FOI RELIGIEUSE, CROYANCE VOLONTAIBE
que nous la désirons que nous Taimons; expliquer nos répulsions ou nos sympathies par les qualités des objets, c'est d*un réalisme fort superficiel : c'est croire que ces qualités ont une existence en soi, indépendante de nous, ce qui est absurde. C'est parce que je suis ce que je suis que les objets sont ce qu'ils sont, et la pathologie se charge de faire la démonstration de cette vérité, puisqu'un changement dans les tendances amène le. vif désir d'objets jusque-là parfaitement répugnants '. Il en est de même pour les arguments en faveur de la religion ou contre elle : ils ne sont pas ce qu'ils sont, ils sont ce que je suis. Sans quoi, comment expliquer que tel argument qui glisse sur celui-ci, pénètre et bouleverse celui-là? Comment expliquer que telle objection, invincible pour un esprit irréligieux, soit sans force pour le croyant ?
D'autre part, les directeurs de conscience sont unanimes à voir la source de l'incrédulité, non dans lé jugement, mais dans une perversion de la volonté';. et Pascal dit: «Dieu a voulu que les vérités divines entrassent du cœur dans l'esprit et non pas de l'esprit dans le cœur... de telle sorte... qu'il faut aimer les choses divines pour les con-
(i) Cf. Ribot, V Attention, conclusion.
(2) Voir sur ce point des pages très fortes, Dœllinger : En^eur, 4onte, venté, 1848.
naître. » * c Travaillez donc, non pas à vous convaincre par Taugmentation des preuves, mais par la diminution de vos passions. » Le conventionnel Isnard, dans le récit si intéressant de sa conversion, dit : « Je m'aperçus qu^en matière religieuse, la solution de la vérité dépend moins de l'effort de notre esprit, que de la disposition de notre cœur. » Bossuet dit de même : c On n'aime point ce qu'on ignore, mais quand on aime ce qu'on a commencé & eonnattre un peu, l'amour fait qu'on le connaît plus parfaitement. »
Si nous ouvrons le journal intimé de Maine de Biran, nous y trouvons cette opinion qui d'abord lui avait semblé « paradoxale » « que toute morale, toute religion commence par l'amour, et qu'il ne peut y avoir connaissance du vrai, du bon, du juste, du devoir sans amour de ce vrai, de ce bon, de ce devoir. »
Lacordaire disait de même : c J*ai l'âme extrêmement religieuse et l'esprit très incrédule ; mais comme il est dans la nature de l'esprit 4e se laisser subjuguer par l'ftme, il est probable qu'un jour je serai chrétien*. »
' Le récit de la conversion de ijaint Augustin * Qst instructif sur ce sujet. Lorsqu'il a clairement aperçu
'(1) Lacùrdaim^ par le P. Chocarne, 5« édition, p. 37 I, (2) Confessions, liv. VIII, chap. v.
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l'indignité de sa conduite et que le désir d'une vie supérieure s'est éveillé en lui, il est enchaîné par ses habitudes antérieures : c II arrive souvent qu'on ne fait pas les derniers efforts pour se réveiller... parce qu'encore qu'on veuille bien ne plus dormir et qu'il soit temps de se lever, on se laisse aller néanmoins aux douceurs du sommeil... »
Un discours de Polilianus donne une vigoureuse énergie à son désir d'abandonner sa vie dissolue; il ne lui reste plus qu'une appréhension muette, mais qui suffit à le retenir. Les souvenirs de ses plaisirs le sollicitent encore... mais il ne les entend plus toutefois qu'à demi. Puis, après une crise de larmes, la lutte cesse et sa vie nouvelle commence. Ce sont moins des raisons que des sentiments qui le frappent. D'abord les prédications de saint Ambroise font sur lui une grande impression. Saint Ambroise demeure présent à sa pensée, comme un noble exemple de haute valeur morale, et la médiocrité de la vie de plaisir lui apparaît ; l'idée de la mort le saisit i. Lés entretiens de Sim* plicianus, la conversion de Yictorinus, la vie de saint Antoine en Egypte, racontée par Potitianus, sont les antécédents émotifs qui amènent la crise de larmes libératrice... C'est ainsi que la sœur dç
(4) Confessions, VI, 16.
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Pascal nous révèle que c'est à la suite de Taecident du pont de NeuîUy, où il faillit périr, que sa conversion s'opéra. C'est que ce jour-là l'idée de la mort cessa de se présenter à lui comme une idée froide : elle devint un sentiment douloureux et d'une profonde efficacité.
En effet, la foi repose non sur des idées sèches, sur des démonstrations, mais bien sur des idées senties. Elle repose d'abord sur le sentiment de la misère profonde de notre existence individuelle, si rapide à s'écouler et cependant tourmentée par la maladie et par le chagrin ; elle repose sur le sentiment profond qu'a l'homme religieux de la radicale pauvreté des plaisirs des sens, et de l'imbécillité de l'égoïsme individuel; elle repose sur Y humilité qui découle de l'impuissance de la raison humaine à pénétrer le secret de notre destinée, de la chute bruyante des plus hauts systèmes de métaphysique, et du vif sentiment de l'impénétrable mystère qui nous environne et dans lequel nous baignons de toutes parts. Ce sentiment de l'incurable faiblesse de la raison individuelle rend les âmes religieuses dociles à l'enseignement traditionnel, et les prédispose à mépriser, a priori ^ les objections de l'irréligion; de plus, le néant individuel comparée l'incommensurable majesté de l'univers, lescondt -^ au sentiment de leur dépendance absolue vis-à-i