CHAPITRE IX
RÉPONSE A NOS ADVERSAIRES SUR LE REPROCHE d'aVOJR SUIVI LAUNOY , ET SUR CECI : » QUE CE QU'ON VIENT DE LIRE NE PROUVE QUE LE COMMENCEMENT DES DIS- PUTES. »
I. La question n'est pas si Launoy Ta dit, mais si c'est vrai. — II. Le commencement des disputes prouve le commencement de l'opinion : trois suppositions possibles. — III. 1° Avant les disputes , tout le monde croyait l'immaculée conception : absurdité. — IV. 2o Les uns croyaient l'immaculée conception et les autres ne la croyaient pas sans disputer : absurdité. — V. Personne ne croyait l'immaculée conception ; voila pourquoi on ne disputait pas : supposition seule vraie.
1. Jai été attaqué sur ces deux derniers chapitres, et je n'ai point de raison de le dissimuler. La vérité, au contraire, n'a qu'à gagner à la publicité des réponses qui m'ont été faites. On m'a donc répondu premièrement que je reproduisais la doctrine de Launoy. Je ne vois pas ce que cela fait à la question ; mais au fond, n'ayant point lu les dissertations de Launoy sur cette matière, je ne sais ce qui en est. Que Launoy l'ait dit ou non , ce n'est pas ici ce qui importe : ce qui importe, c'est desavoir si ce que j'ai dit est ou non la vérité. Si ce n'est
pas la vérité, je suis prêt à me condamner moimême; mais si c'est la vérité, je ne dois point rougir de lavoir dite , qui que ce soit qui l'ait dite avant moi.
Au reste, je le répète, ce n est point Launoy que je cite, mais Fleury; ou plutôt c'est le fait lui-même, qui n'appartient ni à Launoy ni à Fleury. Or , si on ne veut point convenir du fait que j'avance d'après l'histoire , et que je prouve d'ailleurs, que Jean Scot est le premier maître qui ait enseigné et écrit ouvertement et publiquement l'opinion de la conception immaculée, qu'on détruise ce fait en montrant le nom , les discours et les écrits de ceux dont Scot aurait suivi les traces. Mais si avant lui on ne peut en montrer d'autres , qu'on convienne donc qu'il est le premier.
II. En second lieu on m'a répondu que ceci ne montre que le commencement des disputes. Le commencement des disputes ! mais ce commencement des disputes ne constate-t-il pas le commencement de l'opinion? Nous Talions examiner.
On avoue donc qu'on ne disputait pas auparavant: c'est-à-dire avant Jean Scot, et surtout encore moins avant saint Bernard. Or, sur ce
fait^ je dis qu'il n'y a que trois suppositions possibles: 1^ Ou bien, avant ce temps, tout le monde croyait au privilège de la conception immaculée en faveur de la sainte Vierge , et alors il n'y a pas à s'étonner qu'il n'y eût pas de dispute; 2^* ou bien les uns croyaient à ce privilège et les autres ne l'admettaient pas , mais sans disputer ; ou bien /enfin , personne n'exemptait la sainte Vierge delà loi commune des enfants d'Adam , d'être conçus dans l'iniquité, et c'est pour cela qu'il n'y avait pas de dispute. 11 faut donc voir laquelle de ces trois suppositions est la vraie.
III. Veut-on qu'avant ce qu'on convient être le commencement des disputes, tout le monde crût paisiblement au privilège de la conception sans tache, contre la loi commune de l'Ecriture? Alors il se trouvera que le premier qui n'y ait point cru, sera un des plus illustres Pères de l'Eglise, un des plus grands saints, saint Bernard. Etrange événement ! et saint Bernard, le Père par excellence de la dévotion à la sainte Vierge , se sera élevé tout d'un coup, publiquement et avec une force extrême , contre ce privilège de la conception sans tache que lui seul dans le monde entier ne croyait
pas ! Quoiqu'il fût le seul qui n'y crût pas , il l'aura attaqué résolument , sans ménagement ni miséricorde aux yeux de tout l'univers qui y croyait, et il l'aura attaqué comme étant une prétention nouvelle : lui déniant le fondement de la raison, de la tradition, de l'autorité : affirmant que jusques-là il n'avait vu cette pensée que dans quelque peu d'ignorants, et disant qu'il n'avait d'abord dissimulé leur erreur et leur superstition qu a cause de leur simplicité et de la bonne foi de leur piété envers la bienheureuse Vierge (1) : à qui persuadera-t-on un pareil renversement du sens commun ?
D'un autre côté , tandis que tout le monde vivait persuadé paisiblement et sans contradiction , selon la supposition où nous en sommes, que la bienheureuse Vierge a été conçue sans péché , il se trouvera que le premier docteur qui veut enseigner cette croyance dans ses leçons publiques et dans un écrit , ne la propose que comme problématique, que comme probable , que comme un objet de dispute et commence son discours par dire : n On dit )) communément qu'elle (la sainte Vierge ) a
(1) Ep. 174, ci-dessus, c. 11.
» été conçue en péché originel. » Quoi de plus ridicule que celle supposition ! Et d'ailleurs nous avons vu qu'elle est démentie par renseignement de tous les Pères (1).
IV. Dira-t-on que, du temps qui précéda ces disputes, les uns reconnaissaient le privilège de l'immaculée conception et les autres ne la reconnaissaient pas, mais sans disputer ; Fhypo- Ihèse n'est guère moins absurde. Les hommes n'étaient donc point alors disposés comme de nos jours à l'égard de leurs opinions , et la nature humaine a donc changé depuis se tempslà. Quoi, douze ou treize siècles durant, ni la propension naturelle qu'ont tous les savants de communiquer la science qu'ils ont acquise, ni le zèle que la religion inspire de défendre la vérité et de combattre l'erreur n'engageaient ni les uns ni les autres à s'éclairer mutuellement , à s'attaquer, à se défendre? Durant tout ce temps-là , il ne se sera pas Irouvé un seul écrivain de l'un ni de Tautre parti qui ait voulu faire valoir ses raisons et réfuter celles de ses adversaires? Il ne se sera pas trouvé un seul prédicateur qui ait traité en chaire de celle
(1) G. I, Notice.
matière en litige , ni un seul maître qui en ait disputé dans ses leçons ou dans ses traités ?
Mais depuis le milieu du Xl^ siècle, et surtout depuis le commencement du XIV% où vécut Jean Scot, la question de la conception immaculée a été dans l'Eglise une vraie pomme de discorde : la division des esprits sur ce point n'a plus cessé de se signaler par des animosilés, des faits éclatants , des disputes , des troubles de toute espèce. Et la même division aurait existé auparavant pendant tant de siècles sans avoir donné lieu à aucun fait, à aucune dispute, à aucune controverse qui en ait marqué la trace? La nature de la question, la nature de l'esprit humain, l'intelligence des choses ne permettront jamais à un homme qui pense de s'arrêter à celte supposition.
V. Reste donc la troisième , la seule possible et la vraie : le commencement des disputes marque, le commencement de la division des esprits. Auparavant on ne disputait pas parce qu'il n'y avait qu'une croyance. Or , Tunique croyance, avant les disputes , n'était point celle du privilège de la conception immaculée : la manière dont la dispute a commencé le prouve, et nous l'avons démontré. Ce que tout le monde
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croyait donc du temps que personne ne disputait sur la conception de la bienheureuse Vierge, c'est ce qu'enseignait saint Anselme (1), ce qu'enseignait saint Bernard (2), ce qu'enseignait l'Ecole durant tous les XIP et XIII® siècles et au XIV®, ainsi que Jean Scot l'avoue : "~ Qu'elle a été conçue en péché originel. »
VI. Jusqu'à saint Bernard , les Pères s'expliquaient là-dessus simplement, moins expressément, avec moins de précision, avec moins d'étendue , sans établir de discussion, sans rapport à une opinion différente, parce que, de ce temps-là encore, cette opinion différente n'existait pas.
(1) Ci-dessus, c. I.