‹ La crucheChapitre 29 sur 54 · SCENE PREMIERE LAVERNIÉ, MARGOT · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE LAVERNIÉ, MARGOT

MARGOT

C'est moi. Je me suis fait attendre, mais j'ai remis de Tordre dans la pièce.

LAVERiMÉ

Il ne fallait pas prendre celte peine. La concierge est là.

MARGOT

Tu travailles?

LAVERNIÉ

Comme tu vois.

ACTK DEl'XIKME 47

MAHGOT

Cela avance?

LA VERNIE

C'est fini. Quelques petites vigueurs dans le corsage, un vrtgue nettoyage dans les fonds, et voilà la question tranchée.

MARGOT, qui s'est approchée.

Je peux dire mon petit mot?

LAVERMÉ

Dis-le.

MARGOT

J'ai une critique à faire.

LA VERNIE

Fais-la.

MARGOT, timidement.

Les perles du collier me paraissent un peu grosses.

LAYERNIÉ

Ohl Des noyaux de pêches tout au plus. Ordre supérieur, mon enfant! La clientèle féminine a comme ça de petites exigences oii se trahissent ses instincts délicatement artistiques. Bah! la route est belle, comme dit l'autre. Ces joyaux reprendront leurs justes proportions, vus à travers les yeux de sotte qui se proposent de s'en repaître.

MARGOT

Tu as du talent?

Tu m'ennuies.

MARGOT

Tu serais le seul à l'ignorer. Quel étrange besoin éprouves-tu de te placer toujours au-dessous de ton rang et de déprécier ton mérite? C'est un chef-d'œuvre, ce portrait. [Lavernié hausse les épaules.)Ta ne trouves pas?

48 LA CRUciir:

lavi:rnii':

Le fail du véritable artiste n'est pas de se complaire en ce qu'il fit, mais de le comparer tristement à ce qu'il aurait voulu faire.

MARGOT

Ah!

LAVERNIÉ

Oui. Passe-moi mon tube de blanc. Merci.

MARGOT

Allons, adieu.

LAVERMÉ

Te voilà partie?

MARGOT

Il faut bien. Charles quitte son bureau à cinq heures. S'il était rentré avant moi, cela ferait des histoires.

LAVERNTÉ

Ah! diable! Sauve-toi donc!

A demain?

Si tu veux.

A après-demain?

LAVERNIE MARGOT

LAVERNIE

Si tu préfères.

MARGOT, une impatience dans la voix.

Enfin, à quand?

LAVERNIÉ, étonné.

Quel ton prends-tu pour me poser cette question? Viens quand il te plaira, aux heures qui te plairont. Tu seras toujours la bienvenue.

MARGOT

Tu m"aimes?

ACIE nElXlilME 49

LAVERMK

Laisse-moi Iravaillor.

MAIUIOT

Ta ne m'aimes pas? {Lavemié se tait.) Avoue que c'est vrai ; je ne t'en garderai pas rancune. D'abord, je le sens; puis, j"ai si peu, si peu de chance, que je commence à m'y habituer.

LAVERNIÉ

Es-tu heureuse avec moi, oui ou non?

Infiniment. Tu le sais bien.

LAVEHNIÉ

Alors, dors en paix, laisse-toi vivre, et ne me tourmente plus de questions auxquelles je ne veux pas répondre.

MARGOT

Pourquoi?

LAVERNIÉ

Parce qu'il est des mots qui restent jeunes et qu'il n'en est pas de même des bouches qui les prononcent.

MARGOT

C'est pour toi que tu parles ?

LAVERMÉ

J'en ai peur.

MARGOT

Quel âge as-tu?

LAVERMÉ

Quarante-cinq ans.

MARGOT

Tu n'es pas vieux.

LAVERNIÉ

Non, mais je ne suis plus jeune. C'est exactement la même chose. Il n'y a pas de milieu dans la vie ; dès

qu'on n'est plus jeune on est vieux, et au-dessus de quarante ans on est tous du même âge.

MAHGOT

Si les hommes sont si vite finis, qu'est-ce que nous dirons, nous, les femmes?

LAVERNIÉ

Ne vous occupez pas de cela.

MARGOT

Il me semble pourtant...

LAVERNIÉ

Tu te trompes. Comprends donc que le cœur des hommes ne change pas avec leurs traits, et que les femmes seront toujours jeunes pour eux, puisqu'ils auront toujours pour elles des âmes de collégiens et des yeux de vingt ans.

MARGOT, très simplement.

Ah!

LAVERNIÉ

Cela t'échappe?

MARGOT

Un peu.

LAVERNIÉ

. Sois franche. Tu comprends toujours ce que je te dis?

MARGOT

A chaque instant, du moins. Je comprendrais plus souvent si je voulais faire un petit effort, mais je n'aime pas réfléchir, cela me fatigue. [Lavernié la regarde longuement.) ie suis bête, n'est-ce pas? Oh! je le sais. Charles est tout le temps à me le dire.

LAVERNIÉ

Passer pour une bête aux yeux d'un crétin!... Joie!... Arrive ici que je t'embrasse, tu es un être délicieux, et

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