‹ La croyance à l'immaculée conception de la Sainte Vierge ne peut devenir dogme de foiChapitre 6 sur 35 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L.V CROYANCE A l'i>LMACULÉE CONCEPTION A COMMENCÉ DE SE FORMER DU TEMPS DE SAINT BERNARD.

I. Lettre aux chanoines de Lyon : Immaculée conception traitée û'erreur. — Remarquée d'abord dans quelque peu d'ignorants. — Née de leur simplicité. — Non autorisée par la tradition ancienne. — IL Si l'opinion de l'immaculée conception avait existé avant saint Bernard , sa letti'e eût été un tissu d'absurdités , de faussetés et de calomnies.

I. La lettre de saint Bernard aux chanoines de Lyon, en 1140, à l'occasion de la fête de la Conception, qui alors s'établissait dans cette église, confirme ce que nous avons conclu des paroles de saint Anselme, et nous garantit trois faits : le premier, que l'opinion de l'immaculée conception n'existait pas encore dans l'Eglise; le second, qu'elle commença en ce même temps; le troisième, qu'elle prit son origine dans la simplicité de quelque peu d'ignorants.

Le premier de ces faits ressort de ce passage de cette lettre, monument célèbre de l'antiquité sur ce point : « Je ne puis assez admirera quoi )) pensent quelques-uns d'entre vous de vou-

)) loir introduire une nouvelle fête que l'usage » de l'Eglise ignore, et qui n'est ni approuvée ); par la raison ni autorisée par l'ancienne » tradition. Sommes-nous plus savants ou plus )) dévots que les Pères? C'est une présomption )) dangereuse d'entreprendre en ces matières » ce que leur prudence a laissé ; et ceci est de » telle nature, que si nécessité n'eût été de le » laisser, il n'aurait point échappé à leur dili- )) gence (1). »

Les deux derniers faits sont attestés par cet autre passage de la même lettre : « Si l'on » avait ce dessein (d'établir la fête), il fallait )) auparavant consulter le Saint-Siège, et ne )) pas suivre ainsi précipitamment la simplicité » de quelque peu d'ignorants (2). J'avais déjà )) remarqué cette erreur chez quelques-uns; )) mais je le dissimulais , excusant une dévo- » tion qui venait de simplicité de cœur et » d'amour pour la sainte Vierge. Mais ayant )) trouvé cette superstition chez des personnes » sages et dans une église si fameuse , et dont » je suis particulièrement le fils, je ne sais si

(1) Epist. 174.

(2) Et non ità prœcipitanler alque inconsulte paucorum sequenda simplicilas imperitorum.

» j'aurais pu la dissimuler sans commettre )) une grande faute, même contre vous. »

II. Saint Bernard supposait que la raison qui portait les chanoines de Lyon à célébrer la fête de la Conception de la sainte Vierge, était la pensée de l'immaculée conception. C'est pourquoi il s applique, dans le reste de la lettre, à leur prouver que la conception de la sainte Vierge n'a pas été immaculée. Or, cela seul prouverait assez que l'opinion de l'immaculée conception n'existait pas encore dans l'Eglise. Comment un Père si pieux, un Père si particulièrement dévot à la sainte Vierge, un saint Bernard , aurait-il affirmé positivement et se serait-il appliqué à prouver que la sain te Vierge, l'objet de sa vénération la plus profonde et de son enthousiasme sacré, n'a pas été exempte en sa conception du péché originel? Comment se serait-il opposé avec tant d'effort à l'introduction de la fête de la Conception de cette sainte Mère de Dieu, même jusqu'à traiter cette fête de superstition , par la raison qu'elle lui paraissait supposer la pensée de la conception immaculée, si l'opinion en eut été dans ce temps établie dans l'Eglise? Cela répugne, cela répugne!

Ili. Si l'opinion de l'immaculée conception eût existé dans TEglise avant saint Bernard , il n'y avait pas un mot dans les passages cités, ni même presque dans toute la lettre, qui ne portât à faux et qui ne blessât le bon sens et la justice. Aurait-il pu paraître étonnant au saint, par exemple , que les chanoines de Lyon établissent la fête de la Conception de la sainte Vierge, si on eût vu dans TEglise^ en remontant jusqu'aux apôtres , des traces d'une doctrine assurant que cette conception avait eu le privilège d'être sans la souillure du péché originel? En pareil cas, ce qui eût pu paraître étonnant à un saint aussi dévot à la bienheureuse Vierge que saint Bernard, ce n'était pas de voir établir cette fête, mais bien de voir qu'elle eût demeuré si tard à s'établir. Et cependant voyez ces phrases : « Je ne puis )) assez admirer que quelques-uns d'entre » vous.... »

Saint Bernard dit ensuite aux chanoines que l'établissement de leur nouvelle fête « n'est )) ni approuvé par la raison ni autorisé par » l'ancienne tradition. » Or, ceci eût été évidemment faux si l'opinion de l'immaculée conception eût alors existé, et surtout si elle

CUAPITRE SECOND. 61

eût été ancienne. Il n'est pas peut-être toujours à propos, mais il est du moins toujours raisonnable en soi , de vouloir honorer par des cérémonies extérieures et de fêter des mystères que l'on croit que Dieu a opérés. N'était-ce pas encore tout-à-fait injuste , de la part de saint Bernard , d'adresser aux chanoines de Lyon le grave reproche de se croire plus savants que les Pères, si ceux-là avaient pu lui montrer que les Pères avaient connu et leur avaient transmis l'immaculée conception, qails prétendaient célébrer ? Et le reproche « de présomp- » tion d'entreprendre ce que la prudence des » Pères avait laissé et qui n'aurait pas échappé » à leur diligence )) aurait-il été fondé en raison, aurait-il eu le sens commun en présence d'une opinion accréditée dans l'Eglise ancienne, et professée par les saints Pères? Il n'y a pas un mot dans tout ce passage de saint Bernard qui ne prouve que l'opinion de l'immaculée conception n'existait pas encore quand il écrivait.

IV. Le second passage montre que c'est dans ce temps-là même que cette opinion commença , et de plus , qu'elle avait pris naissance dans la simplicité de l'ignorance. En

effet, ne reproche-t-il pas aux chanoines, sans détour et en propres termes, «de suivre la » simplicité de quelque peu d'ignorants? Il » avait dissimulé Y erreur , dit-il , tant qu'il ne )) l'avait vue que chez ce petit nombre d'igno- » rants,oi^ il V avait premièrement remarquée ^ » respectant la simplicité de leur cœur ; mais » il ne peut plus dissimuler, voyant la supers- » titioUy même chez les sages. »

Or, l'erreur signifie ici bien clairement l'opinion de la conceplion immaculée; car, erreur veut dire fausse croyance. Quant à la pratique de la fête, supposée par lui fondée sur cette croyance, fausse à ses yeux, il rappelle en bon théologien superstition. Ainsi deux choses sont ici nouvelles pour saint Bernard : l'' la fête de la Conception ; 2° l'opinion de la conception immaculée. Pour la fête, (cque l'usage de l'Eglise ignore,» dit-il, il la voit pour la première fois dans l'église de Lyon. Pour l'opinion, qu'il soupçonne être la raison de cette fête dans ceux qui l'établissent, avant qu'elle lui apparût dans quelques-uns des chanoines, il avait commencé de la remarquer dans quelques chrétiens peu éclairés.

V. Dira-t-on maintenant que saint Bernard nous trompe, qu'il parle légèrement. C'est la seule ressource qui demeure ; mais la matière est trop importante, et saint Bernard était trop accoutumé à peser ce qu'il disait. Il était trop grave et trop attaché à l'honneur de la sainte Vierge pour laisser échapper ici la moindre parole qui n'eût pas été conforme à l'évidence des faits. La gravité de saint Bernard, ses profondes lumières, et surtout sa piété excellente envers la bienheureuse Vierge, nous sont donc de sûrs garants que la croyance à l'immaculée conception n'avait point de trace connue dans les siècles précédents, et qu'elle prit réellement naissance de son temps de la manière qu'il le remarque.

Noie sur la doclrine de saint Beimard.

I. Passage faussement attribué à ce Père. — IL Détourné de son vrai sens. — III. Exemple du moyen employé pour trouver l'immaculée conception dans les Pères.

I. On a dit que saint Bernard, nonobstant sa lettre aux chanoines de Lyon , a enseigné dans ses œuvres l'opinion qui exempte la bienheureuse Vierge de la loi uni-

verselle du pèche originel ; mais ceux qui l'ont dit ou qui l'ont cru n'ont pas fait , à ce qu'il parait , sur cela de fort grandes recherches. Il semble pourtant qu'on aurait dû y regarder de près , avant de susciter, contre l'autorité d'un Père si cher à l'Eglise, le grief d'une si étrange contradiction. Quoi qu'il en soit, c'est, dit-on, dans les sermons sur le Salve Regina que saint Bernard proclame l'immaculée conception; et voici en quels termes : « Vous » avez été innocente, ô Reine, des péchés originels et des » péchés actuels : innocens fuisti ab originalibus et àb ac- » lualibus peccatis (1). »

II. Or, sur cela, il fallait remarquer d'abord que les quatre sermons sur le Salue Regina^ attribués à saint Bernard dans quelques anciens recueils de ses œuvres , ne sont point reconnus pour être de lui , ou mieux , ont été reconnus pour ne l'être pas (2). Voilà d'abord un grand point.

Ensuite, quel que soit l'auteur de ces sermons, ceux qui sont bien aises de ne donner leur suffrage qu'à la vérité n'ont qu'à lire tout le passage ; ils se convaincront facilement que la petite phrase ci-dessus , dans son contexte , n'a pas du tout le même sens qu'elle paraît avoir quand elle en est séparée ; l'auteur n*y parle point de la sainte Vierge à sa conception , mais à sa naissance. Il dit, dans cet endroit, qu'elle est née innocente du péché originel ; mais il enseigne , comme saint Bernard , qu'elle y a été conçue, et qu'elle en a été délivrée dans le sein de sa mère , comme Jean-Baptiste et Jérémie. L'étendue d'une note ne me permet pas de rapporter tout le passage ;

(1) Serm. 4 , in Salve Regina.

(2) Voyez l'édition de Paris, in-fol., préface et p. 1663.

mais que celui-là le regarde, à qui Dieu a donné des yeux pour voir.

III. Pour moi, je suis bien aise d'avoir donné ici cet exemple de la manière dont on s'y prend pour nous faire voir rimmaculée conception dans les saints Pères.

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