LE CABARET DE LA POMME DE PIN
autrefois, vous vous en souviendrez peut-être, l’analyse d’un petit poëme, où, sous le prétexte
d’une promenade avec un ami auquel il veut faire connaître les particularités de la ville, Collelet décrit successivement la foire Saint-Laurent et la foire Saint-Germain, les jeux des bateleurs, les divertissements, les promenades, le passage du roi, etc. , etc. C’est après une longue flânerie à la foire Saint-Laurent et dans les alentours que l’auteur et son compagnon, fatigués, affamés et encore plus altérés, s’en viennent s’attabler au cabaret de la Pomme-de-Pin, situé sur le pont Notre-Dame.
Voici donc le menu et le prix de cette collation; Collelet demande la carte :
— Enfants, holà! que quelqu’un monte!
Prends cet argent et fais le compte :
Trente en chapon et six en pain,
Deux en fromage et seize en vin,
Dix en jambon, — est-ce l’affaire?
Et cinq sols pour la bonne chère.
Sans compter les deux sols pour toi,
Pour mieux te soubvenir de moi.
Trois francs et onze sous! un chapon, du jambon, le vin et le dessert! Où ferait-on aujourd’hui un repas semblable pour le double du prix? N’admirez-vous pas surtout les cinq sous ajoutés
pour la bonne chère? La bonne chère! c’est-àdire le zèle et le talent du cuisinier, la satisfaction du convive. Il est vrai qu’il y a des choses qu’on ne peut mettre sur la carte. Ces choses-là, nos ancêtres prétendaient non les payer, mais les récompenser. Étonnons-nous donc maintenant d’être si mal servis!
Ce qui n’est pas moins louchant, ce sont les soins que prend Colletel pour assurer la bonne condition de son repas.
Ne croyez pas qu’il se contente de choisir sur une carte — de confiance — les mets dont il veut le composer; non pas. Il s’en va faire en personne un tour à la cuisine.
.J’ai vu là-bas, sur celte table,
Un chapon assez raisonnable;
Il est bien tendre, assurément ;
Est-il lardé tout fraîchement?
Que je sente un peu son derrière.
Qu’en dites-vous? Le choix du pain est ensuite une longue affaire. Sera-ce le pain à la reine , le pain à la montauronne , le pain aux œufs battus? El c’est le pain de Gonesse qui l’emporte.
Peut-être dira-t-on que c’est se donner bien du mal pour un repas à 3 fr. 55 c. N’importe, cette volaille et ce jambon me trotteront longtemps dans la mémoire, et, s’il plaît à Dieu, je ne mourrai pas
REFLEXIONS D’UNE MAITRESSE UE MAISON 55
sans avoir dîné au cabaret, d’un chapon et d’un litre à seize ; et, si je suis content, je donnerai cinq sous pour la bonne chère... et pour la tradition!
Charles Asselineau.
RÉFLEXIONS D’UNE MAITRESSE DE MAISON SUR LES INCONVÉNIENTS D’UN APPÉTIT TROP COMPLAISANT
Mon mari et moi aimons la société et jouissons d’une aisance convenable; il nous arrive rarement de ne pas réunir quelques personnes à dîner, deux ou trois fois par semaine. La plus grande cordialité a jusqu’ici présidé à nos festins; mais voici qu’un jeune homme, proche parent de mon mari, s’est récemment joint à nous, et son attitude inconvenante, si elle n’est promptement réprimée, menace fort de troubler notre tranquillité. Il est, d'ailleurs, trop ami de mon mari, pour que je lui fasse aucune représentation par une autre voie plus directe que celle-ci.
Une lettre imprimée dans votre recueil rencon-
Irera probablement son regard, car il est grand lecteur de sa nature, et se pique de saisir au vol toutes les nouveautés. Vraiment, il n’est pointdu tout dépourvu d’intelligence. Mon mari le dit fort spirituel ; pour ma part, je ne puis prétendre à être un bon juge en cette occasion, rayant rarement vu ouvrir la bouche en dehors des circonstances étrangères à la conversation. Bref, monsieur, le défaut de ce jeune homme est une complaisance illimitée envers son estomac. Le premier jour qu’il dîna avec nous, il crut nécessaire d’expliquer le long séjour qu’il lit faire aux plats sur la table, en alléguant qu’il avait fait le matin une très-longue promenade dont il revenait à jeun. Mais, comme celte justification ne pouvait servir qu’une ou deux fois au plus, il a dernièrement jeté le masque et préféré se montrer ce qu’il est, sans réserve comme sans explication.
Vous ne sauriez vous représenter à quel point sa conduite est devenue désagréable. Sa façon de regarder les plats, alors qu’on les apporte dans l’appartement, est décidément immodeste; elle ressemble au regard impudent qu’adressent les beaux de la mode actuelle à une jolie femme faisant sa première apparition dans un salon. Moi, je me prends d'une réelle pitié pour ces pauvres plats, et ne puis m’empêcher de penser qu’ils ont conscience de cet état, et sont mal à l'aise d'être ainsi considérés pour ce qu'ils ne sont pas.
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Ensuite, il n’a aucun scrupule, même après qu’on a servi fromage et fruits, de garder sur la table un morceau de viande, jusqu’à ce qu’il l’ait, comme il dit, expédié. Jugez comme cela est de mauvais goût lorsqu’il y a des dames. Jugez aussi, monsieur l’éditeur, combien cela détruit l’ordre et la bonne mine d’un repas. Et, cependant, j’ai pris l’habitude de le servir le premier, avant mes amies, contrairement à tous les bons usages, afin qu’il ne retombe plus dans celte inconvenance. Je voudrais qu’il eût mangé avant de venir.
Ce qui rend sa manière d’agir chez nous encore plus choquante, c’est que mon mari, obligé par politesse d’offrir de la viande à ses invités, se nourrit exclusivement, ainsi que toute sa famille (moi comprise), de légumes. Nous avons ce principe que la nourriture animale n’est ni bonne ni naturelle à l’homme; et même, nous ne nous résignons à user de légumes qu’après qu’ils ont subi l’opération du feu, en considération des mille petites créatures vivantes que le microscope nous aide à découvrir en chaque fibre de la plante ou de la racine avant sa préparation. D’après le même principe toujours, nous faisons bouillir l’eau qui nous sert d’unique boisson avant de souffrir qu’elle paraisse sur notre table. Nos enfants sont de petits pythagoriciens accomplis, et il vous ferait plaisir de les voir dans leur pépinière se restaurer
de fruits secs, tels que raisins et figues, et de lait. Le lait est la seule chose approchant de la nourriture animale qui leur soit permise. Ils n’ont pas la moindre idée de la manière dont la substance d'une créature qui a autrefois joui de la vie peut devenir un aliment pour une autre créature. Un bifteck est une absurdité pour eux; pour eux, le mot côtelette de mouton est un solécisme complet, un mot sans signification ; pour eux encore, le mot boucher est également privé de sens, à moins qu’il ne soit employé pour désigner un homme ami du sang, un héros.
Nous avons gardé leur âme dans cet étal d’heureuse innocence, ne leur accordant pas de pénétrer dans la cuisine, ne laissant parvenir jusqu’à eux aucun mot relatif à la préparation de la nourriture animale, ne leur faisant pas même connaître l’existence de pareilles choses. Mais, comme celle bénigne ignorance est incompatible avec un certain âge de la vie, comme aussi ma fille aînée, qui aura accompli ses dix ans vers le milieu de l’été prochain, doit bientôt entrer dans la société et s’asseoir à notre table, où elle sera témoin de choses hostiles à ses principes, je m’efforce par degrés d’y accoutumer son esprit, et de la préparer aux impressions désagréables qui l’accableront.
A la premièreouverlurequejelui fis sur ce sujet, je la vis reculer avec la même horreur que nous
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montrerions 5 un récit d’antliropopliages. Cependant, elle s’est peu à peu familiarisée en quelque sorte avec cette idée, quand je lui eus dit qu’il s’agissait d’un usage du monde auquel, malgré son absurdité, nous devons nous soumettre, autant que nous pouvons le faire sans crime et sans scandale. Elle a montré en tant d’autres occasions une (elle force d’âme (dont elle est redevable au calme et à la sérénité que donne l’abstinence), que j’espère, à l’époque de ses débuts, l’amener à supporter, sans s’évanouir, la vue d’un poulet rôti ou d’un plat de ris de veau. D’après ce court exposé de notre petit intérieur, vous pouvez voir quelles entraves à son économie, quelles révolutions, quels bouleversements la présence d’un pensionnaire, tel que ce jeune homme plus haut cité, est destinée à y produire.
Je m’étonne qu’à une époque comme la nôtre, où la rareté des substances alimentaires est l’objet de si lugubres constatations, la honte n’agisse pas sur cet homme. Peut-il avoir lu les réflexions de M. Malthus sur les proportions des aliments à la population? Peut-il admettre sérieusement qu’il soit permis à un homme d’absorber la part d’un grand nombre d’autres hommes?
Lejeune homme en question est d’un extérieur agréable, et tel qu’on se ferait de bon gré sa caution sur l’article du mariage; mais sa fortune n’est
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pas des plus grandes, et quelle jeune femme, douée de prudence, pourrait songer à unir son bien à celui d’un homme qui apporterait dans la communauté trois ou quatre bouches (tout autant) à nourrir? Autant vaudrait pour elle choisir un veuf, ayant la même fortune et muni de trois ou quatre enfants.
Je ne saurais vous dire à qui ce jeune homme ressemble; son père et sa mère étaient des mangeurs raisonnables. Pourtant, j’ai ouï dire que la dernière avalait sa nourriture fort rapidement, et que le premier avait la détestable coutume de demeurer longtemps à table. Peut-être a-t-il hérité des deux.
Je désirerais, monsieur l’éditeur, que vous voulussiez bien réfléchir là-dessus, et nous communiquer vos idées au sujet d’un estomac immodéré, et de l’alimentation par la chair des animaux.
Traduit par Louis Démet.
RÉPONSE A UNE MAITRESSE DE MAISON
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RÉPONSE A UNE MAITRESSE DE MAISON RÉFLEXIONS