CHAPITRE XVII
RÉPONSE AUX ADVERSAIRES : QUE LA DÉFINITION DE l'iM- MACULÉE CONCEPTION NE SERAIT POINT LE DÉVELOPPE- MENT DU DOGME TRANSMIS, MAIS l'iNTRODUGTION d'uN NOUVEAU DOGME.
I. Accusation injuste. — II. Ce que c'est que le développement du dogme. — III. Il n'y intervient rien de nouveau , et on ne définit que ce qui était de foi nécessaire auparavant. — IV. La cause de l'immaculée conception bien différente. — V. Il y aurait dogme nouveau , foi nouvelle. — VI. Or , l'Eglise même ne peut créer des dogmes nouveaux.
I. A propos du chapitre précédent, je me suis vu accusé d'un oubli malheureux du principe fondamental portant que le dogme catholique peut être développé. Or, néanmoins ce reproche est sans vérité et sans vraisemblance; il n'y a, ni dans tout le chapitre ni dans tout le livre, un seul mot qui en puisse fournir le fondement.
II. Je sais parfaitement que le dogme peut être développé, et cela en plusieurs manières. Premièrement , selon qu'il est dit aux Actes des apôtres : (( Et la parole de Dieu croissait, )) et se multipliait (1). » Le dogme peut encore
(i) Actes, XII , 24.
être développé en ce sens qu'il soit déclaré en paroles claires et expresses, qui en mettent la connaissance plus à la portée de tout le monde, ou défini par des expressions précises, qui coupent court aux subtilités et dissipent les nuages d'équivoque que Thérésie avait fait naître. C'est ainsi que le dogme de la divinité du Verbe fut développée, à Nicée, contre les Ariens; l'unité de personne en Jésus-Christ, à Ephèse, contre Nestorius; les deux natures, à Calcédoine, contre Eutichés ; et le changement de substance dans l'Eucharistie, à Trente, contre les protestants. Troisièmement, le dogme peut être développé de manière qu'on en explique toutes les circonstances dans un détail plus étendu ; comme , par exemple, le mystère de la sainte Trinité a été développé dans le symbole de saint Athanase. Enfin, le dogme peut être développé de telle sorte que des vérités de foi qui étaient contenues implicitement et tacitement dans d'autres vérités de foi expresse, en soient tirées d'une manière distincte , et définies à part expressément. Par exemple, cette vérité de foi : « La sainte )) Vierge est vraiment mère de Dieu )> était contenue dans celles-ci : « 1® La sainte Vierge )) est vraiment mère de Jésus-Christ; 2° Jésus-
434 CHAPITRE DIX-SEPTiÈME.
)) Christ est vraiment Dieu. » Elle en fut tirée, pour être définie expressément par le concile d'Ephèse. Le dogme peut donc être développé. III. Mais dans tous ces cas de développement du dogme, il n'intervient rien de nouveau. Ce qui est dogme après la définition était dogme avant la définition; on n'est, après la définition, obligé de croire rien qu'on ne fût obligé de croire avant la définition ; ce n'est même exactement que parce que le dogme et l'obligation de croire existaient déjà avant la définition que l'Eglise le déclare et le définit. Ainsi, le concile deNicée, quand il condamna Ari us, n'érigea point contre lui en article de foi une croyance prise à l'état d'opinion jusque-là controversée et libre; mais il déclara contre lui le dogme que l'Eglise avait toujours cru. En effet, le même Arius n'avait-il pas été, déjà bien avant la définition de Nicée, condamné et chassé de son église d'Alexandrie, où il était prêtre, par saint Alexandre, son évêque ? Or, celui-ci ne l'avait pas condamné certainement comme niant une simple opinion ou pieuse croyance, comme on dit aujourd'hui , mais comme niant la foi catholique. Il en fut de même de Nestorius, d'Eutichès et de tous les hérétiques. On voit toujours
qu'on ne leur intentait procès d'abord, que parce que ce qu'ils niaient était dogme de foi avant qu'ils le niassent , et qu'il y avait eu de tout temps obligation de le croire et crime mortel à ne pas ladmettre ou à le nier. Enfin , on voit que l'Eglise, en les condamnant et en définissant contre eux, ne faisait que venger son ancien dogme : son dogme nécessaire, qui existait avant eux et qu'ils entreprenaient de renverser.
IV. Or, la cause de l'immaculée conception est bien différente. En ce moment même où nous parlons, ce privilège attribué à la sainte Vierge par les uns, quel qu'en soit le nombre , est par les autres licitement contesté et rejeté. Jusqu'ici les théologiens professent d'un commun accord , sans opposition , que ce privilège n'est point de foi, n'appartient pas à la foi, n'est pas dans la somme de la foi, et que l'Eglise est, sur ce privilège, indifférente (1). L'immaculée conception, en effet, n'est enseignée nulle part dans l'Eglise comme révélée ni expressément, ni dans quelque autre dogme oii elle soit logiquement contenue : L'Eglise jusqu'ici n'ordonne pas de
(1) Ci-dessus, c. XIII, noie 1 et 2.
la croire, ne la compte pas au rang des points nécessaires à la religion et au salut, ne fait pas le procès à ceux qui ne l'admettent pas et ne les accuse d'aucun péché. L'immaculée conception n'est donc point dogme jusqu'ici , puisque le dogme est défini : vérité que Dieu a révélée et que nous sommes obligés de croire (1). Tout cela est aujourd'hui évident, et voici ce qui en résulte :
V. 1° Le jour oii Timmaculée conceplion commencerait a être de foi, à appartenir à la foi , à être comprise dans la somme de la foi, ce ne serait point l'ancienne foi qui se serait développée, mais il se serait joint à l'ancienne foi quelque chose d'étranger et de nouveau ; 2" le jour où l'Eglise commencerait pour la première fois d'enseigner que l'immaculée conception est révélée de Dieu, d'ordonner en conséquence d'y croire de foi divine et théologique, et de la compter au rang des points nécessaires à la religion et au salut, cela ne serait point le développement de l'ancien dogme, mais l'introduction d'un dogme nouveau.
VL II n'est donc pas question ici d'un déve-
(1) Bergier, Dictionnaire, au mot dogme.
loppement de l'ancien dogme, mais de l'introduclion d'un nouveau : introduction impossible à l'Eglise même. « L'Eglise nous fait » connaître, avec une certitude infaillible, quels )) sont les dogmes que Dieu a révélés ; mais )} l'Eglise ne peut pas créer de nouveaux )) dogmes (1). »
Je n'ai donc point oublié dans le chapiti'e précédent que l'Eglise peut développer son dogme; mais, me souvenant qu'il est impossible d'y ajouter rien de nouveau, j'ai voulu en faire souvenir les autres et démontrer cette impossibilité par les absurdités qui en seraient la conséquence. Je pense l'avoir fait solidement, et je continuerai de le penser dans la suite, jusqu'à ce qu'on me montre que mes raisonnements sont faux.
De la doctrine de V Ecriture.
I. Passages contre l'immaculée conception : comment ils prouvent. — II. Passages pour l'immaculée conception : comment ils ne prouvent rien.
I. La sainte Ecriture n'enseigne pas que la bienheu- (1) Bcrgier, Dictionnaire , au mot dogme.
reuse Vierge ait eu le privilège de la conception immaculée. Mais l'Ecriture dit : « Que le péché est entré dans » le monde par un seul homme, et avec le péché la mort, » et qu'ainsi la mort a passé à tous les hommes comme » la peine du péché dont ils sont tous coupables en » Adam (1). » Cet arrêt de l'Ecriture est sans exception, et la mort que la sainte Vierge a subie , comme tous les autres enfants d'Adam , me dit qu'elle a dû participer comme les autres au péché du premier père. L'Ecriture nous dit que « ce ne sont point les bien-portants, mais » les malades, qui ont besoin de médecin (2) : » la sainte Vierge a eu .besoin du céleste médecin, donc elle a été aussi malade. L'Ecriture nous enseigne que «Jésus-Christ » est venu chercher et sauver ce qui était perdu : quod » perierat (3). » Elle ne dit pas : « Ce qui allait être » perdu : gwod pm^wrum eral^» mais «ce qui était perdu: » quod perierat ; qu'il n'était envoyé que pour les brebis » perdues de la maison d'Israël (4) , qu'il n'était pas venu » appeler les justes, mais les pécheurs (5). » Or, pourtant il était venu chercher, appeler et sauver même la sainte Vierge sa mère ; donc , aussi , elle était périe et perdue.
L'Ecriture nous enseigne que personne ne meurt pour le juste et le bon , et qu'ainsi ceux pour qui Jésus-Christ est mort étaient dans le péché (6) ; et Jésus-Christ , en instituant l'Eucharistie , a dit que son sang allait être versé, en rémission des péchés, pour ceux pour qui il
(1) Rom., V, 2.
(2) Mallh., IK, 12
(3) Luc, XIX, 10.
(4) Matlh., XV, 24.
(5) Matlh., IX, 12.
(6) Rom., V, 7,
allait être versé. Or, qui dirait que Jésus-Christ n'est pas mort , que son sang n'a pas été répandu pour la sainte Vierge sa mère? Il a donc été répandu aussi pour elle en rémission des péchés. Il ne dit pas en préservation des péchés , mais « en rémission des péchés : in remissionem » peccalorum. »
L'Ecriture dit que : « qui n'est né de rechef : nisi quis » renalus fuerit denuo, ne peut voir le royaume de Dieu; » et a qui ne renaît de l'eau et de l'Esprit ne peut entrer » dans le royaume de Dieu (1). » Ou la sainte Vierge est née de nouveau, ou non. Si elle est née de nouveau , elle était donc née d'abord quand elle est née de nouveau ; on ne peut point renaître , à moins d'être d'abord né. Si elle n'est point née de nouveau dans le Saint-Esprit , si elle n'a pas été régénérée, elle n'appartient pas à la grâce évangélique , qui est une grâce de régénération , et Jésus- Christ n'est pas son Sauveur. L'Ecriture dit : « Ce qui est » né de la chair est chair; ce qui est né de l'Esprit est » esprit (2). » Or, la sainte Vierge est née de la chair, puisqu'elle a été engendrée dans la concupiscence des deux sexes; donc elle a été chair, c'est-à-dire infectée du péché inséparable de la naissance de la chair.
L'Ecriture dit que : « Comme tous meurent en Adam , » de même tous revivront en Jésus-Christ (3). » Ces deux choses sont corrélatives et dites des mêmes sujets. Donc, ou la sainte Vierge n'est pas comprise dans le omnes dont il est dit qu'ils revivront en Jésus-Christ, ou elle est comprise dans le ojnnes de ceux qui meurent en Adam. L'Ecriture dit que : « Si un seul (Jésus-Christ) est mort pour
(1) Jean, IIÏ, 3.
(2) Jean, III , 0.
(3; 1 ad Cor., XV, 22.
» tous , donc tous sont morts ; or , Jésus-Christ est mort » pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus » pour eux-mêmes , mais pour celui qui est mort et qui )) est ressuscité pour eux (1). » La sainte Vierge est-elle du nombre de ces tous pour qui Jésus-Christ est mort ? Donc , elle est du nombre de ces tous qui sont morts par le péché, et qui sont morts au péché pour ressusciter à la grâce , et pour vivre pour celui qui est mort pour eux en figure de leur mort au péché , et ressuscité pour eux en figure de leur résurrection à la grâce. Ainsi l'ont expliqué les Pères et notamment saint Augustin (2).
L'Ecriture dit que : « Nous tous qui avons été baptisés » en Jésus-Christ, nous avons été baptisés en la ressemo blance de sa mort pour mourir au péché, afin que, » comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts » pour la gloire de son Père , nous marchions aussi dans » une vie nouvelle (3). » Ou le mystère de la mort , de la sépulture et de la résurrection de Jésus-Christ , ne s'est pas accompli en la sainte Vierge , comme dans tous les autres chrétiens sans exception, et alors Jésus-Christ n'est ni mort ni enseveli , ni ressuscité pour elle ; ou bien , en quelque moment qu'on suppose qu'elle ait été sanctifiée par la grâce de Jésus-Christ , elle est morte au péché en la ressemblance de la mort de Jésus-Christ; elle a été ensevelie au péché en la ressemblance de la sépulture de Jésus-Christ ; elle est ressuscitée à la vie nouvelle de l'esprit en la ressemblance de la vie nouvelle de Jésus- Christ. Or , la sainte Vierge n'a pu mourir au péché si elle n'a eu le péché ; elle n'a pu être ensevelie dans le
(1) 2 ad Cor., V, li.
(2) Voyez ci-dessus, c. II , notice, IH.
(3) Rom., VI, 3,4.
baptême de l'Esprit pour mourir au péché , si elle n'a eu le péché ; elle n'a pu ressusciter à la vie nouvelle de la grâce , si elle n'a vécu , ne serait-ce qu'un instant , dans la vie ancienne du péché. Enfin , l'Ecriture dit : « Si nous » avons été entés en Jésus-Christ par la ressemblance de » sa mort, nous y serons aussi entés par la ressemblance » de sa résurrection (1). » Ou la sainte Vierge n'a pas été entée en Jésus-Christ par la ressemblance de sa résurrection , ou elle a été entée en lui par la ressemblance de sa mort, étant effectivement morte au péché.
II. Par conséquent , les textes de l'Ecriture que l'on cite pour l'immaculée conception ne prouvent absolument rien ; ils ne touchent pas même à la question. Les paroles de l'Ange en saint Luc , par exemple : « Je vous salue , » pleine de grâce (2) , » disent bien qu'elle est pleine de grâce au moment où l'Ange lui parle ; mais depuis quand l'est-elle? voilà la question. Or, ces paroles n'en disent rien.
Il en est de même du texte des cantiques : « Vous êtes » toute belle , ma bien-aimée, et il n'y a point de tache » en vous (3).» Comment et depuis quand n'y a-t-il point de tache en elle? voilà la question. D'ailleurs, la bienaimée à qui s'adressent ces paroles, prises en leur sens littéral, est l'Eglise. Elles s'adressent donc, non point uniquement à la sainte Vierge , mais à toutes les âmes justes ; elles sont vraies à la rigueur de tous les enfants baptisés avant l'usage de la raison et de tous les saints qui sont dans le ciel ; elles sont vraies pour l'essentiel de tous
(1) Rom., VI, S.
(2) Luc, I, 28.
(3) Cant., IV, 7.
les justes qui sont encore en purgatoire ou sur la terre. Tous entendent dans leur cœur cette parole : a Vous êtes » toute belle , ma bien-aimée , il n'y a point de tache en » vous qui vous prive de mon amour. »
Dans les paroles que Dieu dit au serpent dans la Genèse: «Je mettrai Tiniraitié entre toi. et la femme, et entre ta » race et la sienne; elle t'écrasera la tête (1) : » elle se rapporte à la race et non point à la femme. L'hébreu et le grec des septante sont formels , et toute la tradition des Pères l'a entendu ainsi. Que si l'on veut entendre aussi ces paroles de la femme , et la femme de la sainte Vierge, tout le monde y consent. Mais comment et quand a-t-elle écrasé la tête du serpent? C'est en vain qu'on le cherche dans ce texte. Les Pères ont dit unanimement que c'est quand elle l'a conçu et enfanté.
Si on cite encore quelques autres paroles de l'Ecriture , elles n'ont pas même de rapport à la sainte Vierge.
Dominus Deus aspiciet verUatem et consolabilur in nobis. Amen (2).
(1) Gen., III, 15.
(2) 2Mach., VII, 6.