ne démolit en Algérie. Mais c’était un de ces hommes qui n’ont jamais tremblé à l’idée de la mort et qui sont toujours . prêts à l’accueillir avec un sourire si elle vient les trouver sur un champ de bataille, un brave, quoi ! et souvent plus brave que bien de ceux qui ont besoin d’excitation pour montrer ce qu’ils ont dans le cœur.
Il voulut se rendre compte par lui-même de l’état dans lequel se trouvaient nos tranchées, et en même temps encourager de sa présence les travailleurs.
Le comjneneementdecetteinspection fut heureux et tout aurait pu faire croire que la journée se passerait sans le moindre accident. Car, chose rare, l.e canon de la place ne faisait pas grand bruit. Mais voilà qu'arrivé juste au point où avait eu lieu notre engagement, le général s’arrêta, ainsi que les officiers qui l’accompagnaient, pour tout examiner en détail. Sans doute, ce groupe fut aperçu de la ville, qui voyait parfaitement dans nos lignes; car aussitôt il se fit un assez grand remue-ménage sur les murailles. Le général n’y prêta pas la moindre attention, il continua son chemin comme devant, sans prendre aucune précaution ; on eût dit qu’il faisait une simple promenade la canne à la main, tant il causait avec calme et liberté d’esprit. Jamais, homme ne parut plus éloigné d.e son dernier moment. Néanmoins il y touchait : car un coup de feu, sans doute tiré par une main et un œil bien exercés, partit du rempart, et aussitôt le général s’affaissa sur lui-même. La balle avait traversé le cou, touchant les veines principales. Il n’en fallait pas davantage pour que la mort fïit ra-not pide.
On eut beau courir au secours du général et l’entourer des .soins les plus empressés, tout: fut inutile; officiers et soldats à l’envi se mirent à l’œuvre pour arrêter au moins de quelques instants la
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marche de la mort. Vains efforts! on n’eut bientôt plus à rapporter au camp qu’un cadavre.
Ce n’est pas gai, mes amis, de voir tomber de la sorte un officier général. J’en ai vu tomber bien d’autres et de ceux que nous aimions le mieux, et que nous connaissions depuis longtemps. Cette rude campagne de Crimée nous a fait faire connaissance avec tous les grands spectacles de la guerre. J’ai vu tomber entre autres ce jeune et intrépide de Lourmel qui voulait nous faire entrer de haute lutte dans la forteresse des Russes. Jamais je n’ai vu un deuil pareil à celui qui se manifesta dans toute l’armée à la mort du général Bizot.
C’est que nous comprenions parfaitement qu’avec toute notre bravoure, il nous faudrait autre chose qu’une intrépidité dont personne ne doutait pour entrer dans les murs de Sébastopol. Et cela ne pouvait nous être donné que par les hommes qui, comme le général Bizot, avaient fait une étude spéciale de l’art d’assiéger les places fortes. Enfin, heureusement que la France est un pays de ressources où les hommes ne font jamais* défaut à une besogne quelque difficile qu’elle paraisse.
Quand il y en a un qui s’en va, on en trouve urt
autre prêt à relever la faction. J-b général Bizot fut remplacé, et nous prîmes la tour Malakoff qui nous ouvrit les portes de Sébastopol. ’
La tin de ce récit avait jeté comme un nuage de tristesse sur la réunion de Ventiglia. Quoique, habitués au carnage des champs de bataille, les soldats de Crimée, d’Afrique, de Palestro, n’aimaient pas plus que les autres hommes à s’entre-, tenir longtemps de la mort. On n’en parle jamais impunément ; ou, comme on dit dans les provinces du midi de la France, en parler c’est lui faire signe de venir. Les esprits forts peuvent appeler cela de la superstition tant que bon leur semblera, cela n’en existe pas moins; c’est un fait. Or un fait se constate et ne se discute pas.
Pour chasser ces nuages mélancoliques, Albert de Basso-Campo demanda si l’on n’avait pas quelques souvenirs plus gais à rappeler.
— Il faut faire appel au troubadour de la troupe, dit Fusié, il pourra nous raconter ses amours jusque dans les grands déserts d’Afrique.
La proposition fut accueillie avec enthousiasme. Le Parisien surnommé par le vieux zouave Gringalet, si bien que le sobriquet lui est resté au régiment où il le porte encore, reçut sommation d’avoir à s’exécuter sur-le-champ. Rendons-lui cette justice qU’il ne se fit ni prier ni tirer l’oreille, bien qu’il se piquât de littérature pour aVoir lu quelques feuilletons au rez-de-chaussée des journaux qui lui ‘ tombaient sous la main, et s’être glissé parfois au
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paradis clés théâtres parisiens. Loin delà, il comptait abuser de sa supériorité manifeste pour montrer comment doit être rédigé un récit destiné ‘à produire une profonde sensation sur l’esprit des auditeurs. • .
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