‹ La croyance à l'immaculée conception de la Sainte Vierge ne peut devenir dogme de foiChapitre 9 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE SENTIMENT DE l'iMMACULÉE CONCEPTION NE FORMAIT PAS ENCORE UNE OPINION SCOLASTIQUE DU TEMPS DE SAINT THOMAS.

I. Preuve tirée de la Somme. — II. Dans qnelle intention on célc'hrait la fête de l'Immaculée Conception.

I. La lettre de saint Bernard n'empêcha pas l'église de Lyon de continuer la fête de la Conception de la sainte Vierge. Au contraire, d'autres églises l'adoptèrent, à son exemple, successivement. Mais on s'expliqua, on s'entendit, et il demeura bientôt convenu qu'en célébrant cette fête on n'avait pas en vue de faire entendre que la conception de la sainte Vierge fût immaculée. Nous avons sur cela le témoignage exprès de saint Thomas : « Parce que , dit-il , )) on célèbre celte fête , on ne donne pas )) pour cela à entendre que la bienheureuse )) Vierge ait été sainte en sa conception. » Mais parce qu'on ignore en quel temps » elle a été sanctifiée, on célèbre plutôt la » fête de sa sanctification , que celle de sa

)) conception même , le jour de sa concep- » tion (1). ))

On célébra encore la conception de la sainte Vierge dans le même sens que celle de saint Jean-Baptiste, à l'exemple des églises d'Orient (2) : soit à cause du miracle dont l'une et lautre de ces deux conceptions avaient été le fruit ( Elisabeth , mère de Jean-Baptiste, et Anne, mère de la sainte Vierge, étant également stériles), soit parce que la conception de la sainte Vierge et celle de saint Jean-Baptiste avaient été les annonces prochaines de la conception immaculée du Verbe éternel.

IL Aussi la croyance à l'immaculée conception ne marcha-t-elle pas d'abord avec le même progrès que la fête. A en juger même par la manière dont le même saint Thomas s'explique, il paraît qu'au temps où il écrivait sa Somme, elle ne formait pas encore proprement une opi-

(1) Nec per hoc quod festum conceplionis celebralur, datur intelligere quod in suâ conceplione fuerit sancla. Sed quia quo tempore sanctificata fuerit ignoralur , celebralur festum sanctificationis ejus potius quam conceplionis in die conceplionis ipsius C P- 3 , q. 27 , 2 ad 3u"o ).

(2) Fleury , liv. LXXIX , n. 46, et liv. LXXI, n. 36.

nion. Ce saint docteur en effet, qui enseigne, comme saint Anselme et saint Bernard, en toute confiance, que la bienheureuse Vierge contracta le péché originel , et qu'elle ne fut sanctifiée dans le sein de sa mère qu'après que son âme eût été unie à son corps (1), ne dit pas qu'il y eût en cela dans l'Eglise d'opinion contraire à cette doctrine. Il aurait dû le faire cependant, si une telle opinion eût existé , et il l'aurait fait. Cela entrait dans la méthode de sa Somme, et on voit qu'il n'y manquait pas dans l'occasion. En voici , entre autres , deux exemples remarquables. Le premier est sur la question de savoir si le libelle de la loi de Moïse rendait le divorce sans péché (2); et le second, sur la question : si Jésus-Christ se serait incarné lors même qu'Adam n'aurait pas péché (3). Dans l'une et dans l'autre de ces questions, le premier mot qu'il dit est (( qu'il y a là-dessus deux » opinions. » Ce n'est pas qu'il reste indécis; il prend parti dans Tune comme dans l'autre; mais, docteur sincère, il ne veut pas laisser

(2) Sup. 3, p. q. 07, a. 3.

ignorer à son lecteur l'état véritable de la question. Et ce saint homme n'en aurait pas fait autant dans une question où il semblait y aller de l'honneur de la sainte Vierge? Cela ne peut se penser. Puisque saint Thomas a tranché ainsi sur la conception de la sainte Vierge, sans faire mention d'une opinion contraire, il faut donc conclure que cette opinion n'existait pas.

Discussion sur la fêle de la Conception,

I. La fête de la Conception dans l'Eglise ne suppose point l'immaculée conception. — II. et III. Raisons servant de fondement à cette fête. — Bulles des Papes. —La chose sentie par les partisants de l'immaculée conception. —V. Témoignage de Bellarmiii.

I. Il y en a qui mettent leur force pour la preuve de la croyance à l'immaculée conception, dans la fête de la Conception que l'Eglise célèbre. Ils vont même jusqu'à prétendre que la célébration de cette fête équivaut à une définition de l'Eglise. Rappelons-les ici à la réflexion.

II. L'Eglise d'Orient ce'lèbre, par une fête, la conception de saint Jean-Baptiste. Cette fête a été également célébrée autrefois en Occident. Voudrait-on pour cela croire . et croire même comme de foi que la conception de saint Jean-Baptiste a été immaculée ? La fête de la conception de saint Jean-Baptiste ne prouve donc pas que cette Con-

c.oplion ait été im maculée , mais alors la fête de la conception de la très-sainte Vierge ne prouve donc pas non plus que cette conception ait été immaculée.

On conclurait légitimement la conception immaculée de la sainte Vierge de la fête que nous faisons de sa conception , s'il n'y avait point d'autre raison de célébrer cette Tète ; mais si , sans parler de cette raison , il y eu a d'autres qui nous obligent d'attribuer la fête à celle-là ? IIÏ. Par le fait, il y a d'autres motifs de cette fête : nous les indiquons , et ce sont les vrais motifs que l'Eglise a en vue. Les paroles de saint Thomas ne sont ni controuvées ni équivoques : o De ce que cette fête est célébrée , » il n'est pas pour cela donné à entendre, etc. » Voici encore comment Bossuet s'en explique en son catéchisme : « D. Quelle fête avons-nous aujourd'hui (8 décembre) ? » R. La conception miraculeuse de la sainte Vierge » Sixte IV, cumprœeccelsa). D. Pourquoi l'appelez-vous » miraculeuse? R. Parce que Dieu la donna par miracle à » son père saint Joachim et à sainte Anne sa mère, qui » était stérile. D. Que devons-nous principalement mé- )) di ter de cette fête? R. La grande corruption de notre » nature et la grande grâce que Dieu fait au monde en lui » donnant la sainte Vierge , par laquelle elle aura le » Sauveur (1). »

IV. Le pape Sixte IV, qui recommanda cette fête, en 4476, ne dit point dans ses bulles qu'elle soit destinée à définir ou à approuver l'opinion de Timmaculée conception. La seule fin qu'il lui assigne est de rendre grâces à Dieu de la conception miraculeuse [mira] de la sainte Vierge (2), comme l'explique Bossuet. Ni lui ni ses succes-

(1) Fêles de la sainte Vierge, 8 décembre, de la Conception,

(2) Cwn prœeccelsa.

seurs n'appellent jamais cette fête la fête de V Immaculée Conception, mais simplement la fête de la Conception. De plus , ils rejetèrent un office propre où la pensée de l'immaculée conception était exprimée , quoique cet office n'eût jamais été d'obligation pour personne ; et quand on rendit cette fête publique et obligatoire pour tout le monde , il fut réglé qu'on n'y emploierait point d'autre office que celui de la nativité, en remplaçant le mot nativité, partout où il s'y trouve, par celui de conception. Les papes ont encore expressément défendu dans la suite de joindre au mot conception, dans la liturgie publique, aucun adjectif qui exprime qu'elle ait été immaculée. Quant n Alexandre VII, il ne dit pas non plus que ce soit l'Esprit de TEglise de célébrer la pensée de l'immaculée conception par la fêle du 8 décembre ; il défend seulement de condamner ou d'attaquer les particuliers qui la célèbrent dans cette intention.

Il est si bien reconnu que la fête de la Conception n'est d'aucun profit pour le sentiment de la conception immaculée, que ceux qui, de nos jours, sont attachés à ce sentiment, ne peuvent y trouver leur compte et demandent de la célébrer de nouveau, selon leur pensée particulière, le deuxième dimanche de l'A vent.

V. Je termine par le témoignage de Bellarmin, qui ne saurait être récusé par nos adversaires. Voici ses paroles : « Je dis secondement que le fondement principal de cette » fête n'est point la conception immaculée , mais simple- » ment la conception de la future Mère de Dieu. En effet, » quelle qu'ait été cette conception , par cela seul qu'elle » fut la conception de la Mère de Dieu , la mémoire en » apporte au monde une joie singulière; car alors, pour » la première fois, nous avons eu en elle un gage certain

» de la rédemption , attendu surtout qu'elle ne fut pas » conçue sans miracle d'une mère stérile. C'est pourquo i » cette fête est célébrée par ceux-là même qui croient que » la bienheureuse Vierge a été conçue dans le péché (1). » VI. Si l'on veut être de bonne foi, il faut donc qu'on reconnaisse que la fête de la Conception n'a rien d'une preuve authentique , ni même d'une preuve quelconque en faveur de la conception immaculée.

(1) Controv. de cvltu sanct., lib. lî., c. XVI.

DURANT TOUT LE TREIZIÈME SIÈCLE, l'eNSEIGNEMENT COM- MUN ET LE SEUL EN USAGE DANS l'ÉCOLE FUT QUE LA SAINTE VIERGE A ÉTÉ CONÇUE DANS LE PÉCHÉ ORI- GINEL.

ï. Importance de fiiit. — II. Prouvé par le témoignage de Habert et du Père Perrone.

I. Durant leXIIP siècle, saint Thomas n'était pas le seul qui enseignât positivement que la sainte Vierge, étant venue par la voie commune des enfants d'Adam , a été conçue comme tous les autres dans le péché d'origine. Cette doctrine lui était commune avec tous les maîtres de son temps ; or , ceci mérite d'être remarqué. Le temps dont nous parlons est le berceau de lEcole, et les auteurs qui florissaient alors avec saint Thomas en sont proprement les princes et les fondateurs; d'oii résulte ce fait important, que la doctrine qui ne reçoit point l'immaculée conception , après avoir été la doctrine constante des saints Pères, fut aussi, dans le principe, le sentiment unanime de l'Ecole, et le seul alors enseigné.

II. Ce fait, an reste, ne peut souffrir de doute, et est attesté par les auteurs môme qui ont soutenu l'immaculée conception. Voici, par exemple, les propres paroles de Habert, qui a combattu pour cette cause avec autant de gravité et d'érudition que personne. Après avoir rapporté fidèlement les passages de la lettre de saint Bernard que j'ai rapportés moi-même (1), il conclut ainsi : « Voilà ce que dit le même )) docteur parlant de ceux qui l'avaient pré- » cédé et de ceux qui florissaient de son )) temps, comme Rupert et saint Anselme, qui » furent du même sen liment que ce saint. Il >) faut en dire autant des princes de l'Ecole qui » le suivirent : Albert-le-Grand, Alexandre )) Halés , saint Thomas , saint Bonaven- » ture (2). ))

Voici même le témoignage de Perrone, aujourd'hui l'auteur le plus remarquable qui soutienne l'immaculée conception. A ces mêmes autorités citées par Habert, il joint Gratien et Pierre Lombart, l'un Italien et lautre Français (3). Or, on sait que ces deux auteurs por-

(1) Ci-dessus > ch. lï.

(2) Tfieolog. moral., de vitiis et jyecc, c. Vif , S 6 , r. 3'>.

(3) De immac, p. 1, c. II.

tèrent le sceptre de la théologie, et furent l'oracle et la règle de renseignement, de leur temps et durant les siècles qui les suivirent. D'ailleurs, voici les paroles expresses de Perrone : <( On » ne peut nier que le sentiment qui dénie ce » privilège à la bienheureuse Vierge n ait pré- » valu dans ce temps-là (durant les XUe et » XIIP siècles) parmi les scolastiques, prin- )) cipalement à cause de l'autorité de saint » Bernard et du maître des sentences : de telle » sorte que l'école de Sorbonne, la plus célè- )) bre de toutes , l'adopta et la fit sienne jus- » qu'à Scot. )) Les efforts que fait cet auteur pour l'embrouiller, n'empêchent point ce fait de paraître dans toute sa force à travers l'équivoque de ses paroles. 11 a beau dire qu'en ce temps le sentiment qui ne connaît point le privilège de l'immaculée conception ^\ml prévalu , comme s'il eût été jusque-là en balance; que c'était à cause de V autorité de saint Bernard et du maître des sentences j, comme si ces deux auteurs n'avaient point reçu eux-mêmes leur croyance de ceux qui les avaient précédés; et enfin, que la société de Sorbonne l'adopta, comme si auparavant elle eût jamais tenu le contraire ; il n'en est pas moins certain , même d'après ses

8v0 CHAPITRE SIXIÈME.

aveux, que, durant tout le XÏIF siècle encore, renseignement commun et le seul en usage dans FEcole fut que la sainte Vierge est conçue dans le péché originel.

LE' PREMIER AUTEUR QUI A PROPOSÉ OUVERTEMENT l'oPIMON de la CONCEPTION IMMACULÉE.

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