D’HONNEUR
vait avoir rte semblables pensées dans la maison
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de Ben-Anmèd et surtout quand on avait le bonheur
de voir sa fille. Car elle inspirait autaut de respect qup. d’admiration. Et néanmoins il étàit évident, surtout pour un vieux routier comme moi, qu’un jour son cœùr parlerait et verrait dans un homme justement tout ce que je voyais en elle, le type de
toutes les perfections.
Je me sentais fort mal à mon aise quand dé semblables idées me trottaient par l’esprit'. J’aurais voulu ne pas les avoir.
ttous fîmes une halte de quatre jours entiers
dans cette oasis, et tout ce temps-là, je le passai
presque continuellement dans la maison de Ben- Âlimed. J’avais la facilité ; de voir Saïda, quand et comme je pouvais le désirer, à toute heure de la jôurnée ; c’était toujours elle qui accourait quand son père ou moi avions besoin de quelque chose. Au moindre désir que nous manifestions elle était téhjours là prête à le satisfaire, plus docile qu’une servante, toujours enjouée et gracieuse comme pas une. 1 Bref, j’étais pris, oh 1 mais pris pour de b'ôh ét comme je ne me serais jamais cru capable dé l’être. Saïda, sans la moindre coquetterie, avait opéré ce miracle.
L’heure du départ sonna, que je n’étais pas plus icé qUe le jour de l'arrivée, si ce n’est que
j’emportais dans mon cœur une image qui devaitm’accompagner partout. Nous allâmes prendre Laghouat, comme vous le savez, et quoique Ben- Ahmed m’eût dit qu’il m’attendait au retour et qu’il aurait peut-être des choses importantes à me communiquer, je ne pus tout de suite après l’expédition obtenir un congé et me mettre en route pour revoir mon bon ami de l’oasis.
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Six mois s’écoulèrent et, en Afrique, les communications nesont pas aussi faciles qu’en France. On n’écrit pas, parce que bien souvent on ne saurait par qui ni comment faire porter son message. J’en étais là, mes amis; et, pendant comme après l’expédition, je ne sus comment donner de mes nouvelles à Ben- Ahmed.
J’avais, pendanttoutce temps, bien souvent pensé àSaïda, soit en montant à l’assaut de la forteresse crénelée de Laghouat, soit pendant les longues nuits de bivouac passées sous la tente, presque tou jours en ne dormant que d’un œil. Et plus j’y pensais, plus je trouvais de grâces et de charmes à la jeune fille. Malgré mdi, je faisais des rêves. Moi, pauvre enfant abandonné presque dès le berceau, surlepavéde Paris, jeine voyaisaimé, car je poussaislaprétention jusque-là, aimé de cettejeune fille qui n’aurait pas déparé le palais d’un roi. Je me
voyais son époux dans cette charmante maison, près de ces beaux palmiers, où Ben- Ahmed m’avait donné une si cordiale hospitalité.
Enfin, supprimons ces détails qui ne peuvent guère vous intéresser. -• ; i
J’obtins enfin le congé que j’avais si vivement sollicité depuis six mois.
Je partis le cœur content; je refis seul cette longue marche que nous avions faite en colonne.
Mais rien ne me parlait ; ma pensée tout entière appartenait à mon ami Ben-Ahmed, à la fraîche oasis du désert, et surtout à la belle Sai'da que je voyais encore embellie. Et je ne m’ennuyais pas tout le long du chemin : avec de semblables idées, on ne s’ennuie jamais, et moins encore au désert,
que dans les villes. Cependant, à mesure que j’approchais du but, que chacun de mes pas rendait moins lointain le terme de ma course, je sentais une inquiétude vaguegagner mon cœur ;jene savais à quoi attribuer un froid subit qui courait à travers mes membres sous un soleil ardent. On parle de pressentiments. Mes amis, je vous assure qu’on en a toujours dans les grandes circonstances de la vie. .
J’arrive enfin. Je revois de bien loin le bouquet de palmiers qui nous avait tout d’abord indiqué l’oasis. A cette vue, je me mets à courir comme
un enfant. Il mè semblait que je revoyais la patrie après une longue absencb. Bientôt les objets prirent une forme plus distincte. Le tombeau dû santon était toujours à la même place et dans le lointain je voyais déjà le groupe de maisons qui constituait le village de l’oasis.
Personne ne vint au devant de moi. L’absence de l’homme donnait à ce paysage autrefois si charmant un aspect de tristesse et de mélancolie qui faisait peine à voir. Je crois que si j’avais osé j’aurais pleuré dans ee désert sans savoir pourquoi.
Jl Je* fis un effort suë mOi-même et me redonnai du cœur pour aller jusqu’au bout. Quoi que je dusse apprendre, j’aimais mieux le savoir tout de suite que de rester longtemps avec toutes les pensées de doute qui envahissaient mon esprit. Ce doute était trop douloureux.
J’arrivai delà sorte jusqu’à la porte de Ben-Ahmed sans avoir rencontré âme qui vive. Comme cette porte n’était pas close, je me contentai de la pousser, sûrde recevoir toujours un bon accueil...
J’àVais à peine franchi le seuil que j’aperçus au fond d’une cour intérieure un vieillard qui grelottait, quoiqu’il fût exposé à toutes les ardeurs d’un soleil dëmai. Dans ce vieillard, jugez de ma surprise quand je reconnus Ben- Ahmed. Six mois avaient suffià opérercette métamorphose. La barbe
était entièrement blanche : les épaules étaient voûtées, les jambes fléchissaient, et on ne retrouvait dans les vêtements que bien peu de traces de l’ancienne splendeur.
Je courus à lubet soupçonnant de grands malheurs accomplis, je l’ejonbrassai avec effusion comme on embrasse un père.
Ben-Ahmed me reconnut. Un long soupir s’échappa de sa poitrine et une larme silencieuse se *
fraya un chemin sur sa figure basanée.
N ous rentrâmes dans la maison sans avoir échangé quatre paroles. Là encore je trouvai des traces de délabrement, quoiqu’elles fussent moins sensibles que sur la personne de Ben- Ahmed. Mais ce qui me manquait surtout, c’était Saïda, la jeune tille aux yeux si limpides, que j'aimais de toute mon 1 âme. Elle ne paraissait pas comme jadis et je n’osais pas demander de ses nouvelles.
Le vieillard devina sans doute ce qui se passait! dans mon cœur, car, me regardant avec tristesse, il me parla én ces termes:
— Tu cherches Saïda ? Elle n’est plus ici... Elle.} a quitté sonpère poursuivre celui qui avait su taire battre son cœur avec violence. Un instant j’avais ;! cru que tu serais l’heureux homme àqui cette grâce serait réservée* Cette espérance remplissait mon cœur de joie. Et je t’avais dit de revenir, parce
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d’honneur.
que j’avais vu que ma fille te servait avec complaisance. Mais tu as trop tardé. Pendant que tu restais sur les chemins, un autre guerrier est venu au retour de votre expédition de Laghouat. Il appartenait à la nation arabe, mais il servait dans vos rangs, et il portait sur sa poitrine la décoration d’honneur que l’on donne aux braves dans votre pays. Il est venu, et je l’ai reçu sous mon toit parce que j’avais connu son père autrefois et que le souvenir d’un ami est toujours sacré. Et il a su dire à ma fille Saïda de ces paroles qui brûlent le cœur etrendent folles les jeunes filles. Quoique je fisse des vœux pour toi, je n’ai pu m’opposer à leur union ; c’eût été d’un mauvais père. Saïda paraissait t’avoir oublié, et je ne pouvais parler de toi quand tu ne reparaissais pas.
Je vous laisse à deviner, mes amis, la figure que je dus faire en entendant ces paroles du vieillard. La foudre tombant à mes pieds n’aurait pas été plus terrible que ce discours. Adieu tous mes beaux rêves ! Adieu toutes mes espérances ! Tout s’évanouissait à la fois.
Je restai devant Ben- Ahmed comme la statue de ladésolation. Ce fut au tour du vieillard deme consoler, et il essaya de le faire en me parlant encore de Saïda. Du reste, c’était le seul nom qui fût capable de metirerdo la torpeur dans laquelle j’étais subitement tombé.
— Voilà quatre mois quo lachoso est faite, me dit Ben- Ahmed ; quatre mois que cette maison a perdu son âme. Car Saïda disparue, que reste-t-il, je* te le demande ? Tu as vu le bonheur, la joie,' l£t prospérité. . . Qu’y reste-t-il aujourd’hui ?... Puisse-t-elle être heureuse du moins, loin de son vieux père-, qüî' ne comptait la perdre de vue qu’à sa dernière heuïë . Mais elle est partie avec son époux Ben-Tiéket Î & 1 ; 1
— Comment, s’écria-t-on de toutes parts, c’éët Ben-Ticket qui avait épousé Saïda ?
— Oui, mes amis.
— Celui dont nous parlait dans une de ses histoires le père Zou-Zou ? ’* - ‘•niîJoÙ’l ©l
— Celui-là même. ■ daâmoit
— Mais, il est sergent dans les turcos ?’
— Qu’importe! il n’en a pas moins épousé celle 1 que j’aimais. ' < .üii-phioV
— C’est drôle.
- 1 - C’est comme j’ai l’honneur de vous le dlre. J ^ ;v
— Et Saïda, qu’est-elle devenue ? î “ j quhj
Elle est entre Tiaret et Teniet-el-fïad, crtF 1 pendant la guerre elle vit avec là famille de Bén-Ttè^ ket. Celui-ci, après quatre mois de bonheur, s’ést ! fatigué de l’existence monotone des bourgeois. Il lui afallu reprendre le fusil. La guerre est son plus 11 grand, ou pour mieux dire, son seul plaisir.
— Et satemme? ; i o;. ;
d’honneür. 123
— Ben-Ticket vient la retrouver de temps en temps entre deux campagnes.
— Et comme cela finirent tes amours, dit-on à Gringalet? r ; *
— Ce n’est que le commencement, mes amis.
Si une balle ne me cloue pas sur le champ de ba- , taille italienne compte bien quelque jour prendre, ma revanche avec Ben-Ticket, à moins qu’une balle ennemie ne se charge également de lui . Car on m’a dit qu’il était avec nous.
— C’est vrai.
— Alors, ce sera fini. J’irai retrouver Saïda et je réclamerai mes droits antérieurs. S’il en est autrement, nous aviserons.
Comme le Parisien venait d’achever ces paroles, il se fit*un grand mouvement dans la maison de Ventiglia. Un officier d’état-major venait d’arriver chargé de faire retourner dans les corps tous les convalescents en état de reprendre leur service. La plupart de ceux qu Albert de Basso-Campo avait réunis dans son domaine de Ventiglia ne demandaientqu’à rentrer dans la vie active. Ils avaient assez de leur repos. On les dirigea sur divers régiments qui avaient besoin de renforts. Nous les trouverons tous soit à côté du général de Macr Mahon à Turbigoet à Magenta, soit au milieu des grenadiers de la garde au pont de BulMora.
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Les jours écoulés avaient permis à l’armée française d’être complètement organisée dans les mains des chefs habiles qui la commandaient. Maréchaux et généraux luttaient d’activité dans cette grande guerre qui allait mettre en relief toutes leurs qualités aux yeux de l’Europe attentive aux évolutions de ces masses formidables. Les combats dè Montebello et de Palestro n’étaient qu’un prélude; prélude brillant sans doute, mais qui no faisait attendre la grande pièce qu’avec une anxiété plus grande encore.
Si nous nous étions donné pour tâche de raconter la campagne d’Italie, nous devrions peut-être profiter du moment pour dire ici quelques mots des hommes d’élite qui marchaient à la tête de l’armée. Mais tel n’est point notre but. Nos héros ne sont ni Mac-Mahon, qui allait conquérir sur le champ de bataille le bâton de maréchal de l’Em-
d’honneur.
pire et le titre de duc de Magenta ; ni ce savant et brave Niel, qui avait remplacé le général Bizot, sous les murs de Sébastopol; ni Ladmirault, ni Trochu, ni Lamotte-Rouge, ni Camou, ni Mellinet, ni tant d’autres dont les noms accourent sous la plume dès qu’il s’agit de ces grands évènements. Tous ces noms appartiennent à l’histoire, à celle qui s’écrit en gros et forts volumes destinés aux bibliothèques.
nNos héros sont plus modestes.
Ils appartiennent à pou près aux derniers rangs de l’armée. C’est Jean Pecqueur, le brave campagnard de Sainte-Suzanne, qui se dépouille chaque jour du vieil homme et se rend de plus en plus digne de ne rentrer sous le toit paternel qu’avec l’épaulette d’or, qui fera pleurer de joie sa bonne vieille mère i pauvre femme qui, certainement, a cru cent fois son fils mort, et n’en a pas moins toujours prié pour lui; c’est Anatole Fusié, c’est le père Zou-Zou, c’est le Parisien dit Gringalet, sans oublier Ben-Ticket, ni la belle Saïda, ni surtout Albert de Basso-Campo qui désormais sert dans nos rangs. . . ; , . .
L’amitié qui s’est formée entre les .quatre derniers, pendant les quelques jours qu’ils ont rééidé en convalescence à Ventiglia, las accompagnera partout. Au milieu des fortunes diverses qui leur
sont réservées, ils ne se réverront jamais : saiis plàïl sir, et, après chaque grande bataiHe, quand Üs^é retrouveront vivants, ils seront heureux de pouvoir encore se raconter, les uns aux autres, lès érfiP tiens dé ces chaudes et terribles journées.
Laissons-les donc aller rejoindre les nouveaux corps dans lesquels ils sont appelés pour remplir 1
les vidés deé 'cadres., ' ' ’ ’ r u ' ' • * aoai Anatole Füsié passe avec son gradé dans lés grenadiers de la garde, Jean Pecqueur et le përe Zou -Zou feront désormais partie du 2” rëgiùierit de zouaves, où Albert de Basso-Campo parvient 1 à se glisser en amateur pour ne pas se séparer dë son ami. Qu'il combatte sous le drapeau français ou dans les rangs des soldats de Victor-Emthanuel, n’est-ce pas toujours se battre pour la pâmé 1 italienne, une et indépendante? Quant auPaftsien dit Gringalet, il entre avec les galonê de ca-
poral dans l’un des deux régiments qui, au titré étranger, sont toujours à la solde de la Ériùïcé.‘ !|J Dire qu’ils partirent sans donner quèi^ùèàr ré- 1
grets à cette charmante et hospitalière maiSori' de Ventiglia ne serait pas exact et témoignerait cfè* cœurs peu reconnaissants. Ils y avaient été tfop' bien reçus, ils avaient pu trop confortablement' s’y reposer et y guérir les légères blessures reçues 1 dans les premiers combats. D’aillcùrs ce n’eSt
d’honneuu. 127
pas d’ingratitude. qu’on pourra jamais accuser le soldat français. Mais le devoir les réclamait, et ce fpt ( avec une certaine gaieté qu’ils reprirent la route des cantonnements do l’armée.
Toutes les troupes étaient alors en mouvement. Les différents corps dont se composait l’armée exécutaient une de ces manœuvres qui, à un moment .donné, permettent à un chef habile de mettre en ligne toutes ses forces en même temps. On se disposait à quitter la province de Novare, dernière possession du roi de Sardaigne de ce côté, et à envahir la Lombardie afin de porter la guerre sur le territoire ennemi.
On était aux derniers jours de mai, et par conséquent la campagne était encore couverte de toutes ses moissons. De tous côtés, dans ces grandes plaines entretenues à plaisir à l’état marécageux, s’étendaient de vastes rizières, coupées çà et là de bouquets d’arbres et surtout de longues
allées de mûriers, au milieu desquelles s’enlaçaient
des r guirlandes de vignes.
Le Tessin à franchir de façon à manœuvrer sur la rive Lombarde comme elle avait la facilité de le faire actuellement sur la rive Piémontaise, c’était là le but que se proposait ajant tout l’armée française. L’opération ne se présentait pas sans des diflicultés sérieuses. Car en dehors de
LA CHOIX
ceci, que le passage d’une rivière est toujours une chose grave pour une armée et surtout pour une armée considérable, dans l’occurrence présent® la gravité était double; car derrière le Tessin-et à une distance assez proche se trouvait, , le grand canal d'irrigation qui coule parallèlement au Tesr sin. Ge Naviglio-Grande forme comme une ise?
conde .rivière. r ..i«b «-jaifiqè
Le général de Mac-Mahon fut le premier . qui reçut l’ordre de porter ses troupes sur la ifive Lombarde du Tessin, et d’assurer en prenant position le grand mouvement oilensif qu’allait opérer toute l’armée française. xmrjJ
Les Autrichiens, tout en se gardant avec une rare prudence, ne paraissaient guère disposés à livrer une de ces grandes batailles dont la perte ouïe gain décident du sort des provinces et quelquefois des empires. Vainement avait-on cru qu’ils nous attendraient dans ces champs de Novare, oé-f lèbres par le dernier acte héroïque du roi Charles , t A lbert, le père de Victor-Emmanuel. Ge champ de, bataille que la nature semble avoir formé tout exprès pour servir de théâtre aux grandes héea**, tombes de l’humanité, nous avait été abandonné sans coup férir. Massant leius forces pour mieux nous accabler de leur nombre et recevant sans cesse des renforts qui, des provinces les plus lom-
d’æonneur. 129
ta in es ‘de l’Empire, étaient envoyés dans la Loinbrtrdie, les 'Autrichiens nous attendaient derrière ïé TëàSin et'le NaTiglio-Grande. ; - '•. »
v Au reste, rien n’était plus pittoresque à l’œil que Iéeampement de cette arniée autrichienne, qui avait réuni pour lé combat bien près de cent cinquante mîlléhommes. Des troupes de toutes armes étaient éparses dans ces riches plaines lombardes, chargées de rnoissons, que là faucille ne devait pas couper’, w* ' : ‘>V », :
r °Dés régiments entiers s’établissaient au milieu des blés, dont la taille dépassait celle des plus beaux grenadiers. D’autres campaient sous les arbres et goûtaient les plaisirs de Tityre en attendant què le clairon ou le tambour les appelassent aùx armes; ■■ • • * » • •
Dans ces cantonnements champêti es, les arbres servaient de tentes et les armes seules rangées en faisceau et rayonnant au soleil annonçaient- qu’au premier moment le signal de la bataille pouvait être donné. La gaieté régnait souvent à ces bivouacs en plein air, et, absolument comme lesnôtres,ces régiments bariolés de nationalités diverses avaient leurs loustics et leurs conteurs. Il y avait là des Allemands, des Hongrois, des Italiens, des Polo-
nais, des Croates, et dans chaque groupe quelque historien improvisé avait à dire soit une légende,
soit un souvenir de la patrie absente, soit quelqu’ancienne histoire du régiment. r' v - J cornym : Voici; par exemple le 7 e régiment de uhlans, presque entièrement composé de Croates, en avant du village de Robechettoî II fait une de ces chaà- des journées du commencement de juin qui enga- : gent tout le monde à se livrer aux charmes de la siqsté et du farniente pendant les heures ardentes du jour. Les chevaux sont au piquet, abrités contre les rayons d’un soleil trop violent par des 1 toiles étendues qui, ’au besoin, pourraient servir de tentes. Mais les hommes préfèrentles couchettes qu’ils ' s’improvisent avec des herbes fraîches et l’ombre des arbres. Les. armes sont à leur place et rien ne fait présager qu’on doive être dérangé de sitôt; x-jjjv . :i : . , ... • - ~ uL —
Aussi, pendant que chacun cherche la position qui le mettra le mieux à l’abri des incommodités ! de la chaleur,* cause-t-on avec un entrain géné-i ral. V:Ojf viuo(( Li —
C’est un Allemand entré au régiment an Commencement de la campagne qui a la parole, et if n ? a pas l’air de vouloir la céder à son voisin. ï — Moi, dit-il avec un accent qu’aurait parfaite- . ment remarqué une oreille germanique, je suis né en Souabe et je suis complètement satisfait d’avoir 1 ' embrassé la carrière militaire. Cela me fait voyager.
D’honneur. 131 :
Q 4 ?Ri|V^Srje , v». dans mon village? Toujours les mêmes choses, les mêmes maisons et les mêmes visages* ; Ei l’homme n’est pas absolument né et cf^pqur.cela,. i:
.&’aq ..passé» j’étais en Hongrie et j’avais comn m§nçé par tecnir garnison à Ulm. Maintenant nous vqjlà: en, Italie après être resté deux mois dans le T^rposl. Cette vin me convient admirablement. Si jamais: je ; centre au village, je pourrai bavarder ayçc les anciens et parler de tous ces pays que quelques-uns d’entre eux ont vu dans leur jeune temps. On m’écoutera parce que j’ai toujours bien sein j quand je vais dans une ville nouvelle, de visiter: les monuments pour avoir au retour quelque chose à raconter oi uuup .o . ; t s
— Je n’en fais pas si long, dit un vieux Groate ep peignant et allongeant avec les doigts les poils de sa moustache grise qui mesuraient bien qu&fre poUees* ,
— Et pourquoi? • . .L.
^rrr- Parce; que je nq. rentrerai jamais au village.
Je; resterai au régiment 4ant qu’omvoudra me gar-
der, et j’espère que ce seront les camarades qui m’enterreront. */;
-r Moi, je veux revenir. Gretcben m’aura attend']) h:; Icti.- h ■
^ Qp’esjt-qe que Gretehen? lt , L [ , .,i n
— C’est la lille de l’aubergiste, près du pont. Elle n’a pas les yeux et les cheveux noirs comme les Milanaises. Elle a les cheveux blonds et les yeux bleus; mais je la préfère ainsi.
— Et quand tu rentreras, Mlle Gretchen ne t’aura pas attendu,
— Pourquoi dis-tu cela?
— Parce que l’amour s’envole quand l’amoureux n’est pas là. Demande à toutes les femmes, elles te diront que voilà le plus vrai de tous les proverbes.
— Tu ne connais pas Gretchen.
— Sans doute, puisque je n’ai jamais mis le pied dans ton village.
— Alors tu ne sais pas ce qu’elle m’a promis.
— Je l’ignore; mais je sais que les femmes promettent. beaucoup, promettent toujours et tiennent rarement.
— Je ne demandais rien, et seul de tous les jeunes gens de mon village je n’avais ni promise ni bonne amie. J’étais timide. Je n’osais demander à aucune jeune lille de me choisir. Aussi, j’étais' presque toujours seul. Un soir, que j’étais chez son père, attablé devant un pot de bière, Gretchen s’est approchée de moi par derrière et m’a demandé pourquoi mon visage ne riait jamais comme celui de mes compagnons d’enfance. C’est que je n’ai
d’honneur. 133
personne qui me parle doucement, répondis-je. Alors, Gretchen prit une fleur qui était à son corsage et me la donna en me faisant un sourire qui me parut plus beau que le plus beau rayon de soleil. Depuis ce moment, pas un jour ne s’est écoulé sans que j’aie pensé à Gretchen. Quand je tus tout à fait en âge d’ôtre soldat, j’allai la voir avant de suivre ma détermination. Tu fais bien, me ditelle. Pars; vois du pays. Apprends tout ce que tu ignores, et reviens homme, je t’attendrai.
— Et tu crois qu’elle t’aura tenu parole?
— Oui.
— Elle voulait se débarrasser de toi.
— Non, Gretchen est incapable d’utie pareille • tromperie. Elle est venue à moi quand je ne l’appelais pas et sans que personne pût la forcer. Pourquoi veux-tu qu’elle se soit jouée de moi?...
— Est-ce que je sais le pourquoi ? Avec les femmes on ne le sait jamais. Mais on doit partout et toujours s’attendre à tout, si l’on ne veut pas être dupe.
— Tu te trompes ou fu veux me tromper, parce que, comme Gretchen, tu as reconnu que j’étais un peu simple. Mais elle m’a dit de voir du pays pour me former; tandis que toi, si je t’écoutais, tu me ferais méchant.
— Allons, allons ! ne te lâche pas, et crois tout ce que tu voudras.
— Quand je suis parti de mon village, jamais je n’avais osé parler devant un homme, parce que je craignais toujours de faire rire de moi si je disais une chose peu sensée. Maintenant, je sens que je puis paraître devant tout le monde. J’ai vu autant que les autres, et si je n’ai pas lu dans les livres, du moins j’ai appris bien des choses que les livres contiennent. Si Gretchen me voyait aujourd’hui pour la première fois, je ne sais pas si comme jadis elle viendrait savoir pourquoi je m’attable tout seul devant un pot de bière ; mais je suis persuadé qu’elle serait heureuse et fîère de me trouver capable de tenir tête aux plus savants du village, parlant sans timidité et n’aÿant plus honte de m’en aller avec qui que ce soit.
— Eh bien! Fritz, voilà qui est sagement et vigoureusement raisonner. Avec de semblables dispositions tu ne peux manquer d’aller loin, mon gai^on, si on rie t’arrête pas en chemin.
— Peut-être bien, répondit l’Allemand sans chercher un sens mauvais à ces paroles.
— Laissez donc tranquille ce brave homme, qui ne vous a rien fait pour le turlupiner de la sorte. Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas ce qu’il a dans le cœur. Je vous plains, si vous n'avéz' pas comme nous tous une Gretchen à laquelle vous pensez sans cesse, en Italie comme en Allemagne,
partout où nous mène notre carrière aventureuse, et auprès de laquelle vous voulez revenir un jour pour être heureux.
Celui qui parlait ainsi, était un de ces beaux Hongrois madgyares dont la race sert de lien vivant entre les premières races orientales d’Asie et les races occidentales d’Europe. Il passait pour' le plus bel homme du régiment, et pour peu qu’il s’y tût prêté, nul n’aurait pu compter de plus brillantes conquêtes féminines dans les garnisons. Mais iln’yavait place dans son cœur que pour une seule passion, la patrie hongroise. En dehors de ses devoirs de soldat, il n’y avait qu’une seule pensée : voir son pays libre et indépendant, tel qu’il avait été jadis au temps des diètes et des grandes tables des magnats.
Ainsi dans un seul de ces campements agrestes que .nous avons essayé de décrire, se dessinaient les caractères divers de toute l’armée autrichienne. Chose bizarre au milieu de toutes ces nationalités, bien souvent les proverbes qui nous servent depuis des sièclesà les caractériser se trouvaient menteurs : l’Allemand se montrait conteur et quelquefois spirituel, tandis que l’Italien était généralement sentimental et rêveur, et le Hongrois presque toujours farouche.
Ces diilérences ne les empêchaient pas de mar-
136 la ‘choix
cher tous avec un ensemble admirable sous le drapeau, et de témoigner par là de la force de cohésion que peut imprimer la discipline aux éléments les plus disparates. Durant toute cette campagne, si rapide, mais en même temps si formidable, soit par le nombre ‘des combattants qui furent mis en ligne de part et d’autre, soit par les coups qui furent portés, l’armée autrichienne, dans toutes les rencontres, mérita l’admiration, au double point de vue de la bravoure et de la précision des manoeuvres. Parler ainsi des adversaires que combattit notre armée française, n’est que leur rendre la justice qui leur est due.
Cependant de toutes parts, tout faisait présager qu’on était à la veille de grands événements décisifs pour le reste de la campagne. De quelque côté que vînt l’attaque, il était évident qu’elle était imminente. Si l'armée française manœuvrait, pour se porter en masse d’une rive à l’autre du Tessin, on voyait également qu’une grande activité régnait dans l’armée autrichienne ; les oflieiers d’étatmajor étaient sans cesse en mouvement, portant des ordres à tous les chefs de corps qui se tenaient au milieu de leurs troupes, prêts à donner le signal de la prise des armes et à répondre au premier appel; à toute heure, à toute minute le signal pouvait venir .
Ce fut pendant ces alternatives et sur ces entrefaites que la nouvelle du passage du général Mac- Mahon sur la rive gauche du Tessin fut apportée au quartier général autrichien.
Le général de Mac-Mahon, déjà illustré par les
guerres d’Afrique et ld part glorieuse qu’il avait prise à la conquête de la tour Maïak qlT en Crimée, commandait un corps qui, renforcé de la division de la garde, sous les ordres du général Camou, devait former le pivot sur lequel allait s’appuyer toute l’armée pour le passage de la rivière et du Naviglio &rande. Ce corps avait remonté la rivière à quelques kilomètres au-dessus du magnifique pont de pierre de BufTalora, que la mine autrichienne avait tenté vainement de faire sauter. L’explosion de la mine n’avait produit que l'affaissement de deux arches, mince dommage, qui avait été en quelques heures réparé par nos officiers du génie d’une façon suffisante pour que l’artillerie elle-même pût passer avec sécurité. Ce pont de pierre et les ponts de bateaux qu’on jetait, voilà toutes les voies ouvertes à l’armée française.
L’arrivée de Mac-Mahon, avec toutes ses forces sur la rive gauche, rendait la manœuvre d’une extrême facilité, si on donnait au général le temps de prendre des positions qui le mettraient en relations permanentes avec toutes les troupes débouchant du pont de Buffalora. . o-.oen
C’était une grande nouvelle que celle qu’on venait d’apporter au quartier général autrichien. ■
Aussitôt, il y eut comme un ébranlement éleo-
trique sur toute la ligne. Adieu les doux plaisirs de la sieste pendant les grandes chaleurs du jour sous ces beaux arbres italiens dont la fraîcheur est si douce ! Adieu les histoires et les causeries ! Les chefs sont à cheval, les hommes ont pris les armes et, à tout instant, des bataillons, des régiments sont commandés pour pousser de fortes reconnaissances dans tous les sens.
Un des premiers qui reçut l’ordre de se mettre en marche fut le régiment de uhlans au milieu duquel nous avons trouvé le pauvre Allemand Fritzfaisant part à ses camarades de ses sentiments à l’endroit de Mlle Gretchen. Ordre lui était donné de s’aventurer silencieusement à travers les grands blés déjà jaunissants, les bouquets de mûriers et les vignes dont les festons accidentaient toute cette campagne. Il devait ainsi s'avancer jusqu’à Robechetto, éclairant la marche d’une nombreuse infanterie qui se portait sur ce village pour en assurer la possession entre les mains des Autrichiens. Tout cela fut facile à accomplir jusqu’au village qui fut occupé par l’infanterie autrichienne sans brûler une amorce. ...j.
Mais quand, poursuivant leur marche, les .uhlans se portèrent en avant dans la direction qui devait les éclairer sur les intentions de l’armée française, ils ne tardèrent pas à rencontrer les premiers
tirailleurs qui précédaient les colonnes du général
Mac-Mahon.
La fusillade s’engagea sur-le-champ, et cette première rencontre, commencée en escarmouche, se changea promptement en véritable combat, eapable par conséquent de précipiter les événements.
Comprenant en effet toute l’importance de Robechetto, village dont la position domine toute cette jtartie de la rive gauche du Tessin, le général Mac-Mahon, dès qu’il entend les premiers coups de fusil de ses tirailleurs, devine sur-lechamp ce qui s’est passé. Aussitôt ses aides-decamp et ses officiers d’ordonnance partent de tous côtés pour porter ses ordres.
Bien que l’ennemi soit à peu près invisible , perdu dans des champs de blé et dans des vignes, il faut lui livrer bataille et nettoyer la place jusqu’à Robechetto, entrer dans ce village et en faire . • * 1
la base des opérations ultérieures. Pour cela, il n’y , a pas un moment à perdre, et puisque l’ennemi, a , commencé à se ftiontrer, il faut lui donner la chasse et ne s’arrêter que lorsque le but aura été atteint . ,
Un régiment de tirailleurs algériens, vulgairement appelés turcos, est le premier qui se trouve sous la main du général pour être employé à cette besogne urgente. Dans ce régiment, récemment
d’iionneur. 141 '
formé en Algérie ilour les besoins de la guerre d’Italie, les Français de la vieille France sont dans une infime minorité. Les Africains dominent dans les rangs, et presque tous les offibiers subalternes sont nés ou sous la tente au désert ou dans les
montagnes de la Kabylie. La langue arabe est mieux comprise que la langue française, et souvent les chefs sont obligés de recourir à l’interprète pour se faire comprendre de leurs soldats. Mais qu’importe. Ces hommes sont d’une bravoure que nos généraux ont maintes fois éprouvée. Si c’est la première fois qu’ils se trouvent en rase campagne, en face de troupes européennes, ils ne s’en battront que beaucoup mieux et avec plus d’ardeur.
Le général Mac-Mahon n’hésite pas. Il sait qu’on peut compter sur les turcos comme sur les troupes les mieux aguerries, et les électrisant par quelques mots magiques, il les lance à la conquête du vil-
lage de Robechetto. Dire la furie d’élan qui emporta ces sauvages Africains comme un tourbillon, serait impossible. Ils se précipitèrent en avant en poussant des cris féroces qui auraient fait reculer d’effroi les lions et les panthères. Si les Autrichiens reçurent intrépidement ce premier choc, c’est que c’étaient de braves gens qui auraient mérité de vaincre, si la victoire pouvait appartenir à tous les combattants.
Parmi tant de héros, il en est un que nous devons mentionner, parce que c’est la première fois que nous le reftcontrons sur les champs de bataille italiens, après avoir fait accidentellement connaissance avec lui sur d’autres champs de bataille. Nos lecteurs ont nommé Ben-Ticket, l’époux de là
belle Saïda, dont le Parisien dit Gringalet nous a
raconte 1 histoire.
Nous le retrouvons ici au milieu des turcos, sur lesquels il a, conquis une grande autorité par sa bravoure à toute épreuve. C’est Ben-Ticket, qui, le premier, a poussé le formidable cri de'guerre des tirailleurs algériens, et à sa suite, semblables
à une meute de bêtes fauves déchaînées, les turcos
ont couru sur les Autrichiens, dédaignant le feu de leurs fusils, et ne se servant guère que de la baïonnette. Une heure a suffi pour rendre libre
l’accès de Robechetto, et le village lui-même
est tombé rapidement au pouvoir de ces sol-
dats, qui ont eu besoin d’être arrêtés, pour ne"
pas poursuivre l’ennemi jusqu’au cœur de ses lignes.
Au reste, s’il se contenta de ce premier succès,
c’est que le général de Mac-Mahon prévoyait bien qu’il ne pouvait y avoir rien de décisif dans cette
première journée, et qu’au contraire, trop de précipitation pouvait nuire au grand mouvement of-
d’hoxneur.
fcnsif auquel toute l’armée devait contribuer et prendre part avec ensemble.
. En elTet, ce combat d’avant-poste ne fut que le
prélude des batailles qui se livrèrent les deux jours suivants.
Notre intention n’étant pas de nous faire les
historiens de la campagne d’Italie, contentons-nous d’ajouter que ces journées s’appellent Turbigo et Magenta. Ces noms disent tout.
Néanmoins, faisons une mention spéciale d’Anatole Fusié; lui-même ne pourra pas nous raconter la part qu’il a prise à la lutte héroïque soutenue par les grenadiers et les zouaves do la garde au moment où, croyant le passage libre, ils venaient de traverser gaîment le pont de Buffalora. C’est pourquoi nous devons le remplacer.
Pendant plusieurs heures les grenadiers et les zouaves de la garde eurent seuls à supporter le poids des masses considérables d’Autrichiens qui se pressaient pour couper l’armée française en tronçons dont on aurait eu raison en détail.
Anatole Fusié, fier du régiment nouveau où il avait porté ses galons de sergent-major, n’attendait qu’une occasion pour montrer à ses chets qu’ils avaient bien fait de l’appeler à ce poste d’élite. Elle s’offrit naturellement dans cette journée si féconde en péripéties. Car, à Magenta, il y
eut des périls et de la gloire pour tout le monde. Officiers et soldats rivalisèrent de zèle, de bravoure, d’énergie, de ténacité, d’héroïsme. Cette bataille-là fit voir à l’Europe que ces soldats de la jeune France étaient bien des fils des hommes d’Arcole et d’Austerlitz, et les fils non dégénérés. Ils se montrèrent, pour le moins, aussi grands que leurs pères.
Il y eut surtout un momentoù l’anxiété futgrande de tous côtés.
Les Autrichiens occupaient quelques maisons qui bordaient la route, à droite et à gauche à Ponte-Nuovo-di-Magenta. Pas moyen d’avancer ni de tenir en place tant qu’on ne se gérait pas rendu maître de ces sept ou huit bicoques, d’où l’ennemi faisait pleuvoir un feu nourri et fort habilement dirigé de mousqueterie pendant que sur la route l’artillerie nous foudroyait. Déjà les fossés à droite et à gauche étaient pleins de nos morts et de nos blessés. Et parmi eux on comptait les officiers en grand nombre, les épaulettes d’or étant un admirable point de mire pour les tireurs tyroliens.
Coûte que coûte, il fallait sortir dé cette position, qui s’aggravait de minute en minute. C’était un assaut formidable à donner à ces maisons, un de ces assauts que comprennent seuls et que
d’honneur. 145
savent seuls exécuter les soldats français qui, tout en restant fidèles à la discipline, ont toujours conservé quelque chose de leur volonté et de leur énergie individuelles.
Zouaves et grenadiers se précipitent d’un même élan. Les turbans sont mêlés aux grands bonnets à poils. Qu’importe ! c’est à qui arrivera le premier !
Le général Cler, chèr à tous les soldats d’Afrique et de Crimée, marche à la tête de cette colonne héroïque. Le galop de son cheval devance à peine la course des soldats. On touche déjà aux maisons. L’assaut va commencer, et avec lui la grande lutte corps à corps. Un coup de feu part d’une des fenêtres de la première maison. Le général chancelle sur son cheval, puis tombe pour ne plus se relever. La balle l’a frappé à la tête et la blessure est mortelle.
Il y eut un moment d’hésitation parmi les assaillants, moment presque aussi rapide que la pensée. Mais aussitôt une voix se fait entendre, et cette voix claire, stridente, impérieuse, domine tout le fracas et le tumulte de la bataille.
* — Vengeons-le! Grenadiers, en avant!
Et grenadiers et zouaves reprennent leur course avec une ardeur nouvelle qu’aiguillonne encore la soif de la vengeance. ■ .
Ce qui suivit, tout le monde le sait; les maisons furent emportées d’assaut. Les grenadiers et les zouaves s’y établirent, attendant des renforts qui leur arrivèrent lentement d’abord, puis de tous les côtés, de telle sorte que la besogne était déjà fortement allégée lorsque le canon de Mac-Mahon se fit entendre sur la gauche. Quelques heures après, ce général opérait lui-même sa jonction avec les troupes de Ponte-Nuovo-di-Magenta, ayant accompli ce magnifique mouvement tournant qui assurait le succès complet de nos armes et l’entière défaite des ennemis.
Mais ce qu’on ne sait pas aussi généralement, c’est que le cri : Grenadiers, en avant ! avait été poussé par* Anatole Fusié quand il avait vu un certain désordre dans" les rangs à la mort du général Cler. Sergent-major, il prenait le commandement de la première escouade qui se trouvait à sa portée, entraînant les hommes avec une passion qui devait tout renverser sur son passage. Il ne s’arrêta que lorsque la dernière maison fut tombée en notre pouvoir, et lorsque les Autrichiens, culbutés de toutes parts, eurent renoncé de ce côté à tout mouvement offensif. Alors il put penser à lui-même, et les grenadiers qui l’avaient suivi avec enthousiasme le virent s'affaisser et tomber privé de sentiment.
d’honneur.
Comme on peut bien le penser, ces braves gens se hâtèrent de lui porter secours. Alors seulement on s’aperçut que ses habits étaient couverts de sang, et ce sang n’était pas entièrement celui de l’ennemi. Anatole y avait largement mêlé le sien ; car il ne s’était point épargné pendant l’action, et les coups de l’ennemi n’étaient point tous tombés sur ses camarades. Il avait sa bonne part de blessures et de contusions. Un coup de baïonnette avait traversé le bras et endommagé les côtes; de larges contusions couvraient toute la poitrine. Quand il ouvrit les yeux, Anatole Fusié était à l’une des ambulances du quartier-général. C’est là qu’il apprit que l’empereur lui avait donné l’épaulette sur le champ de bataille. Quelques jours après, une nouvelle récompense fut ajoutée à la première.
Anatole fut fait chevalier de la Légion-d’Honneur.
Mais, hélas ! tout cela n’empêchait pas le pauvre garçon de perdre chaque jour le peu de forces qui lui restaient. On eut beau l’installer dans un des meilleurs hôpitaux de Milan, et lui prodiguer tous les soins que réclamait son état, rien n’y fit. La fièvre et le délire s’emparèrent du jeune homme et augmentèrent encore les craintes que faisaient concevoir ses blessures. Bientôt les médecins eux-
mômes ne conservèrent plus aucune espérance.
Dix jours après la bataille de Magenta, le jeune Parisien expirait loin de sa mère à laquelle il donnait sa dernière pensée, et chose triste, mais qu’expliquent les hasards de la poste, pendant qu’elle se réjouissait de son épaulette et de sa croix d’honneur.
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De tous ces humbles héros dont j’ai entrepris de raconter l’odyssée guerrière, Anatole Fusié fut le seul auquel il arriva malheur à la joui’née de Magenta. Tous cependant y assistèrent et s’y conduisirent en hommes de cœur, qui ont déjà eu l’occasion de voir la mort en face.
Jean Pecqueur y échangea ses galons de laine contre les galons d’or de sergent. Il est vrai que pendant l’action il montra partout où se porta son régiment cette bravoure innée chez nos habitants des campagnes qui, une fois qu’ils ont vu le feu, ne s’émeuvent ni ne s’étonnent plus de rien. Pendant leur séjour à Ventiglia, le père Zou-Zou avait eu le temps de bien connaître Jean Pecqueur et d’apprécier tout ce que valait ce jeune homme. Il l’aimait presque comme un fils. Or, cet homme, * vieilli sous le harnais, échappé comme par un miracle à toutes les morts embusquées sur les champs
do bataille d’Afrique et de Crimée, c’était la tradition incarnée des régiments de zouaves, et partout où il passait il inspirait le respect, quoiqu’il n’eût jamais occupé que le plus inférieur de tous les grades militaires, et encore au bout de quelque temps, avait-il préféré son indépendance à toutes les distinctions.
Jean Pecqueur et le père Zou-Zou combattirent côte à côte à Magenta, et plus d’un coup, dans la lutte corps à corps qu’ils eurent à soutenir contre une bande autrichienne, plus d’un coup qui aurait pu être fatal à l’un ou à l’autre fut détourné par le voisin, de telle sorte qu’ils purent se tirer sains et saufs de cette immense bagarre dans laquelle beaucoup de leurs camarades n’eurent pas à beaucoup près le même bonheur.
Aussi, le lendemain, après avoir couché sur le champ de bataille, quand l’armée victorieuse put se reconnaître et remettre l’ordre dans ses rangs, Jean Pecqueur et le père Zou-Zou se jetèrent dans les bras l’un de l’autre comme deux frères. Ils n’eurent gardent d’oublier Albert de Basso-Campo qui pendant toute la journée avait combattu sur leurs talons.
Une grande et nouvelle joie leur état réservée.
Tout à coup les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs Evidemment, quelque chose
d’honneur. d51
d’extraordinaire se passait dans le corps de l’armée.
En effet le général de Mac-Mahon rentrait du grand quartier général. Il venait d’être fait maréchal de l’empire sur ce vaste champ de bataille si vaillamment conquis par lui, et le titré de duc de Magenta devait s’ajouter désormais à son' vieux nom historique. Toute l’armée applaudit à ces grandes récompenses accordées à l’un de ses chefs. Seul peut-être entre tous, le nouveau duc de Magenta trouvait que ses services étaient trop -largement payés par ces hautes dignités. Car, aussi modeste que brave et distingué, le général de Mac- Mahon a toujours apporté sous la tente cet immense amour du bien public qui fait exécuter simplement les plus grandes actions dès qu’il s’agit de rendre service à la patrie. Partout on est. sûr de le rencontrer brave, dévoué, intelligent, ne reculant jamais, ne fléchissant même point dès que la conscience a parlé. Nature à la Desaix, il s’oublie complètement lui-même, et conserve toujours devant les yeux l’image du de-
voir.
Le corps qu’il commandait fut rapidement passé en revue par le nouveau maréchal de l’empire. Chaque fois qu’il passait devant l’un des drapeaux qui la veille avaient servi de point de ralliement à
tant de braves gens, on remarquait sur sa mâle figure un épanouissement de joie ; mais quand il fut devant l’aigle du 2 e zouaves, il ne put se retenir, et témoigna à voix haute son contentement. Il est vrai que le régiment et le général se connaissaient de longue date, et que plus d’une fois ils avaient marché ensemble à la bataille et à la victoire. Mais, à Magenta, non-seulement le 2 e des zouaves s’était montré à la hauteur de sa vieille réputation, mais encore il s’était surpassé, et entre autres choses il avait rapporté comme trophée un drapeau pris à l’ennemi. Cela méritait une récompense exceptionnelle qui devait être accordée quelques jours après.
Voyez, c’est encore le 2 e zouaves qui est rangé en bataille devant le duc de Magenta.
Le maréchal est descendu de son cheval. Il marche, laissant à une certaine distance les officiers de son état-major. L’officier qui porte l’aigle s’est avancé„entouré de la garde du drapeau. Dans cette troupe d’élite vous pourriez reconnaître Jean Pec j queur avec ses nouveaux galons de sergent et le père Zou-Zou qui est toujours là comme le plus ancien du régiment ; derrière eux marchent deux clairons chargés de transmettre tous les commandements. Le régiment entier présente les armes : l’aigle va recevoir la croix de la Légion d’Honneur.
d’honneur.
C’est la première fois depuis longtemps que pareille chose se passe dans un régiment français. Aussi faut-il voir l’émotion profonde que produit ce spectacle sur tous ces cœurs, peu accessibles cependant à toute espèce de sensibilité . Il ne laudrait pas faire grand effort pour faire venir des larmes dans tous les yeux. Le père Zou-Zou luimême éprouve un je ne sais quoi qui lui est totalement inconnu ; il ne peut s’empêcher de dire à Jean Pecqueur, quand le maréchal a fini sa harangue i 1
— Nom d’un nom! je crois que voici le plus beau jour de ma vie.
La victoire de Magenta ouvrit à l’armée française les portes de Milan.
Précipitant sa retraite , l’armée autrichienne alla chercher sur les bords du Mincio de nouvelles positions et de nouvelles lignes d’opérations. Là, s’appuyant sur les places fortes qui occupent les quatre angles du fameux carré des Othons, elle se réorganisa, se reconstitua, reçut de nouveaux renforts des provinces lointaines, et se disposa une nouvelle fois à tenter le sort des batailles.
Pendant ce temps, l’empereur des Français et le roi Victor-Emmanuel faisaient leur entrée dans la capitale de la Lombardie, qui accueillait les vainqueurs de Magenta avec les démonstrations de
la joie la plus vive et comme on doit accueillir des soldats libérateurs.
Ce fut un répit de quelques jours et que toute l’armée sut admirablement mettre à profit, les officiers donnant l’exemple aux soldats.
Milan est une grande ville pleine de ressources où, malgré l’encombrement nécessairement produit par cette masse considérable de troupes, on put facilement varier l’ordinaire du bivouac. La Lombardie est un pays si fertile et si riche, que, nonobstant les malheurs inhérents à cette rude guerre, on trouvait à Milan des provisions de toutes sortes qui firent bientôt oublier quelques jours de privation.
Parmi les soldats les plus heureux, hâtons-nous de mentionner nos amis.
Albert de Basso-Campo avait facilement déterminé Jean Pecqueur et le père Zou-Zou à se faire détacher avec quelques hommes, que les besoins du service ne réclamaient pas impérieusement an village de Partinozza qu’on rencontre à quelques kilomètres au nord de Milan. Dans ce village comme à Ventiglia, Albert de Basso-Campo possédait un domaine qu’il voulait mettre à la disposition de ses amis, et s’il faut tout dire, il voulait, lui aussi, sans avoir l’air d’abandonner ses compagnons, se rapprocher .des Italiens qui combattaient dans le Nord et voir s’il n’y aurait pas moyen de faire promptement pour Venise ce qu’on venait de faire pour la Lombardie.
Dans toutes les intelligences italiennes, il y a toujours un coin de l’esprit qui se plaît aux choses ténébreuses et aux conspirations. S’ils parviennent jamais à pouvoir discipliner les forces qu’ils ont
pendant trop longtemps perdues dans des menées secrètes et les ressources morales et physiques qu’ils ont éparpillées dans des opérations clandestines et à les discipliner en étalant au grand jour comment ils le peuvent aujourd’hui, leur but et leurs visées, les Italiens ne tarderont pas à conquérir une large place au soleil et à redevenir un des plus grands peuples du monde, destinée à laquelle les appellent et leur esprit et les puissances vives de leur organisation.
Partinozza est l’un des plus ravissants villages qui se puissent voir.
Assis sur les bords d’une îivière limpide, qu’on passe à gué quand de l’autre rive on veut arriver tout de suite et sans faire le moindre détour au centre du village, en face d’une église pittoresque, il contient une population laborieuse et intelligente qui a toujours eu une grande réputation de patriotisme en Lombardie.
Dans nul autre endroit la guerre actuelle n’était plus populaire, et les paysans se tenaient toujours à l’affût des nouvelles qui pouvaient assurer la réalisation de leurs rêves les plus chers. Pendant la bataille de Magenta, dont le canon s’est fait entendre à plusieurs lieues à la ronde, tout le vil- ♦ lage était en l’air. L’anxiété se lisait sur le visage des hommes, des femmes, des enfants. On causait
d’honneur. 157
peu dans les groupes, mais la curiosité n’en était pas moins éveillée dans tous les cœurs et dans tous les esprits.
Il y eut un moment où un groupe de cavaliers se précipita dans la rivière, et vint remonter au galop des chevaux la berge sur laquelle se tenaient les villageois en grand nombre, dans cette espèce d’amphithéâtre naturel que la rivière découpait devant l’église. *
Parmi ces cavaliers, il était aisé de reconnaître un général, ses aides-de-camp, son état-major et l’escorte qui, d’ordinaire, accompagne les oificiersgénéraux. Ils étaient Allemands et parlaient avec animation, sans faire aucunement attention aux villageois qui pouvaient les entendre. Il est vrai qu’en général, les Italiens ont dédaigné d’apprendre la langue germanique. Mais parmi les paysans de Partinozza, se trouvait par hasard un vieux soldat qui avait longtemps tenu garnison dans les provinces allemandes de l’Empire, et qui entendit parfaitement tout ce que disaient les cavaliers. C’est ainsi qu’on apprit à Partinozza la défaite de Magenta.
Tant qu’il fut exposé au passage continuel des troupes autrichiennes, le village de Partinozza, pour éviter des malheurs qu’il n’aurait pu conjurer, dissimula autant qu’il lui fut possible la joie
LA CHOIX
que lui causait la délivrance de la patrie. Mais en apprenant la prise de possession de Milan par les armées alliées et l’entrée triomphale des deux souverains, toutes les maisons lurent soudain pavoisées, et ce fut avec des drapeaux tricolores à toutes les fenêtres que s’offrit d’abord le village aux regards étonnés et ravis de Jean Pecqueur, du père Zou-Zou et de leurs camarades quand ils arrivèrent sous la conduite d’Albert de Basso-Campo, qui se taisait encore une fois leur hôte.
Ce premier aspect séduisit tout d’abord nos soldats, toujours prompts à se laisser prendre aux manifestations extérieures. L’hospitalité d’Albert de Basso-Compo était à Partinozza ce qu’elle avait été à Ventiglia, luxueuse et prévenante autant que cordiale. C’était du supertlu Dans ce village, grâce à l’accueil sympathique et enthousiaste qu’ils avaient reçu, nos soldats se seraient parfaitement accommodés de vivre avec les paysans. D’ailleurs, ils ne tardèrent pas, chacun de son côté, de faire des connaissances et de nouer des relations qui permirent, presqu’à l’arrivée, au père Zou-Zou, à Jean Pecqueur, ainsi.qu’au jeune et hospitalier Albert de Basso-Campo, de vivre comme ils l’avaient fait à Ventiglia.
Cela se trouva d’autant mieux que, dès le lendemain de l’installation, on vit arriver le Parisien
d’honneur. 159
dit Gringalet, avec ses galons de caporal tout noircis par la poudre de la bataille. Il traînait à sa remorque un grand Allemand qu’il avait fait prisonnier.
C’était Fritz, l’amoureux de Mlle Gretchen.
L’arrivée de Gringalet fut saluée par une bienvenue générale. On fit même accueil à son prisonnier. Sortez-le du champ de bataille, le soldat français est le meilleur enfant du monde. Personne n’est plus sociable que lui. Il fraternisera et se fàmiliarisera en quelques heures même avec des sauvages. Gringalet apportait avec lui cette heureuse insouciance narquoise qui n’appartient guère qu’aux enfants de Paris. C’est par là qu’ils se font partout remarquer, soit qu’on le» incorpore dans les régiments de l’armée, soit qu’on les appelle à servir sur les navires de l’Etat.
Le père Zou-Zou n’avait pas toujours eu à se louer des interruptions du Parisien quand il racontait ses exploits de Crimée, et c’était même lui qui lui avait donné le nom de Gringalet, emprunté au répertoire dramatique en honneur dans les régiments. N’importe : en le voyant arriver dans le nouveau domaine d’Albert de Basso-Campo, il ne se souvint que de ses bonnes qualités et lui fit un accueil plein de chaleureuse amitié. Evidemment, tontes les vieilles niches et agaceries tapa-
geuses de Ventiglia étaient totalement oubliées jusqu’à nouvel ordre.
— En voilà une qui a été dure ! dit le Parisien quand il se vit attablé au milieu de ses anciens amis. À-t-on jamais vu de pareils enragés? Comme ça ils s’étaient mis dans la boussole qu’ils nous empêcheraient de passer ce charmant petit fleuve, sur lequel ils s’étaient avisés de dégrader le plus beau pont du monde ! Ah! mais... Pas si vite, mes petits agneaux ! On ne compte pas ainsi les uns sans les autres, et il est toujours dans l’ordre de vérifier si le calcul est exact. A l’heure qu’il est, ils doivent être satisfaits de notre façon de faire l’addition.
— Je le crois, dit Jean Pecqueur en souriant, et je crois aussi qu’ils vont nous laisser dormir tranquilles pendant quelques jours.
— Pour ça, je n’en répondrai pas, dit le vieux soldat.
— Comment, père Zou-Zou, vous trouvez que la leçon n’a pas été assez sévère?
— Je n’ai pas dit cela ; mais faut s’entendre pour se comprendre.
— Expliquez-vous donc, que nous puissions nous entendre. Je ne demande pas mieux.
— Et moi donc ?
— Alors, dites votre idée.
d’honneur.
— Minute, et je suis à vous.
Là-dessus, le vieux zouave vida un grand verre
de vin blanc résineux, pour mieux se mettre en voix, et commença son explication.
— Pour lors, fit le zouave en mettant les coudes sur la table et peignant amoureusement avec les doigts sa longue barbe grisonnante, m’est idée que nous n’avons vu l’autre jour que le commencement du commencement. Nous «sommes entrés dans les allâmes sérieuses. Mais, croire que cela se terminera de la sorte en un seul jour, voilà qui est une erreur, et si j’ai un conseil à vous donner, mes petits lapins, c’est de vous défier de semblables idées qui peuvent induire à mal un honnête homme. En Crimée, où j’en ai vu bien d’autres, chaque fois que nous croyions avoir gagné la tranquillité par quelque coup à faire frémir tous les grenadiers de l’univers, c’était alors que les Russes profitaient de la bonne occasion pour nous faire connaître leur ténacité. Ils ne rentraient dans leurs lignes que pour se reformer et revenir nous donner de la tablature. Or, m’est avis que ceux-ci sont de trempe analogue et de même tempérament. Je les ai vus à l’œuvre et je crois me connaître en hommes. Avant qu’il soit un mois écoulé, vous pourrez me dire si je me suis trompé.
— Eh bien ! tant mieux, dit Gringalet. Quoique
le pays soit beau et parfaitement à ma convenance, nous ne sommes pas venus ici pour faire la sieste uniquement, et précisément nous régaler quand la sieste est achevée. .
— Sans doute.
■ — Pourtant, tout ce que dit le père Zou-Zou n’est pas parole d’Evangile.
— Tu ne me trouveras jamais cette prétention. Gringalet de mon cœur; mais quand je te vois dire une chose, il m’est bien permis, je pense, d’exprimer mon opinion, môme quand elle est contraire à la tienne.
— Libre, vous ôtes parfaitement libre, mon vieux papa, aussi libre que l’oiseau qui chante làbas en cachant son museau dans les lauriers-roses du parc.
— Voyons, voyons, dit Jean Pecqueur, reprenez votre conversation sans chercher sans cesse à vous asticoter comme deux gamins qui n’auraient rien de mieux à faire.
— Il a raison, le sergent. Aussi, père Zou-Zou, ne m’en veuillez pas C’est plus fort que moi quand il m’arrive jamais de vous dire une parole de travers. Il n’y a pas de malice .
C’est Gringalet qui parlait de la sorte et en même temps il tendait amicalement la main au vieux zouave en signe de complète réconciliation.
d’honneur. 163
Le vieux lion d’Afrique ne se fit nullement prier pour serrer dans les siennes avec énergie et cordialité cette main qu’il savait loyale, et chassant aussitôt toute espèce de préoccupation qui aurait pu faire croire qu’il conservait un reste de ressentiment ou de mauvaise humeur, il reprit la conversation avec son entrain habituel.
— M’est donc avis que le service ne nous étoutfànt pas dans ce cantonnement du bon Dieu nous ferons bien, pendant que les camarades cherchent à se distraire dans le village, de nous distraire de notre côté.
— Je ne demande pas mieux, dit Gringalet. Je confesserai même que je n’ai pas à autre fin demandé la permission de venir passer quelques jours avec vous .
— Eh bien! invente quelque chose et si l’invention paraît bonne nous sommes prêts à te suivre partout où tu nous mèneras.
— Il n’est pas besoin de tant d’imagination que cela.
— Comment? Parle vite.
— En Crimée, vous aviez inventé de jouer la comédie parce que le temps vous paraissait bien long et que vous n’aviez ni bois pour vous chauffer en hiver, ni arbres frais sous lesquels vous puissiez chercher un peu d’ombre en été .
,ȕti HU.A-
LA CHOIX
— Eh bien! jouons la comédie; j’en suis, je ferai les amoureuses, dit le vieux zouave.
— Oh ! non pas, ne soyons pas si bêtes.
— Que veux-tu faire alors? Explique vite où tu veux en venir.
— A ceci, mon vieux père, que pour bien nous divertir et dignement, il faut profiter, de l’occasion et jouir uniquement de ce que nous avons sous la main.
— Nous n’avons pas fait autre chose jusqu’à ce moment, il me semble.
— Evidemment non, mais tout en profitant de cette belle et bonne verdure qui nous environne et nous empêche de trop sentir les ardeurs du soleil d’été, il faut s’arranger pour que l’ennui ne vienne pas nous souffler dans le tuyau de l’oreille, qu’il serait peut-être bon d’aller retrouver les camarades ou dans les environs ou même à Milan. Pour cela, voici ce que je propose.
— Voyons, on t’écoute.
— Tous les jours à l’heure du déjeûner nous nous réunirons, et, quand le repas sera fini, nous nous coucherons sous les arbres, comme des vrais paresseux propres à rien, et nous dirons des histoires comme celles que nous racontions à Ventiglia.
— Bien trouvé, Gringalet.
- Et sans efforts d’imagination, ajouta celu
- Commençons tout de suite.
- En avant; marchons, comme dit notro vif inson.
'ttous les convives se levèrent joyeusemen le et s’engagèrent dans la première allée fnt à eux, à travers les ombrages du parc.
Quoique nous n’ayons, en France, rien à envier aux autres peuples à l’endroit des grandes végétations, quiconque n’aurait vu que les coteaux xïé Meudon et de Bellevue, les forêts de St-Germain, de Cornpiègne et de fontainebleau, se ferait difficilement une idée de ce que peuvent être en été les arbres, les arbustes, les plantes, sous le soleil resplendissant de l’Italie. Là, le pin élance une tige hardie vers le ciel, et cette tige se couronne d’un dôme de verdure transparente, qui s’arrondit naturellement en parasol. Plus loin, ce sont des catalpas au* larges feuilles, des magnolias aux floraisons gigantesques, qui répandent au loin dans l’air qui les environne, des senteurs enivrantes. De tous côtés surtout des mûriers de Chine qni atteignent à dés proportions inconnues dans nos climats et qu’on ne dépouille pas de leurs feuilles parce qu’on n’en a pas besoin pour la
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nourriture des vers ù soie ; des peuplieis qui élancent leur tige droite plus haut que les plus hautes flèches de nos cathédrales gotliiques; vingt autres essences qu’il serait trop long d’énumérer etmême de mentionner. Et à côté de ces géants, qui apparaissent alors comme les rois du monde végétal, des orangers et dès grenadiers, qui prennent aussi les proportions des arbres de nos promenades; des tamaris, des lcntisques, des jasmins qui* s’appuyant sur tous les troncs noueux qui les entourent, rappellent par leurs guirlandes et leurs enlacements les lianes des forêts vierges de l’Amérique. L’art n’a rien à faire dans les lieux où la nature s’est montrée si prodigue. Tout pousse et végète avec une entière liberté, une indépendance qui, loin de nuire à l'effet pittoresque, ne fait qu’accroître les beautés naturelles e^ donner un charme de plus à toutes ces splendeurs.
Le parc du domaine qu’ Albert de Basso-Campo avait .pis à la disposition de ses amis à Partinozza, était un de ces parcs qui ont depuis longtemps rendu célèbre cette portion de la Lombardie dans le monde entier.
La proposition du Parisien , dit Gringalet , acceptée avec - enthousiasme par tous ses compagnons, était donc d’une réalisation des plus faciles. Le parc abondait en retraites délicieuses. On n’avait que l’embarras du choix.
Guidés par Gringalet, qui toujours marchait en tête, en chantant à demi-voix quelques chansons grotesques à la mode sur les boulevards de Paris, les joyeux compagnons arrivèrent jusqu’à un épais fourré de plantes et d’arbustes de toutes sortes, au pied desquels coulait paresseusement la rivière qui donnait un aspect si pittoresque au village de Partinozza. Quelques arbres de moyenne grandeur formaient une salle naturelle de verdure dans laquelle toute la société s’installa. Ce n’était cependant pas l’avis de Gringalet. Si on eût voulu le croire, on ne se serait pas arrêté en si béhu chemin d’investigation de toutes les richesses naturelles que pouvait contenir le domaine. Il est vrai que, dans une anse formée par une légère déchirure du fleuve, Gringalet venait d’apercevoir une légère embarcation, et aussitôt l’idée de se transformer en canotier s’était emparée de l’imagination mobile du Parisien. Volontiers il se serait élancé dans le bateau et aurait fatigué ses bras robustes à faire jouer les rames. Mais ce plaisir,
' pour le quart d’heure du moins, n’était pas du goût de ses compagnons, et l’opinion de la majorité l’emporta.
A l’ombre de genêts à fleurs d’or, de bouleaux amis de la fraîcheur, le père Zou-Zou s’était déjà fait une place d’élite qui témoignait de son svba-
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ritisme raffiné quand il avait le loisir de se livrer à ses goûts. Jean Pecqueur et Albert de Basso- Campo n’eurent qu’à l’imiter pour se trouver complètement à l’aise. Quoiqu’il se fût montré * quelque peu récalcitrant, dès qu’il vit tout le monde si bien loti, Gringalet ne voulut pas rester en arrière, et ramassant à brassées de grandes herbes qui poussaient de toutes parts en entière liberté, il se fit une couchette d’été qui n’aurait point été dédaignée par un officier-général.
Tous nos compagnons ainsi chambrés, chacun à sa guise, la conversation ne tarda pas à s’engager et naturellement le sujet en fut fourni par la grande bataille qui avait ouvert aux armées alliées de France et de Piéfnont les portes de la capitale la Lombardie.
— M’est avis, dit Gringalet qui ne restait jamais
court lorsqu’il s’agissait d’engager l’entretien, que dans cette bataille, l’infanterie française s’est un peu montrée ce qu’elle a toujours été, la première infanterie du monde. >
— D’accord, fit le vieux zouave, et même je dois confesser que tous nos régiments se sont conduits d’une rude façon.
— Pour cela, oui. On aurait dit que de tous les côtés on faisait assaut d’émulation.
— Chacun a voulu montrer à tous ses colonels .
à ceux qui le furent autrefois et qui sont généraux en ce moment, aussi bien qu’à celui qui les commande aujourd’hui, qu’il n’y a pas de corps d’élite en France. Toute l’infanterie, la jeune et la vieille, ne forme qu’une seule troupe, à laquelle on doit toutes sortes d’égards.
— Sans doute. Cependant tu conviendras avec moi, Gringalet, mon ami, qu’il est toujours bon d’avoir quelques vieux soldats sur lesquels on peut s’appuyer, pour faire sa manœuvre, comme sur un mur.
— Je vois ce que tu veux dire. Eh bien ! j’en étais de ce mouvement qu’il nous a fallu faire autour des voltigeurs de la garde pour venir prendre notre position définitive .de bataille. Je t’assure que tout le monde a travaillé sous le canon des ennemis, et quoiqu’ils ne voulussent guère nous laisser tranquilles, nous avons fait la chose avec une précision et une sûreté dont on nous dira des nouvelles plus tard. Tu verras quand nous pourrons lire les rapports et les bulletins.
— Je ne sais pas bien encore tout ce qui s’est passé. Je ne sais guère que ce que j’ai fait et ce que j’ai vu au bout de mon nez; parce que moi, quand on me commande, j’exécute et lestement, voilà tout.
— Eh bien! nous sommes tous comme toi.
d’honneur
Mais cela ne nous empêche pas de chercher à nous rendre compte, de comparer le départ et le point d’arrivée. Et puis, si l’on a l'occasion sous la main, on interroge, les camarades qui se trouvent dans les autres corps et qui ont contribué avec nous à la grande affaire. On parvient ainsi à mieux savoir comment fout s’est passé et à saisir l’ensemble qui nous aurait échappé, parce que nous avons vu les choses de. trop près et qu’il nous est facile de nous perdre dans les détails.
— Tout cela pour nous dire que la ligne sur le champ de bataille vaut les zouaves et les chasseurs à pied, et peut tout aussi bien débusquer l’ennemi d’une position qui nous gêne?
— Tu l’as dit, père Zou-Zou.
— Personne ne t’a jamais dit le contraire, Gringalet, à moins que ce soit quelque caporal de ton nouveau régiment.
— Celui-là vaut bien les autres, vieux troubadour, et il l’a prouvé.
— Je le crois bien, dit Jean Pecqueur. Je vous ai vus à l’oeuvre à un moment où il nous était permis de respirer et de laisser reposer nos fusils. Nom d’un nom! vous n’y alliez pas .de main morte.
— Dame! nous faisions comme les antres, de notre mieux, et on ne pourra jamais dire que.
nous soyons restes en arrière comme si nous avions peur de la poudre.
— On mentirait si jamais on s’avisait do vouloir parler ainsi, et nous serions tous là pour dire la vraie vérité.
— Qu’a-t-il à vouloir nous bêcher, ce vieux père Zou-Zou? On dirait qu’il faut de toute rigueur porter une calotte de laine rouge sur la tète et avoir de larges culottes bien boudantes pour se moquer des Autrichiens, des Russes et de tout le bataclan comme d’une vieille chique qui a servi trois jours
—Voyons, Gringalet, maintenant tu vas trop loin.
— Comment?...
— Oui, le père Zou-Zou n’a rien dit, ni rien voulu dire qui put t’offenser. Vous êtes même d’accord au fond. Et sans que rien t’y pousse, tu viens te jeter dans ses jambes comme un caniche qui a envie de mordre les mollets. Ce n’est pas bien et je ne suis plus avec toi.
— Bon ! voilà que je vais avoir tort pour tout le monde .
— Non, pourvu que tu t’arrêtes, sans vouloir avoir raison en mécanisant notre fourniment.
— Pour lors, je m’arrête. Car je sais vous respecter, mon sergent. Vous ne nous asticotez que pour le plaisir.
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— C’est-à-dire que c’est moi qui t’ai mis en provocation? dit le père Zou-Zou.
— Non, dit à son tour Albert que ces altercations militaires amusaient; vous vous êtes mal compris, voilà tout... Et comme vous êtes vifs tous les deux, ça aurait pu mal linir. Mais maintenant tout est bien expliqué et terminé, n’est-ce pas?
Avant de recevoir la réponse du vieux zouave et de Gringalet, la conversation fut interrompue inopinément par l’arrivée de nouveaux personnages.
Nonchalamment étendus sur leur couche de verdure, les hôtes de Partinozza ne distinguèrent d’abord à travers les éclaircies du feuillage que l’uniforme bleu-clair, agrémenté de jaune, que portent les turcos. Bientôt une figure bronzée comme celle des enfants des déserts africains se montra sous un rayon de soleil *et un cri s’échappa de la poitrine du père Zou-Zou, cri quiporta àson comble la curiosité de ses -compagnons ,
Le père Zou-Zou venait de reconnaître Ben- Ticket.
C’était en effet le brave sergent des tirailleurs algériens qui venait à Partinozza, comme sur les bords de la Tchernaïa la veille- de Traktir, rendre visite à son vieil ami du 2 e zouaves. Un hasard fréquent dans les garnisons lui avait appris ce
qu’avait fait après la bataille de Magenta le vieux troupier à la manche chevronnée, et Ben-Ticket avait voulu profiter des quelques jours de répit accordés aux armées alliées pour recommencer ses joyeuses caravanes de Crimée.
L’Algérien et le zouave se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, comme deux bons compagnons toujours heureux de ce que l’occasion leur était offerte de se revoir.
Puis le père Zou-Zou présenta son ami à toute la société de Partinozza, sans oublier le Parisien dit Gringalet. Tout le monde lit bon accueil au sergent des tirailleurs algériens.
Cependant Gringalet^ peu habitué à la dissimulation, ne put s’empêcher de laisser voir que la présence de Ben-Ticket allait lui rappeler sans cesse celle qu’il avait aimée au désert, la belle Saïda, fille de Ben-Ahmed. Heureusement qu’ Albert de Basso-Campo et Jean Pecqueur avaient su conquérir amicalement une grande autorité sur leurs camarades. En sorte que la présence de l’époux de Saïda à Partinozza, loin d’être dangereuse lorsque Gringalet s’y trouvait déjà, promettait au contraire d’apporter uniquement de nouveaux éléments de joyeuse vie.
Ben-Ticket n’arrivait pas seul. Il amenait avec lui deux jeunes soldats qui servaient dans les corps éloignés, du champ de bataille le jour de Magenta, mais qui s’étaient trouvés à Melegnano, l’antique Marignan, et qui pouvaient donner à Jean Pecqueur et à ses amis des détails sur ce nouveau fait d’armes de nos soldats.
Avant de leur laisser entamer leur narration, regardons un peu une de nos anciennes connaissances, l’Allemand Fritz, l’amoureux de Mlle Gretchen. Fritz, nous le savons, fait prisonnier par Gringalet, est venu avec lui à Partinozza. Il se plaît tout autant avec les Français qu’avec les Hongrois et les Croates; il s’est tout de suite, dès l’arrivée, arrangé pour trouver de l’occupation dans la maison d’Albert. Il a rencontré dans la domesticité un de ses compatriotes et c’est avec lui qu’il parle de Mlle Gretchen et de ses projets
d’avenir tout en cueillant des fruits dans le jardin, Ben-Ticket l’avise, et, croyant à l’uniforme que c’est un ennemi qui s’est introduit dans le parc, bondit à travers les bosquets et s’élance sur lui pour le terrasser. Le père Zou-Zou a deviné la pensée de l’Algérien dès qu’il lui a vu prendre son élan. Malgré son âge, il se montre aussi prompt et aussi alerte que le jeune Arabe. Il arrive auprès des deux Allemands aussi lestement que l’Africain et par sa présence prévient sans doute quelque malheur. Car il n’y a pas à se tromper sur la fureur qui transporte Ben-Ticket et en fait un tout autre homme. Fritz ne comprend pas bien ce qui se passe. Mais comme le père Zou-Zou ëst parvenu à calmer le sergent de turcos, toute la société arrive, on s’explique et Fritz apprend alors le danger qu’il vient de courir.
Le pauvre garçon se contenta de lever les yeux au ciel et de murmurer entre ses dents le nom de Gretchen. «
Ce nom frappa Jean Pecqueur, qui fit raconter son histoire au jeune Allemand de Souabe. Albert de Basso-Campo lui servit de truchement et quand la narration fut finie :
— Pauvre garçon! dit Gringalet. Pourvu qu’au retour il ne trouve pas dans son village ce que j’ai trouvé à l’oasis de Ben-Ahmed !
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Albert , entend ant cette réflexion , craignit qu’elle n’engendrât quelque altercation nouvelle entre le Parisien et le turco, et, interpellant les jeunes soldats, il les pria d’édifior toute la société sur le combat de Melegnano.
— Ma foi ! dit le plus hardi des deux jeunes gens en se décidant à prendre la parole, je ne sais si je vous intéresserai beaucoup en vous racontant ce que j’ai fait et ce que j’ai vu. Mais voici, à mon sens, comment la chose s’est passée.
Nous sommes, ainsi que vous pouvez l’aperce-
voir, soldats au 37 e régiment de ligne, et nous faisons partie du premier corps de l’armée. De la sorte, nous paraissions occuper l’extrême droite de la ligne. Nous avions entendu le canon des • jours précédents, et surtout le canon de Magenta; mais nous n’avions eu, pour notre part, que quelques méchantes escarmouches et affaires d’avantpostes. Cela ne pouvait pas toujours durer ainsi. Depuis que nous avions appris la marche générale de l’armée sur Milan, comme nous ne perdions pas de vue les bivouacs ennemis, tous les jours nous nous attendions à recevoir l’ordre de déblayer entièrement le terrain devant nous.
Enfin, nous reçûmes satisfaction. Massés en colonne, on nous lança, nous du 37 e de ligne, avec les zouaves et le 10 e bataillon de chasseurs à pied
pour prendre position sur le côté droit du village de Melegnano, en délogeant les Autrichiens qui s’y étaient fortifiés. Rien ne pouvait nous être plus agréable pour le quart d’heure. Nous partions avec un enthousiasme que vous comprenez, emboîtant le pas de façon qu’il n’y eût pas de jaloux dans les trois corps. Il faut le dire tout de suite, nous avions besoin de cela, car les Autrichiens ne paraissaient pas du tout disposés à déguerpir de bonne volonté. Rendons-leur justice : ils se comportèrent comme de braves gens, et quand nous arrivâmes aux premières maisons du village, nous fûmes accueillis par une fusillade qui aurait pu nous faire reculer dans d’autres circonstances ; mais, nom d’un nom ! plutôt que de donner ce plaisir aux ennemis, nous nous serions tous laissé coucher par terre jusqu’au dernier.
Aussi, c’était nous qu’il fallait voir emportant d’assaut les maisons une à une, malgré balles et baïonnettes, chargeant sans relâche, et quand nous voyions les autres revenir sur nous par un retour 'offensif, nous rangeant en bataille pour mieux soutenir leur choc et jamais nous laisser entamer. Je crois bien qu’il y a eu des batailles plus longues, puisqu’on nous le dit, mais je ne crois pas qu’on ait pu jamais en voir de plus furieuses ni de plus acharnées. Enlin, après avoir laissé bien
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des nôtres en arrière, mais de ceux qui ne devaient plus se relever, nous restâmes maîtres du village, poursuivant toujours les Autrichiens qui ne cédaient la place que pied à pied. Ils arrivèrent de la sorte jusqu’au cimetière où ils essayèrent une nouvelle fois de combattre en désespérés..
Çe fut une nouvelle lutte à soutenir, de nouveaux coups à donner et à recevoir. Ah ! nous n’y allions pas de main morte ni d’un côté ni de l’autre. Ici, pas moyen de recourir à des opérations qui ne nous auraient servi à rien. Nous nous étions pris corps à corps, et nous jouions de la baïonnette comme si elle n’eût été qu’un simple couteau. Chacun y était pour son compte et tuait afin de ne pas être tué. La mort était partout du moment que personne ne voulait se décider à tourner les talons. C’est là que nous avons perdu le plus de monde ; mais, chacun des nôtres qui tombait était bien vengé ; s’il n’avait pas su arranger son alfaire, les autres faisaient la besogne pour lui. Tout le terrain autour de nous était détrempé de sang.
Je vous avouerai que si la tâche était rude, elle l’était surtout pour ceux qui, parmi nous, voyaient le feu pour la première fois. Et nous étions plus d’un dans ce joli cas. Mais l’émulation nous avait
empoignés aux cheveux. Les anciens durent être contents de la façon dont avaient travaillé les conscrits. S’il y eut des défaillances, on n’eût ni le temps ni la peine de les apercevoir. Chacun avait bien assez à faire de s’occuper de soi et des premiers voisins. Enfin, que vous dirai-je encore ? lorsque tout le monde commençait à être las de frapper, les Autrichiens, qui ne voyaient pas les leurs venir à leurs secours, tandis qu’il en arrivait toujours quelques-uns de notre côté, se déterminèrent à nous abandonner ce cimetière comme ils nous avaient abandonné déjà le village. Il y en eut bien quelques-uns qui, reconnaissant tous leurs efforts inutiles, se rendirent prisonniers ; mais la plupart, profitant des accidents du terrain, aimèrent mieux chercher leur salut dans une retraite précipitée qui leur permettait de se rallier et de se grouper un peu plus loin et de rejoindre le gros de leurs troupes.
Voilà tout ce que je puis vous dire sur ce grand combat, qui a été le complément de la bataille de Magenta.
— C’est bien assez, dit Gringalet, qui avait écouté tout ce long récit sans manifester une seule fois la velléité d’interrompre.
— J’aurais voulu d’autres détails, répondit Jean Pecqueur.
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— D’autant mieux, dit Albert de Basso-Campo, qu’il doit y en avoir de fort intéressants.
— Ma foi! je n’en connais pas pour ma part, dit le jeune soldat du 37 e de ligne, qui avait déjà porté la parole. Demandez à mon camarade, il sera peut-être plus heureux que moi et pourra mieux vous renseigner.
Mis en scène de la sorte, l’autre camârade de Ben-Ticket se fit quelque peu tirer l’oreille pour parler.
Quand on fut parvenu à vaincre sa résistance, il s’exprima de la sorte :
— Tout ce que je puis vous dire ne regarde pas la bataille, mais la journée qui suivit. Celle-là, il faudra que j’aie passé l’arme à gauche pour que j’en perde le souvenir. Nous avions complètement assuré la position que nous venions de conquérir, de façon à n’avoir rien à craindre d’un retour offensif quelconque des Autrichiens. Nous pouvions penser à relever nos blessés et à les porter dans les ambulances, qui ne chômaient pas, je vous assure, et aussi à enterrer les morts. Tout cela se faisait avec un grand ordre, et il n’y avait guère de joie dans l’armée, parce qu’à chaque instant on retrouve quelque camarade qui n’est
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pas dans un trop bon état! Cela ne laisse pas que de faire impression, et le cœur n’a pas du tout la même attitude que la veille. Il est plus à la tristesse qu’à la gaieté. Pendant que chacun de nous, commandé à son tour, aidait de son mieux les infirmiers et les hommes de corvée, voilà que toutà-coup nous voyons se lever de grands tourbillons de poussière sur la route de Milan. Cela ne nous émut guère, d’abord parce que ce ne pouvait être l’ennemi. Mais ensuite ce fut autre chose. Jugezen. On venait à notre aide de la capitale de la Lombardie. Et savez-vous qui? Vous ne le devineriez jamais si on ne vous l’a pas déjà dit. C’étaient les bourgeois les plus huppés qui accouraient avec leurs équipages et leurs laquais galonnés sur toutes les coutures, comme des tamboursmajors. Les femmes étaient de la fête, vêtues comme si elles étaient allées au bal ou à une grande promenade. Et elles ne craignaient pas du tout de souiller leurs belles robes en se promenant au milieu de ces campagnes ravagées où il y avait eu un si grand massacre. Et de leurs blanches mains, elles aidaient les domestiques à ramasser les blessés.
Puis leur voiture était là pour les transporter dès que le premier pansement était fait. Elles-mêmes ne s’y réservaient pas la moindre place. Elles aban-
donnaient les coussins aux blessés et montaient sur le siège à côté des cochers pour être reconduites à Milan. Là, c’était dans leurs maisons qu’on amenait leurs hôtes ramassés sur le champ de bataille, et elles ne les quittaient plus, les entourant des soins des plus délicats, comme auraient pu le faire de véritables sœurs de charité. Voilà ce que j'ai vu , ainsi que toute notre armée. Et elles étaient en si grand nombre qu’on aurait bien pu croire qu’il ne restait plus une seule femme de loisir dans les hôtels de Milan. Maintenant, si vous voulez d’autres détails, je n’en ai pas à vous donner.
— Je suis heureux de tout ce que vous venez de nous dire, mon ami, dit Albert de Basso-Campo, après un assez long silence qui avait suivi la narration du jeune soldat , silence qui témoignait avec éloquence de l’émotion produite sur l’auditoire. J’en suis heureux pour mon pays. Ce qu’ont fait les dames de Milan, toutes les femmes italiennes le -feront. A Brescia, à Pavie, à Florence, on est aussi patriote que dans la Lombardie.
Et vous verrez, mes amis, que ce patriotisme ne sera jamais de l’iDgratitude.
— Nous le voyons bien, dit le père Zou-Zou, qui, n’ayant rien dit depuis longtemps, éprouvait le besoin de prendre la parole. Vous même, notre hôte, vous nous témoignez fort amplement votre •
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reconnaissance du peu que nous faisons pour vous.
— Pour cela, oui, dit Gringalet à son tour, et si nous venions jamais à vouloir régler nos comptes, je crois que c’est nous qui vous devrions du retour.
— Assez, mes amis, causons d’autre chose.
— J’aimerais mieux, reprit Gringalet, essayer la valeur de cette barque qui dort comme une paresseuse dans le petit port de ce fleuve. Allons, si le cœur vous en dit, je vais détacher l’amarre enroulée à ce vieux saule que je vois d’ici, et nous allons nous promener comme des canotiers d’Asnières.
Gringalet avait admirablement choisi son moment pour faire une semblable proposition. Chacun désirait prendre ses ébats en liberté, et le désir était d’autant plus vif que , le soleil déclinant avec rapidité à l'horizon du couchant, on allait commencer une de ces soirées délicieuses du commencement de juin, une de ces soirées crépusculaires comme on n’en voit guère qu’en Lombardie et dans notre midi occidental de la France.
Les jeunes soldats du 37 e acceptèrent la proposition de Gringalet et bientôt on les vit, lançant la barque loin du rivage, se laisser aller au courant du fleuve et chanter à tue-tète les joyeuses
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chansons aimées des soldats. Ben-Ticket et le père Zou-Zou s’en allèrent du côté de la maison pour faire une visite à la cantine, comme ils disaient. Ensemble, ces deux hommes, presqu’aussi Africains l’un que l’autre, ne s’ennuyaient jamais. Ils avaient des conversations intarissables sur leurs souvenirs d’Algérie et de Crimée. Quant à Jean Pecqueur, il né voulut point quitter Albert de Basso-Campo, avec lequel il n’avait guère eu le temps de se trouver aussi tranquillement qu’à cette heure depuis Ventiglia. Leurs douces causeries tête à tête avaient disparu dès qu’il avait fallu toujours se tenir en alerte et sur le quivive pour le service du régiment. Et depuis la grande journée, c’était la première fois qu’ils se retrouvaient sans témoins et sans oreille indiscrète entre les deux. Aussi, gagnant une des allées les plus solitaires du parc, ils voulurent essayer de reprendre leurs douces et instructives causeries d’autrefois. Jean Pecqueur avait un si violent désir de s’instruire et de se mettre rapidement en état de pouvoir figurer dignement dans le cadre des officiers de l’armée, que s’il l’eût osé depuis longtemps, il aurait sollicité d’Albert de reprendre le cours de ses leçons ; car lorsqu’ils étaient seuls toutes les paroles avaient un but utile pour le jeune sergent de Sainte-Suzanne.
Ils se promenaient dans une allée de catalpas qui laissaient tomber sur leur tête des fleurs veinées d’azur et d’or. Albert, dans une narration rapide et claire, ébauchait l’histoire de la Lombardie depuis la fin du dix-huitième siècle ; il indiquait sommairement les phases diverses qu’avait subies le gouvernement de ce pays sous' la domination étrangère ; il parlait avec un enthousiasme contenu des Républiques écloses au souffle de notre grande et immortelle Révolution qui avait été la grande Rénovation des peuples ; de l’ancien royaume d’Italie qui avait donné une impulsion si vive à l’industrie milanaise, du prince Eugène dont le souvenir a été longtemps cher à ces populations. Abordant lès époques plus récentes, Albert parlait des souffrances qu’avait eues à endurer le pays depuis les fatales années de 18 1 4 et 4815. Jean Pecqueur écoutait avec avidité
LA CHOIX
tous ces récits auxquels l’érudition immense et
l’accentuation étrangère d’Albert de Basso-Campo
prêtaient un charme inouï. Il n’interrompait *
pas; il se trouvait trop heureux d’avoir rencontré pour lui tout seul un instituteur comme le village de Sainte-Suzanne n’en vit jamais.
Parfois seulement quand Albert s’oubliait et perdait de vue qu’il avait à côté de lui un homme de grand cœur sans doute, mais à peu près complètement illettré et absolumentignorant de toutes les grandes choses qu’on lui apprenait, Jean Pecqueur par quelques questions naïves le ramenait promptement à la réalité. Au reste Jean Pecqueur ne se gênait nullement. Il ne rougissait point d’avoir à interroger de la sorte, parce qu’il n’avait point à rougir de son ignorance. Albert, dès le début, avait mis son ami fort à son aise, en exigeant qu’il en fut ainsi.
— Tu ne seras jamais instruit, lui avait-il dit à Ventiglia, qu’en demandant toujours et sans hésiter l’explication de ce que tu ne comprends pas.
Et Jean Pecqueur ne se faisait pas faute, à l’occasion, de prouver à son ami qu’il savait mettre un bon conseil à profit.
De la sorte, ce brave soldat était parvenu à compléter rapidement les notions élémentaires qu’avait mises dans sa tête l’instituteur de son
village. 11 est même probable que ce bon instituteur aurait été fort étonné de retrouver un de ses anciens élèves villageois aussi bien éduqué.
La promenade sous les catalpas se prolongeait fort avant dans la soirée. Un silence mélancolique et charmant régnait dans ce grand parc qu’emplissaient naguère les cris joyeux de tous les compagnons de Jean Pecqueur et d’Albert de Basso- Campo. Celui-ci ayant dit tout ce qu’il croyait utile de dire sur la Lombardie, se disposait à expliquer à son ami Venise, ses constitutions anciennes et sa situation présente, il avait même commencé à dire la construction bizarre de cette ville aux monuments superbes, qui a conquis sur la mer tout le terrain dont elle dispose, lorsqu’un domestique marchant à pas précipités s’engagea dans l’allée où se promenaient les deux amis et vint annoncer à son maître qu’une visite imprévue l’attendait à la maison.
Albert parut surpris de se voir interrompu de la sorte. Il n’avait fait connaître à aucun de ses anciens amis la conduite qu’il comptait tenir pendant cette campagne pour l’indépendance de l’Italie. Personne ne devait donc penser qu’il passait à Partinozza les quelques jours de repos donnés à toute l’armée. D’autre part, un messager qu’il avait envoyé dans les environs du lac de Côme ne pou-
• vait encore être de retour. Albert cherchait donc vainement à se rendre compte de la visite importune qui venait le déranger.
Priant Jean Pecqueur de l’accompagner, il regagna la maison, fort disposé à se débarrasser le plus promptement possible de ce malencontreux visiteur.
Ces dispositions furent bientôt bannies de l’esprit d’Albert de Basso-Campo, lorsqu’en entrant dans une salle basse, il reconnut, malgré l’uniforme grossier qui le recouvrait, le comte d’Arona, un des plus brillants cavaliers de Milan et un de ses meilleurs amis.
Au début de la guerre, le comte d’Arona, qui s’était toujours montré animé de grands sentiments patriotiques, avait été des premiers à passer la frontière lombarde et à venir prendre du service dans les rangs de Victor-Emmanuel. Un des premiers également, il donna ce noble exemple qui fut si admirablement suivi par tant de gentilshommes italiens habitués à toutes les élégances de la vie, de ne pas rechercher des distinctions, des grades, des honneurs, et de ne demander qu’une place d’homme de cœur au milieu des combattants. On l’avait incorporé dans un bataillon de bersagliers qui remplissent dans l’armée piémontaise le rôle de nos chasseurs à pied, et c’était avec cet uniforme sur le dos qu’il se présentait chez son ancien ami Albert de Basso-Campo.
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Après s’être embrassés, comme il convenait à deux champions d’une même cause, les deux amis entamèrent -une conversation sur les affaires du temps.
Jean Pecqueur, craignant d’être indiscret, voulut se retirer. •
Mais Albert de Basso-Campo, le prenant par la main, lui dit de rester, et le présentant au comte d’Arona :
— Mon cher comte, dit-il, je vous présente Jean Pecqueur, sergent au 2° régiment de zouaves, mon meilleur ami, depuis quelque temps.
Le comte s’inclina comme si, dans un salon de Milan, on lui eut présenté une des sommités du monde élégant.
— Depuis le combat de Palestro, nous ne nous sommes pas quittés un seul jour, et j’espère que nous ne nous quitterons pas de toute la campagne, peut-être môme pas après.
— Bonne figure ! dit le comte d’Arona en italien.
— Et brave cœur, ajouta son ami en français.
— Je suis heureux, reprit le comte, en saisis-* sant au vol, avec la îinesse italienne, la leçon délicate que venait de lui donner Albert de Basso- Campo, de me voir dans la villa de mon ami, à Partinozza, en aussi bonne compagnie. Toutes les troupes de l’armée française laisseront bon souvenir de leur passage sur la terre italienne. Mais les zouaves occuperont toujours ja première ligne.
Jean Pecqueur n’était pas habitué à ce langage. Il ne savait trop que répondre à toutes ces politesses du comte d’Arona, qui, malgré la rudesse de la vie qu’il menait, avait conservé toute la gracieuseté de ses habitudes élégantes.
Albert n’eut qu’à jeter un coup-d’œil sur son rustique ami pour deviner son embarras, et prenant aussitôt la parole :
— Mon ami, dit-il au comte d’Arona, le temps est passé où nous allions ensemble chaque soir dans quelque brillant salon milanais. Aujourd’hui, ilnousfautcontracter d’autres habitudes et prendre d’autres goûts si nous voulons conquérir enfin une patrie italienne libre. Voulez-vous avoir, comme moi, un ami d’élite dans Jean Pecqueur? Ne lui dites pas des phrases dont il comprend sans doute la grâce et la politesse, mais auxquelles il ne trouve
d’honneur. 193
pas facilement une réponse, ce qui fait que vous l’humiliez involontairement et inutilement. Jean Pecqueur est, comme la plupart des soldats de la France, un enfant enlevé à fa charrue pour être incorporé dans un régiment. Il n’y a pas moins * parmi eux de la bonne graine de généraux et d’hommes distingués. Imite *moi donc en prenant mon ami tel qu’il est. Vienne encore une bataille et il pourrait bien conquérir l’épaulette d’or ou la croix d’honneur, et je vous assure quenul neles portera mieux et plus dignement que Jean Pecqueur.
— Je le crois, dit le comte d’Arona, et j’espère que votre ami sera bientôt aussi le mien.
— Je le suis déjà, dit le sergent ; car à la façon dont vous parle mon ami Albert, je crois que vous êtes de ceux auxquels le cœur peut se donner tout de suite et sans attendre quelques jours de réflexion.
— Eh bien ! voilà qui me va et votre parole vaut toutes les plus belles phrases du monde.
Là-dessus, le comte d’Arona tendit la main à Jean Pecqueur, qui hf serra avec effusion.
— Maintenant, dit Albert, nous pouvons causer comme nous le faisions lorsque vous êtes arrivé, mon cher comte.
— Volontiers ; de quoi s’agit-il?
— De l’Italie, fit Jean Pecqueur.
— Tant mieux ; et qu’en disiez-vous ?
— Albert venait de me faire l’histoire de la Lombardie.
— Ah ! et après ?
— Il allait me parler de Venise.
• — Et voilà l’entretien que j’ai interrompu !
Le comte d’Arona mit toute son âme dans cette exclamation. Le cœuf du patriote venait de se révéler tout entier. Pendant quelques minutes il y eut un silence complet entre ces trois hommes.
Chacun donnait audience à ses pensées ou se laissait dominer par un sentiment que la pudeur virile empêchait seule d’étaler au grand jour.Lapudeur de l’homme consiste souvent à ne pas soulever le voile qui cache intérieurement une trop vive sensibilité.
Quand il se fut rendu maître de son émotion :
— Que vous disait Albert de Venise ? demanda le comte d’Arona en s’adressant à JeanPecqueur.
— Ce grand nom venait à peine d’être prononcé entre nous.
— Si jamais vous voyez cette noble cité, vous pourrez dire, comme nous tous, quelle n’a point usurpé le nom de reine de l’Adriatique, que lui avaient donné nos pères.
— C’est ce que me disait Albert.
— Parbleu ! Est-ce que nous ne sommes pas Italiens?
— Et nous avons le même cœur.
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— Et bien peu de chose suffirait pour lui rendre son ancienne splendeur, ajouta le comte.
— Dans ses lagunes, dit Albert, Venise est encore une des plus belles villes du monde. Vienne seulement pour elle un rayon de liberté et d'indépendance et vous verrez ce qu’elle deviendra.
— Dieu l’entende ! fit le comte d’Arona.
— Comme l’Italie entière, Venise a fait peau neuve, pendant les longues années de l’oppression étrangère. Si elle a conservé ses palais, ses basiliques, ses monuments, des richesses artistiques à faire envie au monde entier, elle a perdu toutes les traditions mauvaises qui ont amené sa chute et la ruine de son indépendance.
— Aujourd’hui, dit le comte d’Arona, vous ne trouverez personne dans Venise pour siéger au Conseil des Dix ou se faire inquisiteur d’Etat; mais vous trouverez cent hommes ppur un dans la bourgeoisie, dans la noblesse et dans le peuple capables de remplir toutes les fonctions que comporte la civilisation de notre siècle.
Albert de Basso-Campo remarqua le regard curieux que Jean Pecqueur dardait sur lui. Evidemment, le brave garçon n’avait pas bien compris tout ce qu’avait dit le comte d’Arona. 11 y avait là des expressions qui ne se trouvaient pas dans le langage familier du jeune sergent de zouaves.
Quand ils étaient seuls, Jean Pecqueur interrompait avec hardiesse ; mais en ce moment il hésitait. Malgré l’amitié promise, il n’était pas assuré que le comte d’Arôna voulut être pour lui ce qu’était Albert de Basso-Campo.
— Je le vois, mon cher Jean, dit celui-ci, mon ami laisse échapper en courant des expressions sur lesquelles vous voudriez qu’il vous donnât quelques explications. Vous voudriez savoir ce que c’était que le conseil des Dix et un inquisiteur d’Etat. Si l’heure n’était pas si avancée, je vous satisferais sur ces deux points. Mais l’occasion perdue aujourd’hui se retrouvera; car j’espère bien que nous serons à Venise avant la fin de l’été et alors en visitant tous ces palais et toutes ces merveilles, je satisferai à loisir votre curiosité.
Au milieu de semblables causeries, le temps marchait avec une rapidité qui n’était remarquée par personne. L’heure du repos était venue, et tout le monde était couché dans la maison avant que Jean Pecqueur, Albert de Basso-Campo et le comte d’Arona eussent pensé que le sommeil était un des besoins impérieux de notre nature. L’horloge de Partinozza se chargea de le leur rappeler. Elle sonna mélancoliquement les douze coups du milieu de la nuit et les vibrations sonores interrompirent seules un silence solennel.
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Les trois amis comptèrent les douze coups de cloche, chacun de son côté.
— Déjà minuit ! dit le comte d’Arona.
— Oui, mon ami, dit Albert; l’heure qui nous a vus bien souvent sortir d’un bal à Milan, pour aller parler de la patrie en deuil sur la place du Dôme.
— Et nos conversations nous tenaient ainsi éveillés jusqu’à l’aube.
— On a tant de choses à se dire quand il s’agit de la terre natale opprimée, qu’on n’aurait jamais fini.
— Sans doute, mais maintenant nous voyons poindre à l’aurore des jours meilleurs, et rien ne nous empêche de renvoyer nos causeries à demain.
— A demain, donc, amis.
Et tendant la main an jeune volontaire de l’armée française, il serra la main. qui lui était offerte avec une énergie qui trahissait la puissance de ses sentiments affectueux. De l’autre il prit celle de Jean Pecqueur, et lui fit comprendre qu’il voulait désormais que le sergent de zouaves vit en lui un autre Albert -de Basso-Campo.
Cette nuit était la dernière que nos amis devaient passer dans le domaine de Partinozza. Ils ne s’en doutaient en aucune façon, etgagnèrent leurs couchettes comme si le lendemain leur réservait ces plaisirs du dolco farniente qu’ils goûtaient avec tant de délices.
Mais à l’aube, lorsque Gringalet ouvrait paresseusement les yeux en écoutant la mélodieuse chanson matinale des rossignols cachés dans les splendides verdures du parc, uti cavalier, courant toute bride lâchée, s’arrêta devant la maison de Partinozza.
D’un bond, Gringalet fut à la fenêtre, et il reconnut un cavalier d’ordonnance. En pareil cas, un militaire ne se trompe jamais, et en campagne surtout. Avant que le cavalier n’eût attaché la bride de son cheval à l’anneau scellé dans le mur extérieur et destiné à cet usage, Gringalet avait deviné qu’il était temps de faire ses paquets et que l’ordre du départ arrivait.
C’était en effet d’un pareil ordre que le cavalier était porteur. L’armée française unie à l’armée piémontaise allait reprendre sa marche en avant vers le Mincio pour achever la délivrance de la
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Lombardie, et toutes deux rappelaient leurs cantonnements éparpillés de côté et d’autre. Quelques jours de repos avaient suffi, non seulement pour réparer les brèches de Magenta, mais aussi pour jeter dans tous les cœurs une nouvelle ardeur de combats.
Partout, à cette heure, les troupes se mettaient en marche. Jean Pecqueur, en recevant l’ordre de ramener au corps son détachement, voulut faire preuve de zèle. Il hâta le repas du matin et ne voulut être surpris par la grande chaleur du jour qu’ après avoir laissé Partinozza bien loin derrière lui. Tout son monde, du reste, le seconda volontiers. Quoique chacun trouvât charmante la vie qu’on menait à Partinozza, personne ne fit le récalcitrant, et Gringalet, Ben-Ticket et les soldats étrangers à l’escouade régulièrement commandée par Jean Pecqueur turent les premiers à se montrer dociles et pleins d’ardeur.
Albert de Basso-Campo et le comte d’Arona furent les seuls qui restèrent en arrière en promettant de rejoindre le détachement avant son entrée à Milan . .
Les deux Italiens éprouvaient le besoin de se trouver seuls. Ils avaient en effet bien des choses à se dire, pour lesquelles Jean Pecqueur n’aurait pas été de trop, mais qu’ils ne pouvaient ni ne
voulaient livrer aux oreilles de toute cette troupe. Ce n’était point sans un but sérieux que le comte d’Arona était venu trouver Albert de Basso-Camdo à Partinozza. Chacun, parmi les Italiens volontaires qui ont fait cette glorieuse campagne de laquelle dépendait l’indépendance du sol, avait ses idées qu’il ne livrait pas à tous les vents, qu’il ne communiquait qu’à des amis depuis longtemps éprouvés. Ces idées, discrètement propagées de la sorte, n’en ont pas moins fait leur chemin et on a pu, dans la suite, voir à l’unanimité des sentiments exprimés combien ce peuple avait conservé de sève et de tact moral nonobstant toutes les oppressions.
— Ainsi, mon cher Comte, dit Albert de Basso- Campo, quand le bruit des soldats de Jean Pecqueur se fut perdu dans le lointain, vous êtes étonné de ce que vous appelez ma défection, et nos amis partagent votre étonnement.
— Je l’avoue, mon cher Albert.
— Après ce que vous avez vu de vos yeux, hier soir, ce que vous auriez pu voir aujourd'hui si cet ordre de départ n’était pas venu ajourner nos plans, je pourrais me dispenser de toute explication.
— Oui, mon ami, je vous ai deviné.
— Cependant, comme il est bon qu’il n’y ait jamais la moindre équivoque entre nous, laissez-
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moi vous ouvrir mon cœur afin que vous puissiez un jour édifier nos amis sur ma conduite si la chose devenait nécessaire.
— Parlez, je vous écoute.
— Nous avons tous notre tâche dans l’œuvre immense qui s’accomplit, dit Albert avec une certaine solennité. Tous nous devons combattre tant qu’il nous restera un souffle de vie, tant qu’il restera un pouce de terre italienne sous l’oppression étrangère. C’est là, je crois, votre opinion comme la mienne, mon cher comte ?
— Sans doute.
— Eh bien, j’ai combattu à Palestro avec les soldats du roi Victor-Emmanuel, et le roi luimême, dans ce combat où il a montré au grand soleil la bravoure héroïque qui distingue sa race, a trouvé que j’avais bien fait mon devoir. Il a daigné me le dire.
— Et nous l’avons tous dit en même temps, parce que c’est la vérité .
— Jusque-là donc rien qui puisse étonner le plus susceptible de nos amis.
— D’accord.
— Maisàce combat, où nous nous sommes pour la première fois trouvés mêlés aux Français, j’ai pu remarquer la façon de combattre de ces hommes formés par les guerres d’Afrique. Vous avez
sans doute lu les rapports des généraux, les bulletins de la bataille. En moyenne il n’a pas été brûlé douze cartouches par soldat, et vous savez si le travail fut rude et la résistance acharnée. Voilà le spectacle qui a déterminé la conduite que j’ai cru devoir tenir depuis cette journée mémorable.
— Mon cher Albert, laissez-moi vous dire que je ne vois pas trop bien la liaison...
— En voyant ces hommeç de fer dans leur lutte formidable, j’ai été pris soudain d’un sentiment profond d’admiration et de sympathie. Puis la réflexion est venue, rapide comme elle est toujours chez nous. J’ai voulu que l’Italie comptât de nombreux amis dans cette armée accourue pour sa délivrance. Il fallait pour qu’il en fût ainsi que les Italiens fissent amitié avec les soldats français, non pas avec les officiers, chose toujours facile et agréable, mais avec les hommes des derniers rangs. Mieux que tous les autres, mon cher comte, nous sommes de ceux qui savent accomplir de semblables devoirs quand ils entrent dans notre tête et dans notre - cœur. Il n’y a aucun orgueil déplacé à nous rendre cette justice. Si vous aviez été avec moi, non seulement vous m’auriez ' approuvé , mais vous m’auriez secondé le plus agréablement du monde.
— Certainement, mon cher Albert, de tout mon pouvoir.