‹ La croix d'honneur Georges BellChapitre 8 sur 11 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Quand il vit que son auditoire était tout oreilles, le Parisien commença d’une voix insinuante, non sans avoir jeté un regard calme et assuré autour de lui.

-r- C’était pendant l’expédition qui devait faire entrer la 'forteresse et tout l’oasis de Laghouat sous la domination française. De mémoire de troupier, on ne nous avait pas encore promené dans des marches aussi longues et aussi pénibles en plein désert; il nous tardait d’être arrivés. Nous voulions tous en finir, et nous flanquer des coups de fusils était la plus belle de nos perspectives. Pour achever de nous mettre en désarroi, le désert était d’une monotonie désolante: pas le moindre petit accident pour nous donner du cœur au ventre et nous encourager à pousser en avant. Un soleil torride nous brûlait, et l’eau de nos outres devenait saumâtre bien avant le milieu du jour;

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ce n’était pour personne ni une récréation ni une partie déplaisir.

■ Jugez de la joie que nous dûmes ressentir lorsqu’un soir, presqu’à la tombée de la nuit, nous aperçûmes un groupe de palmiers qui balançaient au vent leurs longs rameaux flexibles comme une escarpolette. On n’eut pas besoin de nous commander. Nous hâtâmes le pas et bientôt nous distinguâmes, une espèce de tombeau de santon qui devait servir de retraite à quelque pieux marabout, absolument retiré des soucis de ce monde.

Ceux qui n’ont pas été en Afrique et dans les pays brûlés par le soleil, ceux qui n’ont pas voyagé dans le désert, ne comprendront jamais le bonheur qu’on éprouve à voir se balancer au vent des palmiers chargés de fruits qui donnent envie de doubler, de tripler le pas pour les cueillir.

Nous voyons ici de beaux arbres, sans doute; nousen avons tous vu de très-beaux dans notre pays, où il n’y a pas de désert, et peut-être, moi, j’en ai vu plus que tous vous autres ensemble, puisque je suis de Paris, et qu’on ne peut pas faire un pas hors de Paris sans rencontrer les plus belles forêts du monde. J’ai vu les coteaux de Meudon et de Saint-Germain, Versailles et Fontainebleau don^ 'vous avez certainement tous entendu parler. Eh bieu ! malgré tout cela, je vous avoue avec sincé-

rite que le palmier est la plus belle chose du

monde.

Avec quelle joie nous saluâmes ceux qui s’offraient à nous, vous l’avez deviné sans doute et vous n’avez pas besoin que j’entre à cet égard dans de grandes explications* Nous oubliâmes à l’instant toutes les souffrances que nous venions d’endurer et nous ne songeâmes qu’aii bonheur qu’allaient nous donner quelques heures de repos dans la riche oasis qui était devant nos yeux. Voilà le soldat français. La tristesse et le désespoir semblent l’accabler, et un instant après il est tout joyeux.

La gaîté circula bien vite dans les rangs. On entendit les chansons les plus folles partir de trente côtés à la fois, et toute la colonne expéditionnaire répétait en chœur les refrains. Je vous assure .que c’était charmant à voir et à entendre. Nos chefs étaient les premiers à s’amuser et à encourager nos folies de leur rire. Jamais on n’aurait soupçonné que c’était la même colonne qu’une heure auparavant.

Cependant, nous avancions toujours, et l’oasis développait peu à peu ses richesses devant itbiîs. Ce qui se présentait et qui n’avait pas été vu tout d’abord, ne nous faisait pas regretter les transports du premier moment. Au contraire, il en excitait de nouveaux : car l’oasis, sans être un de ces petits

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mondes qu’on trouve partout en Afrique, avait bien certes de quoi nous satisfaire et au-delà.

D’abord si elle ne s’étendait pas sur une grande largeur par le côté où nous arrivions, elle avait dans le sens de la profondeur une étendue que nous n’avions pas soupçonnée. En approchant, nous distinguâmes des cultures qui révélaient la présence de l’homme, et nous ne tardâmes pas à reconnaître dans le lointain quelques maisons grossièrement construites en pierres sèches, selon la mode de tous ces pays.

Bientôt un Arabe arriva sous les dattiers. Il portait ce grand chapeau de paille qui protège si bien la tête et les épaules contre les ardeurs du soleil, et il laissait flotter au souffle des brises le large burnous blanc qui enveloppait tout son corps. Il regarda longtemps de notre côté, ‘paraissant chercher à se rendre compte du nombre de pantalons rouges qui arrivaient.

Puis, quand il eut achevé son inspection, il poussa un grand cri, et aussitôt du groupe des maisons accourut un autre Arabe monté sur un âne. Celui-ci n’avait sur la tête que la capuche de son burnous. De toute sa personne, nous ne pouvions distinguer que l’âne et le burnous blanc.

Quand ils se trouvèrent réunis au pied des dattiers qui nous avaient de loin révélé l’oasis, ils s’ar-

rêtèrent et causèrent un instant comme pour. tepir conseil sur ce qu’ils avaient à faire dans JTocçufr rence présente. Le résultat de cette délibérions fut que celui qui était juché sur un âne se sçryjt . des jambes de sa monture pour venir jusqu’jà.npns et nous engager à entrer en amis dans l’oasis n où nous trouverions l’hospitalité du désert. Vous pensez bien que la proposition ne pouvait soofffi^

de refus. ,-■> . , ■■ • , i j.i«nooaic»

Nous ne nous limes pas tirer l’oreille, eti un,, quart d’heure après, toute la colonne était installée auprès des dattiers. Les tentes étaient dr$ssé^ . autour de la petite mosquée qui servait de tombeau au santon, les amies en faisceau étaient ran* M gées sur le front des tentes, et les cubinier^de l’ordinaire s’apprêtaient de tous côtés à faire une soupe plus convenable que celles des jouraprén, cèdents*

Pendant que tout le monde s’occupait de ,1a sorte, de notre côté, nous ne tardâmes pas à recevoir la visite des indigènes . , ^ noiaaim

Uneiois le premier moment passé et sans dpqfe complètement rassurés sur nos intentions par leurs cheiks et leurs cadis, nous les vîmes accourir en foule à notre camp. Ils étaient bien une' centaine de familles qui vivaient tranquilles sur ce. petit coin de terre.

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Jugez de mon étonnement quand je reconnus, parmi ceux qui véhaient curieusement rôder autour de nos tentes et de nos marmites, un Arabe dont j’kvais fait connaissance quelques mois auparavant à Constantine .

l On l’appelait Ben-Ahmed.

C'était bien une des meilleures pâtes d’homme qu’il fût possible de voir, quoique, dans certaines circonstances, il n’aurait pas fallu essayer de lui marcher trop énergiquement sur le pied. Ben- Ahmed s’était pris d’une vive affection pour moi, parce que, un jour, à Constantine, je l’avais aidé à se débarrasser de deux juifs qui, s’il avait suivi leurs conseils, lui auraient fait suer jusqu’à sa dernière piastre et sans qu’il en :: retirât le moindre profit. Il eut confiance en moi et d ans mon savoirfaiïé J et s’en trouva bien.

J’étais donc en pays de connaissance dans cette oâsis, mieux que cela, en pays d’amitié. Il ne me fut pas difficile d’obtenir de mes supérieurs la permission de suivre Ben-Ahmed dans le gourbi qu’il * occupait au centre du village. Ma ration restait aux camarades, c’était toujours autant de gagné, et, quant à moi, il était probable que je n’aurais pas pour cela à souffrir de la moindre privation. Le couscous et le mouton grillé valent mieux que notre soupe et notre biscuit. • :

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Ben-Ahmed était installé comme un prince dans sa petite maison, qui n’avait aucune apparence extérieure. J’appris que cet homme, intelligent et doux, s’était de bonne heure échappé ,$e, l’oasis où sa famille vivait heureuse: qu’il avait visite

Alger, Tunis et même Constantinople,, et qu’il avait trouvé moyen d’amasser de fortes sommes

d’argent et des richesses relativement considérables en se livrant à des spéculations commer-

ciales. .ljj!'. où

Puis quand l’âge du repos était venu, c’était. près du berceau qu’il avait voulu placer sa tombe, :et il était rentré dans l’oasis. , t . , • . b ,,-/•% m o*: Vous tous qui avez parcourules garnisons d’Airbque, vous avezsans,douterenconü’é sur votre chemin plus d’un homme comme Ben-Ahmed, 11 était grand, avec une r belle.figure dont l’expression était toujours mélancolique, et il portait admirablement le bequ costume des Maures du Maroc, qu’il avait adopté dans ses voyages, comme plus eomn mode et plus riche en même temps que celui de ses compatriotes. Sa vesteet sa ceinture indiquaient à tous que le commerce enrichit ceux qui savent le pratiquer. Pardessus, Ben-Ahmed, mettait une belle iobe de soie qu’on aurait remarquée même: dans les bazars d’Alger; et, autour de sa, tête, il enroulait un turban en cachemire que plus d’une

d’honneur.

Parisienne, dans ses jours de grande toilette, aurait voulu pouvoir jeter sur ses épaules'.' t .) Vous jugez d’ici la différence qü’il devait y avoir entre lui et les autres habitants de l’oasis.

>iî Je M’installai chèz Lien-Ahmed comme chez un ami, et je pris une dès galeries de sa maison pour moi tout Seul. J’étais là comme un vrai pacha; vous vous lé figurez aisément, et ma foi! n’bùt

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été le devoir du régiment, je n’en serais pas sorti do sitôt.

Vous allez voir.

ii Dans nos précédentes rencontres, Ben-Ahmed ne m’avait jamais parlé de sa famille, et j’ignorais totalement s’il vivait en garçon ou en homme qui a le droit; d’après la loi de son prophète, d’épouser plusieurs femmes pour lui tout seul, hüje sus à quoi m’en tenir une heure après être entré dans la maison de ce brave Bédouin.

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li Faut-il vous dire que, dès mon arrivée, j’avais trouvé pour me refaire tout ce que peut désirer Un honnête homme aprèslme route longue et fatigante , hérissée de privations de toute sorte. Chose précieuse, 'j’avais surtout trouvé de l’eau d’une fraîcheur délicieuse et il m’avait été loisible de me livrer à toutes sortes d’ablutions. Je vous fais grâce du reste. Et la main qtii me servait, mes arUis? c’ëst ça qu’il fallait voir !... Car enfin, il

faut bien que j’arrive à vous dire de quelle façon je me suis réveille un jour, en plein désert d’ Afrique, amoureux fou,, mais fou à lier. . • . ,

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Saïda était la fille de Ben-Ahmed. Jamais vous

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n’avez vu quelque chose de gracieux et de beau

comme Saïda. Sa beauté m’éblouit tout d’abord et

arrêta net toutes les pensées qui pouvaient venir folâtrer dans mon esprit. Je .ne m’étais jamais figuré qu’une femme pût porter sur son visage et dans toute sa personne autant de séductions. L’œil était d’une limpidité transparente et le regard

rappelait par sa douceur celui de la gazelle. Ajoutez à cela des traits comme tout ce que vous avez pu voir de plus beau et de plus pur, des cheveux noirs comme l’aile du corbeau, un costume qui faisait ressortir tous ces avantages, et dans tous lesmouvements, dans tous les gestes, dans la parole, une grâce incomparable : vous aurez alors à peu près et grossièrement le portrait de Saïda.

Vous ne serez nullement étonnés maintenant quand je vous avouerai que je fus bien vite sous le charme. Il n’en fallait pas autant pour porter le trouble dans une pauvre cervelle comme la mienne. Je fus entièrement séduit. Cependant je dois dire qu’il ne me vint pas une seule minute dans l’idée de tromper mon hôte et de troubler par une trahison le bon accueil qu’il me faisait. On ne pou-

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