‹ La crucheChapitre 21 sur 54 · ACTE l'RFMlFR · texte numérisé non relu

ACTE l'RFMlFR

SCÈiNE X F.ALRFAXE, LA VERNIE.

Si tu veux du fromage?

LAVER NIÉ

Merci. {Long silence, puis Lavernié, allumant une cigarette :': Toi tu ne seras content que le jour où Margot aura fait des blagues.

LAURIANE

Margot? C'est une cruche, Margot!

LAVERNIÉ

Une cruche?

LAURIANE

Oui.

LAVERNIÉ

Eh bien, méfie-toi de la mener à l'eau un peu plus souvent qu'il ne faudrait ; tu pourrais te faire éclabousser. En vérité, c'est inimaginable. Voilà une enfant délicieuse, qui t'aime, te fait honneur, emplit cette maison de sa jeunesse qui l'embaume et de son rire qui l'égayé, et tu n'as d'autre ambition, tu n'entrevois d'autre dessein, tu ne poursuis d'autre but que le but idiot de la faire tourner en bourrique!... Gare!... Tu joues là un jeu dangereux. On a vu des femmes se venger quand on leur avait rien fait, et Margot aurait une excuse.

LAURIANE

Tout de bon?

LA VERNIE

Tout de bon.

Sais-Ui que ta la défends avec une certaine chaleur?

LAVERNIÉ

C'est tout naturel.

LAURIANE

Comment donc!

LAVERNIÉ

Tu dis cela avec un drôle d'air. {Rires mystérieux de Lauriane.) Oh 1 cartes sur table, je t'en prie ; notre amitié est trop ancienne pour se pouvoir accommoder d'équivoques ei de faux-fuyants. Si tu as une pensée de derrière la tête, tu vas lui donner la volée oîi je vais, moi, boucler ma valise, prendre mon chapeau et cavaler !

LAURIANE

Tu t'emballes !...

LAVERNIÉ '

J'en ai le droit. Comme tous les gens qui n'ont rien à cacher, je suis pour les maisons de verre. Parle.

LAURIANE

Les amoureux sont inouïs! Ils crient leur secret sur les toits et ils s'étonnent que les couvreurs aient des oreilles pour entendre !

LAVERNIÉ, très surpris.

Je suis amoureux?

LAURIANE

De Margot.

Moi?

LAURIANE

Tu me prends pour un aveugle. Je ne m'aperçois pas de ton petit manège, peut-être? et je ne te vois depuis longtemps tourner autour de ses jupes?... Allons, sois franc! En as-tu envie?

ACÏK l'Iir.MIEK 33

LAVEUNIÉ

Oui, parbleu! Et c'est le ini)indre hommage que je puisse rendre à la beauté de cette charmante fille. Mais de là à lui faire la cour quand tu n'y es pas et à tourner autour de ses jupes, il y a une nuance. N'insiste pas, tu me blesserais. Je n'ai pas coutume d'abuser de la confiance des personnes pour leur dérober leur argent, leur montre ou leur bonne amie.

LAUHIANE

Aucun rapport.

LAVEKNIÉ

Je te demande pardon. La femme d'un ami est son bien, au même titre que sa bourse.

LAURIANE, spirituel.

Ou que son parapluie.

LAVEKMÉ

Parfaitement! et pour moi. si jamais je pinçais un copain, fût-ce le plus ancien et le meilleur, à me chahuter ma maîtresse, je lui casserais les reins, tu m'entends? et ceci, sans l'ombre d'un scrupule !

LAURIA.NE

Moi pas.

LAVERXIÉ

Ouat!

LAURIANE

Fais-en 1 expérience.

LAVERNIÉ

Comment?

LAURIANE

Margot te plaît, prends-la.

LAVERNIÉ, abasourdi.

C'est pour rire, je pense.

LAURIANE

Du tout. MoQ cher, tu ne me connais pas.

LA VERNIE

Je te connais à peine, en effet. Cela ne remonte guère qu'à trente-cinq ans, au temps où nos pans de chemises passaient par nos fonds de culottes. Tu as toujours été le même : épateur, bluffeur et faiseur d'embarras.

LAURIANE

« Jeune homme, dit le proverbe, emporte-toi moins, lu ne t'en porteras que mieux, » Non, mais tu es extraordinaire avec tes allures de César. Suis-je obligé de partager tes petites manières de voir et dois-je être un reflet de ta vie? Je suis un indépendant, moi !

LAVERMÈ

Ça y est 1 Voilà ce que je craignais.

LAURIANE

Et tu le sais très bien, d'ailleurs. Seulement, tu ne veux pas en convenir, étant un être compliqué, subtil et paradoxal.

LA VERNIE

Paradoxal! Paradoxal!... Eh! je le hais, le paradoxe! J'en ai l'exécration, le dégoût et la crainte, comme d'une fille publique qu'il est!

LAURIANE

Et avec qui l'on couche.

LAVERNIÉ

A l'occasion, pour rire, mais qu'on n'épouse pas, n..« de D...!... Seigneur ! qu'il est donc difficile d'arriver à se faire comprendre !

LAURIANE

Tu as raison. Restons-en là. Je ne discute pas avec les enfants.

ACTK i'i{i:Mii:it 3o

LAVEHNIÉ

l'oiirquoi donc? ,1e discale bien avec des andouilles, moi qui le parle !

LAURIANE

Trop aimable !

LAVERNIÉ

Mon clier Lauriane, j'ai horreur des phrases à effet et (les daims qui battent la caisse sur la peau d'âne des mois creux. Voilà une heure que tu sues sang et eau à essayer de m'intéresser, tu ne m'intéresses pas, c'est bien simple? Tu veux me le faire, tu ne me le feras pas; c'est bien simple '■ Fais ton profit de ces paroles et rends grâce à mon affection, si elle a sa rude franchise, d'avoir aussi sa probité. Car c'est vrai, elle me plaît, Margot; et elle me plaît même beaucoup I et cela ne date pas d'aujourd'hui ! et si on me la donnait, je sais bien ce que j'en ferais! et il est inouï de penser que nous avions pu en venir, moi, à te faire de pareils aveux, et toi, Lauriane, à les entendre!

LAURIANE

Puis-je te demander poliment, avec tous les égards voulus, la permission de placer un mot? Tu me l'accordes? Oui? C'est heureux! Sache donc, ceci pour ta gouverne, que j'ai plein le dos de Margot; que ma liaison avec elle a plus que suffisamment duré, mes habitudes n'étant pas de m'éterniser dans le collage, et que d'ailleurs, en fût-il autrement, jamais une femme, jamais — tu m'entends, à ton tour? — ne me brouillera, avec un ami. {Lavernié hausse les épaules.) Alors, là, raisonnablement, tu penses que je pourrais hésiter une seconde entre un vieux camarade d'enfance, comme voilà toi, et Margot, dont je connais le passé, après tout, et qui n'est jamais qu'une...

LAVERNIÉ

Tu vas dire une lâcheté.

36 LA CHUCUE

LAUIIANE

Mais, mon cher, j'ai ramassé ça...

LAVIiHNIÉ

Elle est dite. C'est la dernière. Tu finirais par me fâcher et je ne suis pas venu chez toi pour avoir le désagrément de te jeter au nez des choses désobligeantes. Je me résume. J'ai pour cette enfant autant de tendresse que d'estime et prétends qu'elle a plus à se plaindre de toi que tu n'as à te plaindre d'elle, un homme de ton âge, et du mien, demeurant toujours, quoi qu il arrive, l'obligé du bras qui enlace, du regard qui sourit et de la bouche qui sentbon. Ceci soit dit pour elle. Quant à son honnêteté, je ne la discute même pas, et c'est un point de la question qui a sa petite importance, sans que lu aies l'air de t'en douter.

LAUHIANE

Son importance? Quelle importance? Je ne sais pas ce que tu veux me dire. Je te répète que chacun, en ce bas monde, pratique la vie à sa façon. Tu as les idées, j'ai les miennes, et c'est mon droit, quand le diable y serait, de prendre la chose gaiement, si les autres jouent de la musique sur le même instrument que moi.

LA VERNIE

Tu me fais suer.

LAURIANE

Transpire à ton aise ! {Il se lève.) ie vais prendre le café chez le voisin. En ce qui concerne Margot, ne te gêne pas, si le cœur t'en dit. Dans le cas contraire, allongetoi à côté, comme ils disent en Normandie. [Tirant sa montre.) Neuf heures moins le quart. Diable !... Tu viens ?

LAVERNIÉ

Je ne sais pas. . . Tout à l'heure.. .

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