‹ La croyance à l'immaculée conception de la Sainte Vierge ne peut devenir dogme de foiChapitre 25 sur 35 · ACCOMPAGNES DE REFLEXIONS NOUVELLES · texte numérisé non relu

ACCOMPAGNES DE REFLEXIONS NOUVELLES

Protestation contre la pensée d'augmenter la foi chrétienne d'un nouveau dogme de l'immaculée conception de la sainte Vierge.

On sait que Sa Sainteté Pie IX a donné cette année , 1849, une Bulle dans laquelle il annonce à toute la chrétienté qu'il va faire examiner la question de l'immaculée conception de la sainte Vierge , pour voir s'il y a lieu de finir enfin la dispute qui existe sur ce chapitre, par une définition. Il invite tous les évéques à lui faire connaître sur ce point les sentiments de leur clergé et de leurs fidèles. Mgr l'archevêque d'Auch , donnant cette Bulle à son diocèse , après avoir, dans son Mandement à ce sujet, fortement appelé l'attention sur son sentiment bien arrêté, et sur la manière dont il s'est déjà prononcé à cet égard

dans plus d'une circonstance , a annoncé qu'il allait répondre au Saint-Père , d'ores et déjà . que le clergé et les fidèles de son diocèse unissent leurs vœux et leurs désirs les plus ardents à ceux de leur évéque pour solliciler humblement auprès du Saint-Siège apostolique une décision dogmatique solennelle sur l'immaculée conception. C'est à propos de cette réponse , annoncée par Mgr l'archevêque d'Auch , qu'a eu lieu la protestation dont il s'agit ici. Après quelques préliminaires et quelques observations sur la disposition supposée du clergé et des fidèles à cet égard , l'auteur de la protestation continue.

Monseigneur ,

I. Quoi qu'il en soit des autres, je viens au moins prier Votre Grandeur de faire une exception à mon égard. C'est sérieusement que le souverain Pontife prend des informations sur nos vœux et nos désirs; et puisque la connaissance de nos sentiments doit influer sur la décision à prendre, je croirais manquer à un devoir de conscience , si je ne faisais connaître les miens.

Je vous informe donc, Monseigneur, de ce que , pour ce qui me concerne , je ne suis point d'avis qu'on proclame l'immaculée conception. Je suis si éloigné de désirer qu'on retranche de l'Eglise par une condamnation ceux qui se refusent à la croire , que je suis moi-même dans ce cas , et que je crois devoir y être. Voici mes raisons :

Ces raisons sont : 1** la doctrine de l'Ecriure; 2° celle des saints Pères; 3° la nouveauté de cette opinion dans l'Eglise. On ne les reproduira pas ici : le lecteur ayant pu en voir l'ex-

posé ci-devant dans l'ouvrage même (1); mais on croit devoir faire connaître le préliminaire de la protestation, qu'on s'était abstenu de publier dans la première édition. Il était conçu comme il suit :

« Monseigneur,

» Votre Grandeur sait déjà ce que je pense dans la controverse qui divise les esprits au sujet de la conception de la sainte Vierge. L'écrit volumineux que j'ai composé sur ce point, et qu'elle a vu, a dû lui apprendre, d'ailleurs, que je n'ai point formé là-dessus mes sentiments au hasard; mais que j'ai, comme il convenait, étudié longtemps et approfondi consciencieusement la matière. En conséquence , à la vue de ce qui se prépare , il me semble qu'il ne m'est pas permis de ne pas parler. Votre Grandeur ne s'en offensera pas , je l'espère : quand il s'agit de la foi , il s'agit du tout , et c'est alors ou jamais qu'il faut s'expliquer nettement et avec une entière liberté.

» Officiellement interrogée par Sa Sainteté Pie IX , comme le reste des évêques , sur le désir de son clergé et de son peuple relativement à une décision dogmatique sur la conception, il paraît que Votre Grandeur est décidée , dès à présent même , à répondre pour nous tous , clergé et fidèles de son diocèse , que nous unissons nos vœux et nos désirs les plus ardents à ceux de notre évêque , pour qu'on proclame de foi et qu'on force à croire , sous peine d'être damné , que la conception de la sainte Vierge a été immaculée. Monseigneur, permettez-moi ici de

(l)Chap. I , notice j c. XVII , doctrine de récriture.

VOUS exprimer ma surprise. D'abord, par rapport au clergé , Votre Grandeur est-elle Lien assurée de ses sentiments ? Si elle avait réuni tout son clergé en synode ; si elle avait invité chacun à réfléchir, et à venir ensuite dire son sentiment en conscience et dans une liberté entière; si, après une solennelle discussion , tous ayant donné leur libre suffrage , l'avis que Votre Grandeur nous suppose, était sorti unanime du scrutin , alors je comprendrais sa réponse. Mais Votre Grandeur n'a fait rien de pareil ; et, à part le chapitre métropolitain peut-être , personne n*a été consulté d'aucune manière. La vérité veut que je le dise, Monseigneur, je connais plus d'un prêtre qui n'a en ceci ni les mêmes vues ni les mêmes désirs que Votre Grandeur. Quant aux fidèles , il me semble qu'il faudrait aussi les avoir interrogés sur leur sentiment pour le connaître; et d'ailleurs il faudrait, avant tout, les avoir suffisamment éclairés , par des instructions solides et parfaitement impartiales. Quoi qu'il en soit de leur instruction , je pense que c'est se faire une illusion considérable, que de croire la plus grande partie des fidèles du diocèse disposés à demander à grands cris qu'on leur impose la soumission intérieure à de nouveaux mystères de foi. Pour ma part, je puis assurer que , même dans le cercle étroit de mes rapports, j'en connais qui ne croient pas à l'immaculée conception, et qui se trouvent fort contrariés de ce qu'on parle d'en imposer la croyance : et ceux-là sont des plus instruits et des plus pieux. »

C'est dans Finlérêt du sujet même qu'on publie ici ce fragment. Les faits qu'il met au jour donnent lieu à des observations d'une très-grande importance.

11 est fort possible que les choses se soient passées dans d'autres diocèses à peu près comme dans le diocèse d'Auch; c'est-à-dire^ que l'on y ait également répondu au pape que le clergé et les fidèles unissaient leurs vœux et leurs désirs les plus ardents à ceux de leur évêque pour solliciter la définition de la conception immaculée , tandis que, dans la vérité, ni le clergé ni les fidèles n'auront été invités à produire leur sentiment, et qu'au contraire on aura employé l'intimidation pour les empêcher de le faire.

Or, supposé que cela soit arrivé dans beaucoup de diocèses, — et, en effet, nous n'avons pas entendu dire qu'il se soit tenu beaucoup de synodes ou qu'il se soit fait des enquêtes à ce sujet en beaucoup d'endroits , — voici ce qui s'ensuit : Quand le pape prononcera sa définition, il ne la prononcera que sur le fondement de ces vœux et de ces désirs les plus ardents du clergé et des fidèles de tous ces diocèses dont nous venons de parler; mais ces vœux et ces désirs ne seront qu'un faux supposé, qu'un fait sur lequel on aura trompé la religion du Saint-Père, qu'un fait n'existant pas. Donc , la définition, assise sur un tel fondement, que

sera-t-elle? — Une définition en l'air, une définition subreptice.

Il est clair que ces moyens, mis en usage pour parvenir à faire déclarer l'immaculée conception dogme de foi, ne conviennent ni avec la sincérité, ni avec la simplicité de la colombe prêchée par Jésus-Christ et les apôtres. Certainement ce n'est pas le Saint-Esprit qui conduit une œuvre, au succès de laquelle on ne peut parvenir que par la ruse, le mensonge et la tromperie. Certes, telle n'est pas la conduite qu'on a tenue dans l'Eglise durant le cours des siècles passés, quand il s'y est agi de définir la foi. Ceux qui avaient ainsi recours aux manœuvres cachées, aux mensonges, aux tromperies, étaient toujours les partisans de l'erreur; mais, au contraire, les défenseurs de la vraie foi faisaient tout au grand jour, et ne s'écartaient jamais de la ligne de la vérité, de la candeur et de la droiture.

Quand il s'agissait de déclarer la foi contestée, les évêques se réunissaient dans des conciles généraux ou particuliers; là, ils examinaient, sans passion et dans le seul amour de la vérité , ce qu'il y avait , par rapport au point en question, dans l'Ecriture et dans la

tradition divine, et ils déclaraient de foi ce qu'ils y trouvaient. Quant à ce qu'ils n'y trouvaient pas, ils définissaient qu'il n'y avait pas lieu de le croire; c'était ce qu'ils avaient appris à faire par l'exemple des apôtres mêmes (1). Mais, on le voit, dans cette affaire de l'immaculée conception , on paraît vouloir suivre une autre règle. Au lieu de partir de la révélation divine , contenue dans la Sainte-Ecriture et la tradition des Pères, on prétend y prendre pour base d'une définition de foi l'opinion, le sentiment, la fantaisie des hommes vivants, soit évêques, soit prêtres, soit fidèles ; et on ne conçoit pas que cela ne peut aboutir qu'à ébranler l'ancienne foi et à mettre le trouble dans l'Eglise, sans que la nouveauté, lors même qu'elle viendrait par ce moyen à triompher en apparence, puisse jamais être de foi.

(1) Act.,XV, 6, 7.

Légèreté de notre siècle et réfutation analytique de la démonstration de MgrParisis alors évêque de Langres (1).

11 y a lieu de soupçonner que le fragment qu'on va lire n'a pas été étranger aux émotions qui ont allumé et fait éclater la foudre contre cet écrit , dès la première édition. Il est certain du moins qu'il fut imputé alors à l'auteur à fort grand crime. Le premier exemplaire de la brochure n'eut pas plutôt paru à l'archevêché d'Auch , qu'on lui enjoignit , sans aucune forme de procès et sans écouter aucune explication de sa part, d'écrire une lettre d'excuses à M^^ Parisis : cela dans les huit jours, et sous la sévère menace de l'interdit. Cette injonction renfermait tacitement celle d'arrêter la publication de l'ouvrage ; mais on prenait d'ailleurs par soi-même des précautions à ce sujet. Le libraire, éditeur de la brochure, à Paris, recevait en même temps une lettre par laquelle

(1) Préface de la l^e édition.

DEUXIÈME ERAGMENT. 187

on lui défendait d'en vendre, et même d'en communiquer autrement à qui que ce fût aucun exemplaire, en l'avertissant, pour le cas où il n'adopterait pas cette mesure , qu'on empêcherait qu'il ne se plaçât plus désormais dans le diocèse aucun livre de son commerce. Il se présenta même un évêque en personne , pour assurer l'effet de cette invitation. ( On disait aussi, d'ailleurs, au libraire, dans la lettre , que la brochure contenait des énormités et des blasphèmes contre la sainte Vierge).

Quant à nous, malgré tout cela, il ne nous a été jamais possible de découvrir, dans le passage qui regarde M^' Parisis , ni dans toute la brochure, rien qui pût nous attirer tant de sévérité, ou justifier des mesures si absolues et si éloignées de la mansuétude chrétienne.

Le lecteur équitable et désintéressé en jugera aujourd'hui. Voici ce passage :

Quel homme raisonnable peut croire ce qu'il ignore î Quel prêtre sérieux peut chanter religieusement ce qu'il ne sait pas ? Quel prédicateur sincère peut inculquer aux autres ce dont il n'est pas lui-même convaincu par une vraie science ?

Aussi comment aurait-on procédé , dans ce pauvre XIX^ siècle , si on eût été moins léger, moins amoureux

de ses propres sentiments, moins curieux de nouveautés, moins vain et moins avide de se faire cliez les fidèles un renom de grand dévot à Marie , si on eût été plus raisonnable , en un mot ? On aurait dit : « Eh bien ! » ferons-nous acte de foi que la bienheureuse Vierge n'a » pas eu le péché originel ? le chanterons-nous dans la » prière publique ? le prêcherons-nous ? Mais voyons au » moins d'abord que cela soit bien réel ; assurons-nous » avant tout qu'il soit bien certain que cela est, » Or, ce n'est point du tout ainsi que l'on a procédé. On s'est mis au contraire tout d'abord, à l'envi les uns des autres, sans avoir rien examiné , et exactement comme ces enfants flottants dont parle saint Paul (1), à croire le mystère^ ou , pour parler plus juste , à dire qu'on le croyait , à le prêcher dans la chaire et à le chanter dans les saints offices entre les articles de foi. Ce ne sera qu'après qu'on s'occupera de la question : si ce qu'on croit, ce qu'on prêche , ce qu'on chante est véritable.

Il faudra enfin y venir et finir par où on aurait dii commencer, c'est-à-dire par discuter sérieusement la question et prouver ce qu'on n'aurait dû jamais ni croire, ni prêcher, ni chanter sans en avoir vu de solides preuves. Or, qu'arrivera-il alors ? C'est que quand on voudra prouver ce qu'il ne fallait pas admettre sans preuves (vu surtout que nos pères , qui valaient plus que nous, ne l'avaient pas admis), les raisons se fondront comme un nuage sous la plume des écrivains : il ne leur demeurera , au lieu de preuves, que des sophisnies, des mensonges, de la fumée.

Nous en avons un bon exemple sous les yeux. Le dernier écrit sur la matière, et le seul important qui ait paru

(1) Ad Eph., IV, 14.

DEUXIÈ3IE FRAGMENT. 189

chez nous, par le caractère et la position de l'auteur, est la brochure de Mgr l'évêque de Langres. Mgr Parisis est un des porte-voix du clergé français ; il est en position de ne manquer d'aucun renseignement et d'avoir sous la main tout ce qui pouvait se dire de plus fort : il connaît et il a exposé , sans doute , toutes les raisons de ceux de ses collègues qui partagent ses sentimentr. De plus , Mgr Parisis a donné à son écrit le titre de Bémonslralion de l'im-maculée conception de la bienheureuse Vierge.

Sur ce titre , donné sérieusement à son écrit , nous avions droit de nous attendre que Mgr l'évêque de Langres allait faire voir à notre esprit que la sainte Vierge est conçue sans péché , aussi clairement que nous voyons que deux et deux font quatre , ou que la ligne droite est la voie la plus courte entre deux points séparés. Nous avions droit, dis-je, de nous y attendre ; mais, hélas ! il en a été bien autrement. A vrai dire , dans toute la brochure de Mgr Parisis , il n'y a de la démonslration que le titre seul.

D'abord, il entreprend de démontrer l'immaculée conception delà sainte Vierge par la raison. 11 est clair qu'il ne pouvait aller fort loin par cette voie : aussi s'est-il vu forcé , dès le premier pas , d'avouer que ses raisons ne pouvaient compter pour preuves (1); mais pourtant, comme il avait besoin de remplir sa brochure de quelque chose , il a voulu les conserver ; il les a fait 6gurer dans son écrit sous le titre de convenances. Sans entrer là-dessus en discussion avec ce prélat, je me contenterai ici de remarquer qu'il m'importe fort peu si le commun des théologiens des deux derniers siècles, et avec eux Mgr Parisis, jugent convenable que la sainte Vierge ait été conçue

(<)Page26.

sans péché ; la question pour moi est de savoir , non ce qui a paru dans les derniers siècles convenable à des hommes , mais si ce qui a pu paraître convenable à des hommes dans le mystère de l'incarnation , où Dieu s*est plu à confondre en tout leur sagesse , a paru , par le fait , convenable à Dieu , et si Dieu Ta exécuté.

C'est ce que Mgr Parisis avait à prouver. Dans cette intention , sans doute , il se met à poursuivre sa démonstration par les livres saints ; mais ici encore il est bientôt forcé de s'apercevoir que ses raisons sont fort peu démonstratives : tellement qu'il convient de lui-même qu'elles ne sont point de nature à satisfaire des esprits rigoureux (1). Mais pour qui écrit donc Mgr l'évêque de Langres -, si ses démonstrations ne s'adressent point aux esprits exacts? Au reste, il a fort raison; ses raisonnements ne disent rien de convaincant à une tète logicienne, si ce n'est peut-être, que ce qu'il s'efforce d'appuyer sur les livres saints, n'a aucun fondement dans les livres saints,

La Démonstration de Ms^ Parisis se compose en tout de quatre-vingts pages : or , ce n'est seulement qu'à la page 36 que le prélat entre en matière sur les raisons qu'il a annoncées (2) comme démonstrations théologiques, preuves rigoureuses et logiquement concluantes. C'est donc dès cet endroit qu'il entreprend de démontrer que la croyance de l'immaculée conception ^ à laquelle les hommes superficiels osent infliger la tache de nouveauté ( ce sont ses paroles ) , a pour elle ; 1» l'antiquité; 2» l'universalité ; 3o la perpétuité. Nous allons voir , pour lui , avec quelle profondeur il s'acquitte de sa tâche.

Le premier témoignage qu'il apporte de l'antiquité , de

(1) Page 33.

(2) Pages 21 et 33.

l'universalité et de la perpétuité de l'opinion qu'il défend , estunpassagedesactes du martyre de saint André. D'abord, force à Msf Parisis de reconnaître que la pièce n'est pas des plus authentiques; ensuite il n'est nullement question dans ce passage de la conception de la sainte Vierge . mais seulement de sa virginité. Necesse erat ut nasceretur ex virgine immaculata (1). Il cite ensuite deux ménologes grecs : l'un sous le nom d'un saint Sabas , sans dire lequel, et l'autre sous le nom d'un saint Théophane, qui ne saurait remonter plus haut que le moyen-âge. Les passages qu'il en produit (2) célèbrent la fécondité virginale et l'enfantement immaculé de la mère de Dieu ; mais ils ne renferment pas un seul mot qui prouve que les auteurs de ces prières aient pensé à la conception de la sainte Vierge ou au péché originel. Voilà cependant toute h\ profondeur et toute la richesse de citations avec lesquelles 3l8i- Parisis démontre : 4° l'antiquité de la croyance à l'immaculée conception ; 2» son universalité ; S» sa perpétuité pendant les premiers siècles, qui sont pourtant par excellence les siècles de la tradition. Point de témoignages de saint Grégoire, de saint Augustin , de saint Jérôme , de saint Basile, de saint Chrysostôme, de saint Ambroise, de saint Epiphane , de Lactance ,• de saint Cyprien , de Tertullien , d'Origène , de saint Clément d'Alexandrie , de saint Justin, d'Anaxagore, de saint Ignace , de saint Clément, ni d'aucun autre Père.

Arrivé au moyen-âge sans avoir montré la pensée de l'immaculée conception dans aucun monument traditionnel, Mgr Parisis s'écrie : « Xous trouvons depuis le X^ siè- » de la dévotion à la conception immaculée répandue par

(1) Page 38.

(2) Pages 39 et 40.

» toute la terre (1). » Mais pas une seule preuve à l'appui d'une si emphatique assertion. La croyance à l'immaculée conception se trouve réellement , il est vrai , dans l'office des Prémontrés et des Trinitaires, tel qu'il l'allègue après (2) ; mais les Prémontrés n'ont été fondés que vers le quart , et les Trinitaires tout-à-fait à la fin du XII« siècle; quant aux sources où il a pris ces offices qu'il allègue, de quelle date sont-elles? Ms^ l'évèque de Langres ne le dit pas. Le premier monument expressif qu'il cite portant date est du XIV^ siècle. Ce sont les statuts d'un chapitre général des Carmes en France : encore ne produit-il pas la pièce elle-même, et s'en rapporte-t-il à Ojeda (3), un inconnu , et à Lézana , un conteur de fables , qui pourraient bien nous tromper. M?"" Parisis se jette ensuite dans le XVII« siècle (4). Là il vogue à pleines voiles , et il ne fait pas difficulté de nous rapporter vingt pages entières de citations pour montrer que la croyance à l'immaculée conception existait à cette époque, ce que personne ne contestait.

C'est après cela que Mot Parisis s'applaudit d'avoir prouvé les droits de l'immaculée conception à la croyance de l'univers, non plus par une induction, mais par une preuve directe , rigoureuse : par la tradition enfin (5) . Les âmes droites et simples pour qui le prélat écrit (6) l'en croiront peut-être ; mais quant aux esprits rigoureux et difficiles en fait de démonstration (qu'il n'a point l'ambition

(1) Page 41.

(2) Pages 42 et 43.

(3) Page 43.

(4) Id.

(5) Page 60.

(6) Page o8, iioic.

de persuader) (I), ils ne concluront autre chose de sa brochure, sinon que la croyance à l'immaculée conception est une nouveauté dont on ne trouve réellement aucun vestige dans l'Eghse avant le Xlle siècle.

Voilà donc un passage pour lequel nous avons été maltraité , poursuivi à Rome et mis à l'index. Cependant, il ne contient, — il nous le semble du moins, - ni calomnie, ni diffamation, ni terme grossier ou insultant qui puisse être signalé comme une injure.

La vraie raison pour laquelle ce passage a déplu est qu'il fait toucher au doigt la faiblesse, le vide , le néant de la prétendue démonstration de M^^ Parisis; qu'il réduit, par là, à sa juste valeur un écrit qu'une flatterie rampante et intéressée avait élevé jusqu'aux nues, qualifié d'admirable et même^ parlant par figure, de divin pour la force de sa logique; qu'il dissipe le prestige que répandaient sur l'immaculée conception le nom et le caractère éminent de l'auteur, le titre de Démonstration donné à l'ouvrage et les éloges qu'il avait reçus; enfin, qu'il démontre la vanité et l'ignorance d'une dévotion qui met le principal de la religion et

(1) Pages 08 et 33.

l'espérance du salut des particuliers, même de toute l'Eglise, à croire une opinion populaire, à laquelle ses avocats les plus élevés, les plus qualifiés, les plus brûlants de zèle, ne peuvent trouver aucune preuve sérieuse ni aucun solide fondement.

L'orgueil humain ne voudrait point que c^s profondes misères de notre siècle fussent mises au grand jour : voilà pourquoi il trouve criminel les livres qui les révèlent. Mais, certes, dans la crise funeste que nous traversons maintenant, ce n'est point aux susceptibilités de la, vanité humaine que ceux qui se sentent appelés à défendre les intérêts de l'Eglise doivent demander conseil.

Mg^ Parisis ébranle la preuve de la perpétuité et les premiers dogme? de la foi, pour étayer son opinion.

Msr Parisis avance dans sa Démonslralion , p. 36 , que « les vérités même fondamentales de la foi n'ont pas » toutes été complètement définies dès le principe : que , » déposées certainement , mais seulement en germe , par » le Fils de Dieu lui-même dans l'Ecriture sainte ou dans » la tradition, quelques-unes ne sont arrivées à l'état » précis de dogme de foi qu'à mesure que , se trouvant » attaquées par des erreurs publiques , elles ont eu be- » soin d'être formulées dans des termes rigoureux pour n résister aux adversaires de la vérité révélée. »

Que veut dire ce prélat par ces paroles équivoques? Veut-il dire que ces vérités fondamentales , auxquelles il fait allusion , ne sont point dans l'Ecriture sainte expresses, formelles, visibles à tout homme de bonne foi ; mais qu'elles y sont seulement d'une manière informe, invisibles, encore à naître, comme le fruit est dans l'arbre , ou comme le poussin est dans l'œuf? Veut-il dire que les apôtres n'ont point prêché à toutes les nations expressément, formellement, distinctement, la divinité du Verbe, l'union sans confusion des deux natures, divine et humaine, en Jésus-Christ dans l'unité de la personne du Fils de Dieu ; la virginité de la sainte Vierge jointe à sa maternité par l'opération du Saint-Esprit ; la réalité de la chair de Jésus-Christ ; ses deux volontés , et les autres

vérités attaquées par les hérétiques des premiers siècles? Veut-il dire qu'avant les conciles de Nicée , de Constantinople, d'Ephèse et de Calcédoine, qui ont défini ces vérités, on n'était pas plus obligé de les croire qu'on n'est obligé de croire encore aujourd'hui l'immaculée conception; qu'on pouvait se refuser à les croire, ou même dire le contraire, sans pécher plus que ne pèchent aujourd'hui ceux qui refusent d'admettre l'immaculée conception et tiennent le contraire? Veut-il dire que la tradition de ces vérités fondamentales était invisible d^ns les siècles primitifs, ou que ce n'était là qu'opinions incer" taines, ou , selon son style, que de pieuses croyances?

Si ce n'est point ainsi que l'entend Msr Tévêque de Langres , en vérité on ne voit pas quel profit il peut tirer de ces équivoques, ni par quelle dialectique il en conclut ce qu'il dit à la page suivante : que l'absence de tout vestige de l'immaculée conception dans les annales de la primitive Eglise ne peut être une raison qui empêche de recevoir celte doctrine comme de foi. Mais si c'est comme j'ai dit que ce prélat l'entend , il a le tort de nous livrer pieds et poings liés entre les mains des protestants. Mor l'évèque de Langres jugera sans doute à propos de s'expliquer clairement sur un point aussi grave.

En attendant je prie les lecteurs de confronter le langage de ce prélat avec deux questions de Leibnitz et la réponse de Bossuet. Leibnitz demandait à Bossuet : 1» Si Dieu a seulement révélé autrefois des articles de foi , ou sHl en révèle encore; 2» si les révélations d'autrefois sont toutes dans VEcriture sainte ou sont venues du moins d'une tradilion apostolique , ce que ne nient point les plus accommodants entre les protestants .

Or, que répondait Bossuet? « Il répondait , sans hé- » sitcT, que tout article de foi doit être une vérité révélée

j) de Dieu. — Que Dieu ne révèle point de nouvelles » vérités qui appartiennent à la foi catholique, et qu'il » faut suivre la règle de la perpétuité. — Que le concile » de Trente reconnaît cette règle , et qu'il déclare qu'il » n'en a point d'autre que ce qui est contenu dans l'Ecri- » lure sainte , ou dans les traditions non écrites, qui. reçues » par les apôtres de la bouche de Jésus- Christ , ou dictées » aux mêmes apôtres par le Saint-Esprit , sont venues à » nous comme de main en main (1). — Qu'il faut tenir » pour certain que nous n'admettons aucune nouvelle » révélation. — Et que les conciles œcuméniques , lors- » qu'ils décident quelque vérité, ne proposent point de » nouveaux dogmes , mais ne font que déclarer ceux qui » ont toujours été crus et les expliquer seulement en ter- » mes plus clairs et plus précis (2). » Le même Bossuet disait en un autre endroit au même Leibnitz que « la véri- » table simplicité de la doctrine chrétienne consiste prin- » cipaleraent et essentiellement à toujours se déterminer, » en ce qui regarde la foi, par ce fait certain : hier on » croyait ainsi , donc encore aujourd'hui il faut croire de » même (3J. »

Cette sentence de Bossuet , ou plutôt la règle de foi des catholiques quelle définit, suffit seule pour terminer notre dispute; il n'y a qu'à poser cette question : (( Que croyaiton hier de l'immaculée conception? )> —

(1) s IV. Décret, de Can. Scrîpt.

(2) Lellre de Mgr l'évèquc de Meaux du 9 janvier 1700.

(3) Lellre à M. de Leibniiz du 23 août 1692.

Hier y on croyait que l'immaculée conception n'appartient pas à la foi ; donc aujourd'hui il faut croire de même. Hier., on croyait que Tim^î^ maculée conception n'est qu'une opinion , qu'une croyance populaire; donc aujourd'hui il faut croire de même. Bien plus, remontant en arrière jusqu'au siècle de saint Bernard et nous plaçant à cette époque, nous devons dire : « L'opinion de l'immaculée conception de la sainte Vierge est une pensée toute nouvelle; elle prend naissance sous nos yeux dans l'esprit de quelque peu d'ignorants (1); mais hien^ on ne croyait pas que la bienheureuse Vierge, fille d'Adam, ait été conçue sans le péché originel, dont aucun des enfants d'Adam n'a été exempt, hoi'mis Jésus- Christ seul; donc aujourd'hui il faut croire de même. »

Cette règle est règle aujourd'hui ; elle le sera demain et chaque jour jusqu'à la fin des siècles. Cette règle est règle aujourd'hui; elle Tétait hier, avant-hier et tous les jours, en remontant jusqu'aux apôtres; par conséquent, ce qui n'a pas été dogme de foi du temps des apôtres no le sera jamais.

(1) Ci-devanl ch. li.

Lorsque M^"^ Parisis , voulant faire entrer contre celte règle riminaculée conception dans la somme cie la foi, cherche des exemples de semblables faits dans les définitions de lEglise. des premiers siècles, il s abuse, et met en péril l'Evangile même; il expose les mystères les plus fondamentaux de la religion à passer pour des traditions humaines qui n ont commencé à être des dogmes de foi dans l'Eglise que le jour où les conciles les ont définis.

Il faut ajouter ici que M^"" l'évêque d'Airas, ne pouvant dissimuler, quoi qu'il fasse, la nouveauté de la croyance qu on tente de faire entrer dans le dépôt de la foi contre la règle, est conduit à se faire expressément lapologiste de l'innovation en général, et voici ce que, dans ce but^ il entreprend de nous persuader :

Si nous l'en croyons, il est fort bon d'innover de temps en temps dans l'Eglise; et il en apporte pour raison la misère de notre nature, qui se lasse, dit-il , et s'engourdit dans lliabitude monotone de pratiques entièrement semblables. Il prétend , par la même raison , qu'il y aura même dans le ciel, durant toute l'éternité, de nouvelles révélations à l'infini; de sorte, qua proprement parler, le bonheur des saints n y

sera jamais entier et parfait. Dieu, pour empêcher que les saints ne se lassent, comme sur la terre , et ne s'engourdissent dans Vhahitude monotone de le voir toujours le même, soutiendra leur bonheur par des révélations successives de nouvelles perfections de son être , qu'il leur aura tenu d'abord cachées; enfin, M^"" Parisis apprend au genre humain que, depuis Jésus- Christ, il s'est trouvé (il ne dit pas à quelles précises occasions) dans des crises extraordinaires, d'où il n'est sorti, chaque fois, que par la vertu de la découverte ou de la révélation d'une nouvelle perfection dans la sainte Vierge, perfection jusque-là ignorée (1).

Nous aurons peut-être occasion un jour d'examiner plus au long cette doctrine d'innovation, si ce n'est pas avoir assez réfuté des assertions si singulières que de les avoir signalées.

(1) Démonstr., p. 36, note 1.

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