U.UC
vant tenir lieu du sien. Or , M. le supérieur du séminaire se contenta de faire connaître une certaine humeur chagrine , que l'ouvrage lui causait, et refusa de communiquer aucune remarque des examinateurs, ni d'indiquer aucun passage oii on eût pu trouver à redire. Pour le second, que l'auteur envoya par une main sûre, un certain temps après le premier, il ne put savoir ce que son évêque en jugeait : le prélat ne lui répondit pas; et, plus tard, quand il parut imprimé, il dit ne l'avoir jamais vu.
Les deux écrits ayant été imprimés en même temps, en 1850, et l'auteur ayant appris que son évêque les improuvait, les condamnait, y trouvait une doctrine pernicieuse aux âmes ot un grand nombre de propositions fausses ^ erronées j, scandaleuses^ injurieuses aux évêques , au pape, à r Eglise; approchantes de l' hérésie , etc., etc., pria le prélat , à plusieurs reprises, de lui indiquer quelle était cette mauvaise doctrine, et où étaient ces monstrueuses propositions ; il ne put jamais l'obtenir.
L'auteur a fait les mêmes démarches auprès des éminents cardinaux des congrégations romaines, soit avant, soit après que les écrits ont été par elles examinés et jugés. — Avant
de les condamner, ils se sont excusés de dire pourquoi ils les condamnaient; après les avoir condamnés une première fois , ils ont refusé d'indiquer ce qu'il y avait à corriger pour les mettre à l'abri de leur censure. Quand ils ont été revus, retouchés et réimprimés, ils les ont condamnés encore sans jamais vouloir dire pourquoi.
N'est-ce pas là proprement se jouer, ou bien nous traiter avec empire et vouloir dominer sur notre foi, contre la défense de Jésus-Christ et la règle de l'Apôtre (Malt., XX, 25. 2 ad Corint., î, 23)? Aussi, l'auteur a-t-il fini par demeurer persuadé qu'il n'y a pas de bonne foi dans cette affaire de la part de ses censeurs, et que ce qu'on poursuit dans ses livres n'est autre chose que la vérité qui déplaît, et non point l'erreur, dont ils sont exempts. Le lecteur appréciera son jugement, et il jugera lui-même si c'est ainsi que des hommes graves doivent se conduire dans l'examen et le jugement des livres, du moins quand ils agissent sans passion, et qu'ils n'ont en vue que la gloire de Dieu et l'intérêt de la vérité.
11 faut dire maintenant quelques mots des raisons qui déterminent l'auteur à persister
dans la publication de cette controverse, jusqu'à inriprimer son volume pour la troisième fois.
L'auteur est prêtre de la religion véritable. En cette qualité , sa gloire est d'aimer la vérité, de la chercher, de la tenir, de la défendre. Cette gloire, il ne peut se la laisser ravir. Or, il est persuadé que la meilleure apologie de sa personne et de ses écrits sont ses écrits euxmêmes.
C'est pour cela qu'il les rend publics, et qu'il en appelle, avec confiance, contre les censures injustes sous lesquelles on a voulu les étouffer, au jugement de tout ce qu'il y a dans l'Eglise catholique d'hommes libres, d'esprits éclairés, et de cœurs amis de la vérité et de la justice.
On ne répétera point ici ce que l'auteur a dit dans l'introduction de l'édition précédente, et qu'on trouvera ci-après ; seulement on fera remarquer que les motifs qui commandaient une seconde édition, eu exigent encore plus étroitement une troisième.
Il faut ajouter la raison qui se tire du danger imminent d'une fausse définition dogmatique dont nous sommes menacés.
Or, une fausse définition peut devenir une source de tant de maux, et est déjà de soi un
1 0 a\t:rtissement.
si grand malheur dans l'Eglise, qu'il n'est rien que chacun ne doive faire, selon son pouvoir, pour le prévenir. C'est ce que l'auteur comprend.
Sans doute, il y en a qui ne croient pas ce malheur possible, de la part d'oii nous le craignons; mais leur sécurité n'ôte pas le péril ; elle le rend , au contraire, plus à craindre. Qu'on en pense ce qu'on voudra : Jésus-Christ ne nous a pas fait de promesse contre un tel malheur, et , si l'on voulait bien ne pas fermer les yeux pour ne pas voir, l'expérience du temps passé ne nous a que trop bien prouvé que ce malheur est plus que possible.
Tout le monde n'est-il pas témoin de l'existence dans l'Eglise dun parti agitateur, avide de nouveautés et de troubles , dont le fanatisme ne connaît ni règle ni frein ? N'est-il pas évident que ce parti tient la cour de Rome à sa discrétion? Les congrégations romaines ne sontelles pas remplies de théologiens imbus de toutes les erreurs et animés de tout le fanatisme de ce parti ? Rome n'a-t-elle pas, il n'y a encore que quelque temps , pris fait et cause , même contre des actes solennels de nosévêques, pour l'organe de ce parti, pour cette feuille décriée
AVERTISSE5IEXr. ^ I
partout à cause de son esprit de sédition, de calomnie, d'injure et de mensonge?
Eh bien! tout ce parti remuant, tous ceux qui le composent , depuis le plus petit jusqu'au plus grand , demandent à grands cris qu'on érige en article de foi la croyance populaire à l'immaculée Conception de la sainte Vierge. Tous saluent d'avance cette définition et la proclament, dans leur profond aveuglement, comme le remède à tous les maux de l'Eglise. Ils la montrent au souverain pontife, Pie IX, depuis son avènement au siège apostolique, comme l'acte qui doit illustrer et immortaliser son pontificat.
D'ailleurs, les ruines que les théologiens romains ont accumulées autour d'eux , le relâchement universel où ils ont précipité toute l'Eglise , ne nous autorisent-ils pas à tout appréhender de leur part ?
Qu'ont-ils fait de la pratique de la pénitence? Qu'ont-ils fait de la partie affliclive et essentielle de cette vertu : de l'abstinence et du jeûne? Plus de vendredi et de samedi, plus de carême ; et c'est Rome, conseillée par eux , qui, par des dispenses répandues à pleines mains . a tout détruit.
i 2 AVERTISSEMENT.
Les théologiens de la cour roQiaine ont iniîoduit dans les mœurs des chrétiens la lèpre de l'usure , ce crime, un des plus abhorrés par les livres saints, ils ont voulu qu'on puisse désormais allier la pratique de ce crime avec la pratique de la dévotion ; et ils ont décidé qu'on ne doit pas troubler la conscience des chrétiens qui donnent leur argent à usure (1), contre la défense de la loi de Dieu , et prennent le surcroît au-dessus du capital, en dehors des titres reconnus , du gain cessant ou du dommage naissant (2).
Les théologiens de la cour de Rome ont donné des décisions telles , que les personnes mariées peuvent bien aujourd'hui, au milieu des pratiques chrétiennes, vivre dans le mariage, comme les païens qui ne connaissent pas Dieu (3). Ils ont prescrit aux ministres de la religion de ne pas les éclairer, même dans le secret du confessionnal, sur les devoirs par ticuliers de leur état, les lois de la chasteté conjugale et les règles même de la nature : de
(l) Ps. XIV.
{'l)Décis. delà Pén., IG septembre 1830; 14 aoûl I80I ; 11 novembre 1831.
(3)Tob., Viîl, o.
peur que la connaissance du devoir ne vienne à troubler leur conscience dans leurs désordres (1).
Que dirai-je des théâtres? Les Pères de lEglise, notamment Tertulien, saint Ephrem et saint Augustin, disent que les théâtres , où se donne le spectacle de la tragédie et de la comédie , sont les assemblées et les écoles du diable. Les hommes et les femmes qui font métier de représenter ces spectacles étaient, jusqu'à nos jours, traités en excommuniés; leur profession est déclarée infâme par les anciens conciles, et elle l était même aux yeux des philosophes prophanes. Eh bien! les théâtres et les comédiens se voient de nos jours , au grand étonnement du monde même, réconciliés avec TEvangile : les comédiens sont admis à la réception des sacrements. Tout récemment encore le gouvernement de Rome , administré par des prêtres et dirigé par les théologiens des congrégations, a invité et exhorté, même avec promesse de récompenses, au nom du premier vicaire de Jésus-Christ, les littérateurs à composer, soit en vers soit en prose, des pièces de
(1) Réponse de la Pén., du 8 juin 1842,
théâtre , c est-à-dire à élever des trophées païens aux démons.
Les danses et les bals sont encore d'autres passe-temps païens où se déploient, par excellence, les pompes du démon, auxquelles nous renonçons à notre baptême; or, les danses et les bals semblent aujourd'hui n'être plus interdits aux chrétiens. Y en a-t-il, en effet, quelque grands qu'en soient les excès, pour la fréquentation desquels on voie quelqu'un privé de l'Eucharistie ?
Pour tout comprendre en un mot , dans les deux siècles précédents on avait signalé une certaine méthode toute nouvelle de raisonner et de juger relativement à la décision des cas de conscience. Cette méthode anlichrétienne avait excité, en France principalement, une clameur générale. Les littérateurs et les philosophes chrétiens l'avaient persifflée; lesévêques l'avaient unanimement condamnée; les papes mêmes, à Rome, avaient prononcé que celte morale était entièrement opposée à la simplicité de r Evangile et à la doctrine des saints Pères; qu'elle élargissait , ou, pour mieux dire, qu'elle pervertissait la voie du salât , que Dieu lui-même a déclare être une voie étroite ; qu'elle était la voie large et
spacieuse qui mène à la perdition ^ et que y si, par malheur^ elle devenait la règle de conduite des fidèles , elle aurait pour résultat le débordement delà corruption des mœurs des chrétiens (i). Or, les théologiens des congrégalious ont adopté, de nos jours, cette méthode de morale. Ils ont fait plus , ils ont obtenu la canonisation d'un casuisle qui a fait de celle source de corruption , de celte voie large et spacieuse , la base de toute la théologie des mœurs , et qui en a consacré, par ses décisions, les conséquences pratiques les plus honteuses.
Voici en preuve quelques décisions de cet auteur, choisies entre mille :
Sur le cuîle de Dieu : « Le précepte du décalogue tou- » chant la sanctification du jour du Sabbat oblige-t-il à » rendre à Dieu un cuUc , même intérieur ? — Scolus , M Àngel et Tabien l'affirment;... mais on le nie le plus » communément; » et c'est la décision qu'il adopte (2).
Cette morale est pharisaïque et consacre l'hypocrisie ; elle encourt la malédiction de Jésus-Christ quand il dit aux Juifs : « Ce peuple m'honore des lèvres; mais son » cœur est loin de moi 3).» Elle est directement contraire
(i) Décret d'Alex. VU, de l66o. Ben., XIV, Apostol. con^rif j/f., 26 juin 1749.
(2) Lib. IV, tract. 3, de Terlio prœc. Dec.,i:. 1, q. 2, no 204.
(3) Matt.,XV,8.
1 6 AYERTISSEMENT.
à ces paroles célèbres du même Sauveur. «Dieu est esprit, » et il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et » en vérité (1). »
Sur le jeûne , il autorise la décision révoltante de Filiutius, tympanisée par Pascal : « Celui qui s'est fatigué à » quelque chose, comme à poursuivre une fille, est-il » obligé de jeûner ? Nullement. — Mais s'il s'est fatigué » exprès pour être par là dispensé du jeûne, y sera-l-il » tenu ? — Encore qu'il ait eu ce dessein formé , il n'y » sera point obligé (2). » Voici ses paroles : « Celui qui » s'est fatigué dans la vue d'être par là exempté du jeûne, » lors môme que ce sera pour une mauvaise fin {eliam » malofine), n'y est pas obligé, cela ne paraît point dou- » teux (3). »
Sur Vhomicide , il enseigne qu'il est permis à un homme noble de tuer celui qui s'approche de lui pour lui donn* r un coup de canne ou un soufflet. Il enseigne encore qu'il est permis de tuer un voleur pour la valeur de quelques ducats, et même, en certains cas, pour la valeur cVun écu, comme disait Escobar, et nonobstant la condamnation de sa thèse. Il ajoute : « Nous disons avec Lessius, Sotus, » Banac , Prado, Trii^/mc/i., etc., qu'il est permis de tirer » de loin sur le voleur et de le tuer , s'il emporte la chose » volée, et si , averti du coup dont on le menace , il no » veut pas la laisser. » Enfin : « Vous est-il permis de tuer » le voleur s'il a mis en lieu sûr la chose enlevée encore » existante et que vous vouliez la recouvrer? — Saint » Antonin et d'autres le nient ; mais l'affirmative me pa-
fl} Jean, IV, 24.
(2) Prov., let. V.
(3) Lib. iV, ir. G. de prœc , Ecd., c. 3, if- iOio.
AV-ERTISSEMENT. 17
» raît plus probable , au cas qu'il n'y ait pas pour vous d'es- » pérance de recouvrer votre bien par une autre voie (1).»
Sur le serment et les restrictions mentales : «Un accusé ou » un témoin interrogé illégitimement par le juge , peut » jurer qu'il n'a point connaissance du crime, quoi qu'il » le connaisse en effet , en faisant celte restriction men- » taie : qu'il n'a point connaissance du crime sur lequel on » puisse légitimement l'interroger ; ou bien : qu'il n'a point » connaissance du crime , pour en déposer. Il faut décider » de même : si le témoin n'est pas tenu de déposer pour » une autre raison , comme , par exemple , s'il lui est » prouvé que le crime a été commis innocemment ; ou » s'il connaît le crime , mais sous secret , avant qu'aucun » bruit ne s'en soit répandu. »
Mais si l'accusé ou le témoin est interrogé par le juge légitimement? — « En jugement . si le crime est tout-à-fait » occulte, le témoin peut dire que l'accusé ne l'a point » commis , et même il est tenu de le dire ainsi. L'accusé » le peut aussi s'il n'y a point une bonne demi -preuve {si » non adest semiplena probatio) ; parce qu'alors le juge » n'interroge point légitimement. »
« L'accusé interrogé légitimement peut-il nier le crime, » même avec serment, s'il est menacé d'une grave peine, )) par suite de son aveu ? — Elbel nie plus probablement; » mù'is Lessius, Lugo^ Tambourin, Sa eiFiliulius^ etc. di- » sent assez probablement (2) que l'accusé , s'il est menacé » de la peine de mort, de la prison ou de l'exil perpé- » luel , de la confiscation de ses biens , des galères ou au- )) Ire peine semblable , peut nier le crime , même sous le
(1} Id. lib. tr., cap. Dub. 3, q. 1, 2, 3. (2)Cela sigiiine , d'aprùs les principes de l'auieur , que ce senliment peut être suivi.
i 8 AVERTISSEMENT.
» serment (au moins sans péché grave) en faisant en » secret cette restriction : qu'il ne l'a point commis , en » tant qu'il soit tenu de ï avouer (qualenus teneatur illud » faleri) , pourvu qu'il ait l'espoir d'éviter ainsi le châtii) ment. Elbel ajoute que , quoique ce sentiment soit le » moins probable , il faut pourtant l'insinuer aux accu- » ses et aux confesseurs , afin de mettre ceux-là à l'abri » d'une faute grave où ils tomberont facilement, si on les » oblige à confesser leur crime (!}. » Peut-on imaginer une doctrine plus infâme et plus subversive de la justice ! C'est cependant la doctrine adoptée par l'auteur. Ecoutonsle encore :
« Si quelqu'un a reçu de l'argent à titre de prêt , et » qu'ensuite il ait satisfait, il peut dire qu'il n'a point reçu » de prêt , en faisant mentalement cette restriction : de » manière à être obligé de rendre. Si quelqu'un a contracté » mariage , y étant forcé, il peut affirmer devant le juge, » même avec serment , quil na pas contracté. Egalement n celui qui a promis mariage , mais par une promesse qui » ne l'oblige pas , peut nier qu'il ait promis , sous enten- » dant : de manière à y être tenu (2). »
Nous pourrions continuer tout un volume ; mais en voilà assez pour donner une idée de l'étrange corruption que répand sur tous les devoirs de la morale le casuiste dont nous parlons.
Le souverain pontife Grégoire XVI, avant de procéder aux cérémonies de la canonisation de l'auteur probabiliste, avait proposé, selon les
(1) Lib. IV ; trac, 2, de secundo prœc. dec , c. 2; de Jurant Dub. 4; no 154, 55, 56.
(2) Id., Id., no 159.
règles usitées , à une commission de théologiens de la cour romaine la question de savoir, si ses livres ne contiennent aucune erreur contre la foi ou les bonnes mœurs , ni aucune doctrine , pensée ou opinion nouvelle^ étrangère, et qui s'écartât du sentiment commun de V Eglise romaine et de ses théologiens. Or les théologiens consulteurs, pleins eux-mêmes de toutes les maximes de la morale corrompue et corruptrice contenues dans les livres dont lexamen leur était confié, répondirent tout naturellement que la doctrine de l'auteur est irréprochable , et , sur ce faux témoignage ;, le casuiste fut canonisé.
Benoît XIV, dans son Trailé de la Canonisalion des saints, cite comme règle obligatoire , les dispositions du décret d'Urbain VIII, ainsi conçues : a Si celui qu'il s'agit » de canoniser à écrit des livres, des traités , des médita- » lions, etc., on n'en devra venir à aucun acte d'enquête, » qu'auparavant la sacrée congrégation n'ait examiné » avec très-grand soin si ces écrits contiennent des ern reurs contre la foi ou les bonnes mœurs , ou quelque » doctrine nouvelle , clrangêre et contraire au sentiment » commun et à la coutume de l'Eglise. »
Le même rapporte aussi , en l'approuvant , ce qui suit , tiré de la relation de la canonisation de saint Charles , évèque de Milan : « On doit examiner et discuter mûre- » ment tous les écrits de ceux dont on propose la canoni-
iO AVERTISSEMENT.
>y sation , pour savoir s'ils contiennent partout une doc- » trine saine et conforme à l'enseignement de l'Eglise » catholique romaine ; parce que s'il en est autrement , )) et si les auteurs y avancent des pensées [conceptus], ou » des opinions différentes de ce que tiennent et ensei- » gnent communément l'Eglise romaine et les docteurs de » l'Eglise romaine , il se faut absolument abstenir de la » canonisation ; parce qu'il est certain que les mauvaises » doctrines déplaisent à Dieu , et que les auteurs n'en » peuvent être censés amis de Dieu. »
Enfin , il conclut lui-même : « Si les livres de ceux » dont on propose la canonisation sont exempts de toute » erreur, il sera permis de procéder aux autres enquêtes » de leur cause. Mais si , ce qu'à Dieu ne plaise , leurs )) livres contiennent des erreurs, qu'on impose silence à la » cause de leur béatification et de leur canonisation ; » attendu qu'il n'est pas expédient de proposer au culte » public celui qui a émis dans ses écrits quelque chose » contre la foi ou les bonnes mœurs , ou qui a tenté » d'introduire une doctrine nouvelle , ou étrangère ou » différente du sentiment commun et de la coutume de » l'Eglise, comme nous le démontrerons plus bas (1). »
Dans un autre endroit du même traité , le même pape dit : « Selon la loi des mêmes décrets, on ne pourra passer » outre aussitôt qu'il sera constant que le serviteur de » Dieu aura écrit quelque chose contenant des erreurs >i contre la foi ou les bonnes mœurs , et contre le commun » sentiment de l'Eglise , lors même que ce sera sans le » savoir et à bonne intention. (2). »
(1) Lib. 2, c. XXV.
(2) Lib. id., ch. XXX lîl, no 13.
îl est de la dernière évidence que si l'on eût suivi ces règles nécessaires , jamais Alphonse de Li-uori n'eût pu être canonisé. Il ne l'a donc été que parce qu'on ne les a pas suivies. La canonisation de cecasuisteadonc été faite contre les règles du Saint-Siège , qui sont ici celles de la religion et de la raison. Elle a donc été évidemment subreptice en ce qu'elle porte , comme sur un fondement essentiel , sur la déclaration des consulteurs, qui ont assuré que sa doctrine est pure et saine , comme les règles l'exigent, tandis que cela n'est pas.
La plupart des prêtres , surtout ceux qui sont ultramontains de sentiment , ont inféré aveuglément, de la canonisation de lauteur, la sainteté et la sûreté de sa doctrine. Par là , la voie étroite de V Evangile , selon l'expression des papes, aétée'/ar^ze, ou, pour mieux dire, pervertie, et la voie large et spacieuse^ qui conduit à la perdition, a été partout inaugurée dans la pratique. Depuis ce temps, c'est presque en vain qu'on cherche les mœurs des chrétiens dans le christianisme; même parmi le petit nombre de ceux qui se conforment aux pratiques extérieures de la religion , on a de la peine à en rencontrer quelques-uns qui ne mènent une vie toute païenne.
Qu'y aura-t-il d'étonnant si ceux qui ont détruit la pratique de la morale ancienne , se
ââ AVERTISSEMENT.
portent, par corapensation, à l'entreprise d'introduire une nouvelle foi?
C'est certainement la volonté de Dieu que les hommes qui se sentent touchés de ces nouveautés et de ces désordres, et qui n'ont point de mission pour s'y opposer autrement , s'y opposent par leurs écrits. Jésus-Christ a promis que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre l'Eglise. Les portes de l'enfer sont les erreurs , les maximes corrompues du siècle. Il n'a pas dit que les erreurs, les abus, les prévarications n'entreront jamais dans l'Eglise, mais qu'elles n'y prévaudront pas. Or, comment procure-t-il qu'elles n'y prévalent ? — En suscitant des volontés et des efforts qui s'y opposent. Au milieu des abus , des erreurs et des prévarications les plus généralement répandues , il fait toujours qu'il se trouve dans l'Eglise, quoiqu'on petit nombre, des voix qui réclament pour la vérité , pour la pureté de la morale , pour l'ancienne discipline. Il arrive de là que les abus et les erreurs ne prescrivent point; et que les fausses décisions et même les fausses définitions ne parviennent jamais à réunir cette unanimité légitime d'adoption , et cette possession ouverte et tranquille qui leur
donnent force de loi : et ainsi l'erreur et l'abus, quel que soit le nombre de ceux qui les adoptent, ne sont jamais dans l'Eglise que le fait des particuliers ; et la vérité , défendue et maintenue par un petit nombre uni à l'Ecriture, à la tradition des canons et aux saints du temps passé, ne laisse pas d'être, par eux, la doctrine constante de l'Eglise, assez visible pour être trouvée de ceux qui l'aiment.
Voilà donc la grande raison qui porte l'auteur à s'opposer à la tentative d'un nouveau dogme de foi , avec d'autant plus d'efforts que la décision qui l'imposerait paraît plus imminente.
Dans cette édition, on reproduit exactement la deuxième, sans autres changements que quelques corrections grammaticales, ou ne portant que sur des détails qui ne touchent ni au fonds ni à la doctrine.
On trouvera à la suite de l'ouvrage quelques morceaux de la première édition , retranchés par lauleur dans la deuxième, sur la pensée que là était , sans doute , ce qui avait principalement déplu.
Enfin, on y joint d'autres pièces utiles
à la défense de l'auteur, et tout à la fois importantes pour la fin principale de l'ouvrage.
I el II. Du rapport de cette question avec riionneur de la sainte Vierge. — IV. De la croyance des fidèles et de son importance. — V, Du poids du sentiment des théologiens et des raisons de convenance. — III, VetVI. Vrai état de la question. — VII et IX. Fins de cet ouvrage. — VIII. Intentions de l'auteur. — X. Réi)onse ;■) l'objection que les souverains Pontifes avaient autrefois défendu de discuter cette opinion. — XI. Qu'il eût mieux valu ne pas réveiller de nos jours , en France , cette dispute entièrement éteinte ; mais puisque les partisans de l'immaculée conception l'ont réveillée, l'équité demande que nous puissions leur répondre, et que nos consciences ne soient pas opprimées.
1. Tout ce que nous sommes de callioliqiies , tenons pour inviolable la doctrine du concile de Trente. Nous croyons donc tous (( que la )) sainte Vierge, qui règne avec Jésus-Christ, ' offre ses prières à Dieu pour les hommes:
» qu'il est bon et utile de l'invoquer en la sup- » pliant, et de recourir à ses prières, à son » assistance et à son secours, pour obtenir les » bienfaits de Dieu, par son fils Jésus-Christ » Notre-Seigneur , qui seul est notre Rédemp- » leur et notre Sauveur (1). » Nous croyons encore tous avec les Ecritures et la tradition des saints Pères , de qui nous tenons la doctrine et la forme de toute vraie piété, que la sainte Vierge a réuni en elle le double miracle de la maternité divine et d'une intacte virginité. En conséquence, nous faisons profession envers la Mère de Dieu d'un très-profond respect, et nous lui rendons, à ce titre, un culte spécial de religion au-dessus de tous les autres saints. IL Nous sommes donc tous d accord sur ce point : qu'il faut honorer la sainte Vierge; nous devons l'être encore sur celui-ci : que la sainte Vierge ne peut êtie honorée que par la vérité. Comment des louanges d une vaineimagination, des éloges sans réalité, pourraient-ils servir à son honneur et à sa gloire ? D ailleurs , quand nous honorons la sainte Vierge, ce nest pas tant elle au fond que nous honorons, parce que
ri) Coneil. Ttid., S 2o, de inroc.
ÎXTRODUCTIO^f. 27
ce n est pas à elle que notre culte se termine : ({ Tout culte religieux se doit terminer à Dieu » comme à sa fin nécessaire , » a dit excellemment Bossuet (1). Tout ce qu'il y a de grâces et de grandeurs dans la sainte Vierge appartient à Dieu qui en est lauteur. La sainte Vierge elle-même le publie : « Le Tout-Puissant a fait )) en moi de grandes choses (2). )) Ainsi , en célébrant ses prérogatives , c'est Dieu que nous louons. Or Dieu, qui est la vérité, n accepte point de fausses louanges. Il nous en a avertis par la bouche du saint homme Job : « E&t-ce » que Dieu a besoin de votre mensonge ? est- » ce qu'il a besoin que vous inventiez en son » honneur (3)? » On ne saurait donc, sans une témérité qu il condamne , \e louer et lui rendre grâces d avoir opéré d^es mystères qu'il n'a point opérés.
m. Ce n'est donc point de la question* S'il faut hœiorer la sainte Vierge , que dépend celle de savoir s'il faut lui décerner le titre de conçue sans péché, mais entièrement de celle-ci : S'il est vrai quelle le soit ? s'il est réel que la sainte
(1) Exposition de la doctrine catholique.
(2) Cant. Magnif.
(3) Job, XÏII, 7.
Vierge a été conçue sans le péché originel ; si nous le savons positivement , c est-à-dire si Dieu l'a révélé (car qui pourrait prétendre savoir un fait si caché sans la révélation divine); si, disje, nous le savons et que Dieu l'ail révélé, alors lien de plus juste : que cela soit cru, que cela soit défini ! si, au contraire, la chose n'est pas, ou, ce qui est égal pour nous, si nous ne savons ])as que cela soit, n'ayant point de révélation à ce sujet, alors con)menl croire ce qu'on ignore et comment définir ce qu'on ne sait pas?
Voilà donc ce qu'il faut se demander avant tout : Est-il réel effectivement que la sainte Vierge ait été soustraite à la loi universelle de la conception dans le péché? Cela est-il su et ^u de science certaine? Dieu la-l-il fait, et l'al-il manifesté au genre humain par la révélalion authentique de Jésus-Christ et des apôîres?.
IV. La question : Si les fidèles le croient , si les fidèles le pensent, ne doit pas influer ici. En effet, qui l'a dit aux fidèles? sur quel fondement les fidèles le croient-ils? Est-ce aux fidèles à déterminer, par leurs croyances , la foi des pasteurs, ou aux pasteurs à former les croyances des fidèles ? Quoi ! je me persuade-
rais (|ue les fidèles savent ce que les pasleurs ne savent pas! Enfin, dans le cours des temps, combien n'a-l-on pas vu parmi le comnuin des fidèles de fausses croyances accréditées? Que, dans certaines actions pratiques où il s'agit du bien et du mal moral, on appuie la décision de certains points sur les sentiments des fidèles d'une raison droite et d'une conscience timorée, cela se conçoit ; mais quand il est question, comme ici, dun pur dogme, d'un pur fait positif dépendant uniquement d'un libre décret de Dieu , et auquel ni la raison ni la conscience humaine nont aucun rapport, do quoi peutservir à la solution le sentiment des fidèles?
D'ailleurs, (pielle est la croyance des fidèles? c'est encore un point de discussion. 11 y en a un grand nombre, je le veux, qui croient à la conception immaculée de la bienheureuse Vierge ; mais il y en a aussi un bon nombre qui n'y croient pas , et ce ne sont pas les moins instruits. De plus, depuis que cette dispute s'est réveillée et que la bulle du saint Père, Pie iX(l) a appris à tout le monde l'état de la question, une infinité de fidèles de toutes les classes ont
(1) Uln primum, du 2i février 18 j9.
fort bien compris que ce n'est ici qu'une controverse, et par conséquent ils ne croient rien, ils ne pensent rien, mais ils attendent ce qui s'en décidera. Et encore je ne parle ici que des bons fidèles, que des fidèles pieux; car, qui doute du peu d'intérêt que les chrétiens indifférents (et qui forment , hélas ! un si grand nombre) portent à cette question? N'estil pas vrai malheureusement que beaucoup ont déjà de la peine à croire les dogmes du symbole des apôtres? Qu'est pour ceux-là l'immaculée conception, qu'un nouvel obstacle, qu'un prétexte de plus à leur incrédulité?
Le sentiment des fidèles pourrait faire quelque impression s'il remontait aux premiers siècles du christianisme. Le pape Alexandre VII , qui en a parlé, dit bien que ce sentiment est ancien (i) : Velus fidelimn jrielas senlientium; mais il ne dit pas qu'il soit de tous les temps. Il pouvait être ancien du temps d'Alexandre VII, sans remonter pourtant fort haut. Il dit que le nombre des fidèles qui avait ce sentiment s'est accru après les bulles de Sixte IV, c'est-à-dire à la fin du XV^ siècle; ce qui prouve qu'à celte époque il n'était pas encore fort grand. Il ajoute que le nombre s'en est accru de nouveau plus tard , quand on a vu des ordres et des confréries érigés sous le litre de la Conception et par l'effet des indulgen-
(1) Soliicitudo oninium Ecdcs.
ces. Et enfin qu'il s'est accru une troisième fois après que la plupart des académies les plus célèbres se sont approrhces de ce sentiment (1), d'où par- conséquent elles s'étaient tenues éloignées jusque-là (2). En remontant la chaîne des temps, à partir d'Alexandre VII, l'opinion de l'immaculée conception parmi les fidèles va donc dans une progression très-rapidement décroissante; ce qui mène à penser qu'à une époque donnée personne encore n'y croyait, et que, par conséquent , celte opinion est nouvelle dans l'Eglise ; mais on verra ceci plus loin.
V. Le sentiment du commun des théologiens des derniers siècles et du clergé de nos jours n'est pas non plus d'un fort grand poids pour décider la question. Entre ce mot : Le commun des théolorjiens de ces derniers siècles pensent que Dieu aura préservé, par privilège j la bienheureuse Vierge de tout contact du péché originel *el celui-ci: Dieu l'a fait, il y a une dislance infinie- Pourquoi les théologiens modernes jugent-ils que la conception de la bienheureuse Vierge doit avoir été immaculée? — Parce qu'ils trouvent peu convenable qu'il en ait été autrement (3). Mais que diront-ils si Dieu a trouvé
(1) Accedenlibus ad hanc sentenlîam plerisque celebrioribus academiis.
(2) Voyez ci-après, c. XII, ii.
(^) Bossuet , Catéch. , fêle de la sainte Vierge, 8 décembre.
32 LMRODUCTiOX.
convenable tout le contraire? Ces auteurs dont nous parlons étaient-ils avec Dieu au conimenment, quand il posait les fondements de la terre(l)?rassistaient-ilsde leurs conseils quand il formait le plan du mystère de Tincarnalion ? L'Ecriture nous enseigne que les pensées des hommes ne sont point les pensées de Dieu, et que les pensées de Dieu ne sont point les pensées des hommes; mais qu'il y a autant de différence entre les unes et les au lies que de distance entre la terre et le ciel (2). Combien de choses Dieu a faites dans le i^rand œuvre de notre rédemption , qui n'auraient pas paru convenables à la raison humaine, si elle eût* été consultée? Et qu'y a-t-il d'étonnant SF nos plans de convenance n'ont pas été suivis dans le mystère de l'incarnation , où Jésus- Christ s'est plu précisément à confondre toutes !gs idées de la sagesse humaine par ses ineffables abaissements. Enfin les saints Pères des premiers siècles ne parlent nulle part de ces prétendues convenances ; il ne paraît pas qu'ils les aient connues ni soupçonnées. Et certes ,
:0 Job , XXXViîî , 1, (2) Tsaïc, LV.
INTRODLCTIOX. 33
(l'oii viendrait aux modernes scolastiqiies la prétention d'avoir un plus fort esprit que les saints Pères, et d'avoir mieux pénétré et connu ce qui convenait au mystère de lincarnation et à la qualité ineffable de Mère de Dieu, que saint Grégoire, saint Augustin, saint Glirysostôme, saint Jérôme , saint Ambroise, saint Cy- [)rien, saint îrénée, et les autres grands noms voisins des apôtres? Ce n'est donc point de là, je le répète , que dépend la définition de la question qui nous occupe. Mais celle définition dépend de ceci : Est-il sur et certain que le péché originel na pas accompagné la conception de la bienheureuse Vierge ? Dieu Va-t-il oulhentiquement révélé?
VI. C'est donc là aussi ce que j'ai entrepris de discuter dans ce livre. Pour cela , j'en ai appelé au grand principe de la perpétuité. Suivant ce principe , <( Dieu ne révèle point de » nouvelles vérités : nous n'admettons point de » nouvelles révélations : l'Eglise ne propose » point de nouveaux dogmes (1); «mais tout ce qui est vrai, révélé et doit être cru, « est » contenu dans l'Ecriture sainte ou dans Icr^
(1; Bossuet, Lettre à Leihnilz, 9 janvier ITOO.
Si rNTRODucTiorîi.
» traditions non écrites qui , reçues par te )) apôtres de la bouche de Jésus-Christ , ou die- )) tées aux mêmes apôlres par le Saint-Esprit, » sont venues à nous comme de main en )) main (1). » D'après ce principe, toute croyance dont l'origine et l'obligation ne remonlent pas aux apôtres, ne saurait être ni devenir foi catholique. Or, je prouve dans ce livre qu'il y a eu un temps oii la croyance à l'immaculée conception n'existait pas encore; j'y montre, j)ar les documents historiques , l'époque oii elle a commencé de se former; j'y indique le premier docteur qui l'a ouvertement avancée , et j'en démontre la nouveauté par ses progrès même. Enfin j'en conclus, par tous les princFpes, que celte opinion ne peut d'aucune manière être jamais déclarée* de foi. Je termine en démontrant cette impossibilité par les absurdités qui en seraient la conséquence.
VU. Il faut parler maintenant de mes intentions. Je déclare publier cet opuscule en dehors de tout esprit de parti et de toute passion de dispute. J'écris, parce que j'ai étudié et que j'ai en moi-même la conviction de la vérité de ee
(1) CoBcil. Trid , S IV , d^ Canon SplriU
que je dis. Je crois , selon la sentence de saint Pierre parlant dans le concile de Jérusalem , « qu'il ne faut point tenter Dieu en voulant » imposer sur la tête des disciples un joug de » foi que nos pères ni nous n'avons pu porter » jusqu'ici (1). » Je vois très-clairement qu'on ne peut ériger Topinion de l'immaculée conception en dogme et la proposer comme un nouvel article à croire, sans ébranler les fondements de la religion, en portant atteinte à la grande règle de l'unité et de la perpétuité de la foi. Si j'en dis mon sentiment , c'est paix:e qu'une question qui intéresse la religion à un si haut point ne saurait m'être indifférente. La foi catholique est un trésor qui appartient en commun à tous ceux qui ont le bonheur de la professer. Tous sont appelés à la conserver pure et à la défendre. Les prêtres n'en ont pas seulement le droit , mais c'est leur devoir, parce qu'ils ont pour modèle celui qui a dit : « Je )) suis né et je suis venu dans le monde pour » rendre témoignage à la vérité, et quiconque » appartient à la vérité écoute ma voix (2). »
(1) Act. Apos., XV, 10.
(2) Jean , XVI II, 37.
36 IXXRODLeTlO.V.
VIII. Pour écrire avec une conviclton ferme, je ne laisse point que d'écrire dans la soumission. Je soumets mon écrit à NN^""* les évêques, au Saint-Siège et à TEglise universelle. Je suis prêt à recevoir les observations et à apprendre de tous les hommes instruits. Je rends (ouïes déférences aux congrégations romaines. Ayant appris qu'on a mis à \index une première édition de mon opuscule, je l'ai supprimée entièrement. J'ignore ce qui a pu déterminer les Em. Cardinaux à cette rigueur ; mais je pense de bonne foi que ce n'est pas ma doctrine. La raison positive que j'en ai est que, leur ayant demandé avec instance, dans une correspondance suivie à ce sujet, de me faire connaître ce qu'on pouvait trouver à redire à mon livre et les raisons qui les portaient à le mettre à Yindex , je nai pu obtenir là-dessus aucune espèce d'explication. Cependant , si je fusse tombé dans quelque faute grave de doctrine , ils n'auraient pu s'empêcher, ce me semble, de m'en instruire, puisque cest un devoir imprescriptible de la charité d'indiquer son erreur à celui qui demande d être averti , et de remettre sur le chemin celui qui s'égaie. Dans ma première
iXTRODUCriOX. 37
édition, il y avait (juelques questions personnelles ; j'y désignais , en les combattant, quelques notables individualités; je m'y plaignais de la légèreté des hommes de notre temps ; j y disais un mot de Tignorance de ce siècle. On aura Irouvé sans doute des inconvénienis à cette partie de ma discussion. J'ai supprimé dans celle nouvelle édition les noms propres ei (oui ce qui pourrait fournir à qui que ce soit le moindre lieu de se plaindre. J'y ai considérablement ajouté. J'ai d'ailleurs tout revu avec soin, et je suis convaincu que, telle que jtr la présente, les examinateurs les plus sévères, s'ils veulent êlre équitables , n'y trouveror^l rien à désapprouver.
IX. J'ai aussi des raisons particulières de donner cette nouvelle édition de ma brochure. D'abord l'existence de cet ouvrage ayant été annoncée au public, il lui appartient. 11 y a une infinité de prêtres et de fidèles qui liennent à ne croire, en ceci comme en tout le reste, que ce qui est vrai et qui désirent s'en instruire. Ainsi , ils ne doivent pas êlre frustes d'un travail qui a été fait principalement pour eux, et où ils aimeront à se détromper d'un grand nombre d'erreurs où ils ont pu être induits par
38 LNTRODUGTION.
plusieurs autres écrils qui ont paru dans ces derniers tencips sur cette matière.
Ensuite, la mise à Vindex de ma brochure a été publiée partout avec mon nom. Un grand nombre pourraient s'imaginer quej'y suis tombé dans des écarts de doctrine. Or , j'ai certainement le droit de ne point laisser cette tache imprimée à ma réputation. Je le dois même; car c'est ici le cas oii je dois prendre pour moi la parole de saint Augustin à ses prêtres : « Tenez ce que j'ai dit; la conscience et la ré- » putation sont deux. Votre conscience est à » vous, mais votre réputation est au prochain. )) Celui qui, s'en référant à sa conscience, né- » glige sa réputation est cruel, surtout s'il est )) en ce rang dont parle l'apôtre écrivante son » disciple : Montrez-vom un exemple de bonnes » œuvres a tous ceux qui sont autour de vous )) (Ad. Tit., II, 7) (1). » — Enfin de graves inculpations n'ont-elles pas été écrites contre ma brochure par des personnes particulières ? Or, ma brochure n'étant plus là pour se défendre , dois-je être privé de la faculté de répondre à leurs critiques mal fondées?
(l}Serm. 3o5, de moribus Cleric. SHorum. Edit. nouv. in-S'^.
X. H faut encore ici aller au-devant d'une difficulté d'une autre nature. On ine dit que plusieurs souverains pontifes, dont le dernier fut Alexandre VII, défendirent autrefois de discuter Topinion de limmaculée conception. D'abord, il s'agit moins ici de l'opinion en ellemême que de savoir si elle peut aujourd'hui, mille huit cent cinquante ans après l'ère chrétienne, être érigée en dogme et imposée à notre foi, ou , comme Ton dit, être définie. Or, jamais souverain pontife n'a défendu de discuter cette question.
Ensuite considère- ton bien la nature de ces espèces de défenses? Voici ce qu'en disent les auteurs : « La seule prohibition, dit le théolo- )) gien Montagne, d'un mot ou d'une proposi- » tion, à cause d'un abus qu'elle occasionne, ou » des troubles et des divisions qu'elle excite , )) est mie pure loi de police , d'économie , de )) précaution pour un temps, et qui cesse d'obii- )) ger, l'abus cessant, les troubles apaisés, » et les esprits revenus au calme. Et ainsi il )) redevient alors permis de défendre cette » proposition et de s'en servir (1). » Mainte-
(1) Cours complet , t. l , de Censur. Théolog. , art 1 , S 3; à la fiiï.
iO INTRODUCTION.
nant d'où venaient autrefois les troubles et les divisions à l'occasion de la queslion présente ? On le sait : de la susceptibilité rivale de deux ordres religieux attachés aux deux opinions contraires , et les défendant l'un et l'autre paiesprit de corps. D'où encore? — De la division de l'école théologique en disciples de Scot et en disciples de saint Thomas. Mais aujourd'hui , il n'y a plus les mêmes troubles à craindre des Dominicains et des Franciscains, des Thomistes et des Scotistes. En France, l'école n'existe plus; et ces ordres religieux ne sont plus î'ivaux sur ce point. Quant aux fidèles, ils ne sont malheureusement que trop occupés d'intérêts d'une autre espèce pour prendre une part inquiétante à nos discussions par écrit. Ainsi , il est bien évident que les circonstances ne sont plus les mêmes: ce que ces constitutions prohibaient ne demeure donc plus défendu.
De plus , les mêmes constitutions des souverains pontifes ne défendaient-elles pas de blâmer ceux qui tiennent la première opinion , c'est-à-dire que la bienheureuse Vierge a été conçue dans le péché originel, de les taxer <rhérésie, de péché moitel ou de défaut do
piélé (1)? Cependant les nouveaux auteurs observent-ils les conslitulions sur ce point? N'en lit-ou point qui tendent à leur infliger , ou du moins à leur faire encourir de la paît du lecteur la note de crime , piaculum ? — Les mêmes constitutions ne défendaient-elles pas en même temps à ceux qui tenaient l'opinion de la conception immaculée de l'exprimer dans la prière publique, de la chanter à la messe, de la réciter dans loffice divin? Cependant ne le fait-on pas aujourd'hui de tout côté? Donc il est j)rouvé par ce fait même que ces constitutions n'étaient pas à durer toujours. On me dira que cela se fait par dispense : je le sais. Mais les dispenses , quand on les accorde à tout le monde , détruisent les lois. Et de plus ici la dispense des uns entraîne de droit la dispense des autres. Ceux qui ne croient pas à limmaculée conception , la chanteront-ils aussi à la messe, la récileronl-ils aussi à l'office divin ? Ce serait de leur part une simulation indigne du saint ministère, une véritable hypocrisie; ils îhiiw abstiendront donc. Or, sans parler de cette discordance dans la religion, que leur arrive-
(1) Voyez ci-aprcs. p.'igc 24.
ra-l-il? Aux yeux des chrétiens peu instruits (et c'est toujours le plus grand nombre), leur piété sera suspecte ; ils passeront pour ennemis du culte de la sainte Vierge, pour hérétiques, pour impies. Parmi les prêtres, ne s'en trouvera-t-il pas qui en auront une presque aussi mauvaise opinion et qui le feront assez connaître? Mais ceux-ci devront-ils demeurer victimes de ces soupçons injustes; ou plutôt, ne doiventils pas lever le scandale, rendre raison de leur conduite, et montrer, comme il est vrai, qu'ils ont la raison , la science et la vérité pour eux? Enfin, le souverain pontife actuel. Pie IX, n'a-t-il pas, par sa bulle toute récente, demandé à connaître Topinion de chacun, non-seulement des évêques, mais des prêtres et des fidèles même? Le souverain pontife ne peut avoir demandé des sentiments donnés en l'air; mais il a demandé , sans doute , des sentiments réfléchis , étudiés , motivés. Or , comment les uns peuvent-ils former leur sentiment réfléchi sur la question, et les autres l'exposer, sans deo écrits qui la discutent? La seule bulle de Pie IX suffirait donc, s'il en était besoin , elle seule, pour nous délier ici des décrets de police de tous ses prédécesseurs (a).
XI. Il n'y a pas encore vingt-cinq ans que les disputes sur riininacuiée conception étaient depuis longtemps entièrement éteintes. Plut à Dieu qu'on ne les eût point réveillées ! Le vrai parti était de les laisser éternellement ensevelies , et de savoir nous contenter de ce qui est rigoureusement de foi; pratiquant tous à lenvi la sainte recommandation de TApôtre : (( Je vous conjure , mes frères , par le nom de )) Jésus-Clirist notre Seigneur, d'avoir tous un )) même langage et qu'il n'y ait point parmi » vous de divisions; mais d'être tous unis » ensemble dans un même esprit et dans un » même sentiment (1). » L'honneur que l'on s'imagine procurer à la sainte Vierge, en cherchant à introduire la nouveauté de lobligalion de croire sa conception immaculée, vaut il l'honneur réel qui lui reviendrait encore de notre union même, s'il n'y avait point parmi nous de division à son égard, que nous eussions tous le même langage, et que nous rendissions gloire à Dieu de ses vertus, de ses grandeurs et de sa couronne, avec l'unanimité de sentiment? Mais en attendant qu'il puisse
(1) 1 ad Cor., I, 10.
de nouveau en etie ainsi, du moins que la balance soit égale; et que, si ceux qui tiennent i'irnniaculée conception ont toute liberté de travailler à faire prévaloir leur opinion par toute espèce défausses preuves, nous ayons aussi celle de leur répondie en leur opposant la vérité.
Historique et précis des actes des Papes.
l. Bulle de Sixte IV. — II. De Pie V. — III. De Paul V. — IV. De Grégoire XV. — V. D'Alexandre VIL
(a) Puisque nous venons de parler des décrets des papes relativement à la conception de la sainte Vierge, on ne sera pas fâché d'en voir ici l'historique et le précis.
I. Le premier décret qui parut de l'Eglise romaine, touchant la fêle de la Conception , est la bulle de Sixle IV, Cum prœecceîsa , en 1476. il encourage la célébration de cette fête et accorde des indulgences à ceux qui réciteraient un office propre approuvé par lui , et composé par deux Franciscains. « Mais cet office, peu de » temps après, fut rejeté par l'Eglise romaine , qui jugea » plus à propos de se servir de celui de la Nativité de la » sainte Vierge (1). »
Le même Sixle IV, pour apaiser les dissensions et
(1) riisioirsde Fleimj, livre 114, n. 83.
LMKOBICTION. 45
les discordes qui troublaient l'Eglise à l'occasion de la fête de la Conception , et surtout de l'oftice dont nous venons de parler, donna, en 1483, une autre bulle , Grave nimis^ par laquelle il défend de taxer d'hérésie et dépêché mortel ceux qui tenaient l'opinion de l'immaculée conception et ceux qui récitaient l'office de Nogarolis. Il défend aussi , sous les mômes peines, de taxer d'hérésie ou de péché mortel ceux qui tenaient l'opinion (juc la bienheureuse Vierge a été conçue dans le péché originel. Sixte IV était Franciscain Ses bulles furent approuvées et renouvelées par le concile de Trente.
II. Environ cent ans après, c'est-à-dire en 4570, ks troubles et les scandales ne cessant point ou s'élant renouvelés , Pie V donna une nouvelle bulle , Super speculam. Il défend de traiter de celte controverse, ni pour ni contre, dans les assemblées publiques d'hommes et de femmes , et d'en disputer dans des écrits en langue vulgaire; il permet aux uns et aux autres de disputer publiquement de leur opinion dans les écoles où la raison de scandale n'existe pas. Du reste, il laissée tous la liberté de s'attacher à l'une ou l'autre opinion , selon que chacun la juge ou plus pieuse ou plus probable. Il dit que ni les uns ni les autres ne peuvent préjuger la question ni se condamner mutuellement. Il tient la balance égale; il était Dominicain.
III. En 1617, Paul V, fort obsédé par le roi d'Espagne en faveur de l'immaculée conception, piîblia la bulle Régis pacifia. Il renouvela les constitutions de ses deux prédécesseurs. Sixte IV et Pie Y, et en augmenta les peines contre ceux qui ne les observeraient pas à l'avenir; ce qui prouve que les disputes et les troubles n'avaient pas été éteints.