‹ La cuisinière poétiqueChapitre 15 sur 44 · DU GLOUTON SUR L’APPÉTIT · texte numérisé non relu

DU GLOUTON SUR L’APPÉTIT

Monsieur l’éditeur,

Je me dispose à étaler à vos yeux les circonstances de la plus inique persécution dont un pauvre diable ait jamais eu à se plaindre. Donc, vous êtes informé qu’une calamité s’est attachée à moi depuis mon enfance; comment la spécifier sans offenser la délicatesse ? Pourtant il le faut.

Eh bien, mes épreuves tirent leur origine d’un appétit immodéré !... Les désirs de cet appétit n’embrassent point les richesses ni les vastes possessions, car, en ce cas, j’eusse pu trouver un remède dans les maximes des philosophes et des poêles, dans ces verba et voces dont parle Horace :

Quibus hune lenirc dolorcm Possis , cl magnum morbi dcponerc parlent.

Cet appétit ne recherche pasdavanlage la gloire, la renommée, les applaudissements. Le même poêle

nous dit qu’il est pour cette maladie un traitement spécial ; ce que Pope traduit ainsi :

« Certains vers satiriques, qui, appliqués vifs, guérissent le fat de son orgueil... »

Cet appétit n’est point davantage éveillé par ce que l’on nomme le plaisir. Les sévères et vertueuses leçons inculquées dèsl’enfanceà monesprit par le meilleur des pères — un pieux ministre de l’Église d’Angleterre, aujourd’hui disparu du monde — me laissent tout repos de ce côté.

Hélas! monsieur, l’appétit dont je me plains n’est plus aucune de ces choses; mon appétit est de l’espèce la plus matérielle et la moins métaphysique : c’est un appétit pour la nourriture.

Je n’ai pas gardé un souvenir bien fidèle des énormités commises par moi à cet égard pendant la période où l’arrow-root et la bouillie composaient ma subsistance. Seulement, je sais, pour me l’avoir entendu affirmer, que, la constitution de ma mère ne lui permettant pas de me conserver près d’elle et de me nourrir de son lait, la femme qui la remplaça avait coutume défaire à mes parents les demandes les plus extravagantes pour sub-

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venir à ce qu’elle appelait mon excessif appétit. Ces demandes, mes parents, plutôt que d’ajouter foi à aucun récit défavorable fait sur mon compte, préféraient les attribuer à la cupidité bien connue et aux habitudes mercenaires de ces gens-là. L’aveuglement de mes auteurs persévéra, depuis le jour de mon retour au logis paternel, jusqu’au temps où il fut jugé convenable, en raison de mon âge plus avancé, de me mêler complètement avec d’autres garçons. Je fus, en conséquence, mis en pension.

Dès lors, la lugubre vérité devint trop manifeste pour qu’il fût possible de la déguiser. La gent curieuse dont se compose toute école eut bientôt découvert mes inclinations. Il ne fut plus permis d’en rejeter le blâme sur quelque autre personne. Désormais, plus de bonne complaisante qui assumât la responsabilité de mes larges méfaits à l’endroit du pain et du beurre, sans parler de la razzia opérée sur maints bouts de pudding et de la disparition mystérieuse de maint pâté froid. La vérité, dis-je, était, d'ailleurs, rendue trop évidente par mes propres regards et par les signes irrécusables d’inanition qu’exhibait mon être, même après les plus abondants repas et en dépit de la double ration que mon maître était secrètement autorisé à m’allouer par ordre de mon excellente famille. Celle propension à ridiculiser le monde, qui est

déjà développée à un degré respectable chez les grandes personnes, se retrouve dix fois plus active chez les jeunes garçons. Une fois dévoilé, je fus en proie à tous leurs traits et devins le but invariable où tout niveleur, épris du calembour, dirigea à l’avenir la petite flèche de son mépris. Même les Graclus et Thésaurus furent saccagés pour fournir des armes contre moi à ces petits pédants. — Ventri nains , ventri deditus, vesana gula, escarumgurges , dapibus indulgens, non dans frena gulce, sectans lautæ fercula mensœ, — telles étaient les agréables épithètes qui résonnaient à mon oreille, quelque part que j’allasse. Je menais une existence bien triste, souffrant la peine des criminels, et n’ayant commis d'autre crime que de suivre les lois imprescriptibles de la nature. Le souvenir des reproches dont mon enfance fut accablée poursuit souvent mes rêves. Les jours d’école reviennent à ma mémoire, et avec eux la douleur que j’avais coutume de ressentir quand, me retirant en un coin solitaire pour échapper à l’observation de mes féroces condisciples, je dévorais, assis, l’unique tranche de pain d’épices dont m’avait gratifié la bonté de quelque parent. Combien je souffrais de ce qu'il me fût impossible d’en réserver une part pour quelque camarade favori, ainsi que je le voyais faire aux autres. Je connais mon cœur ; jamais je ne fus égoïste. Jamais

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je ne posédai le moindre superflu sans m’empresser de le partager. Mais, hélas! ma nourriture n’était pas un superflu, c’était un indispensable nécessaire. Je n’eusse pas plus souffert à donner le sang de mes veines qu’à partager mes aliments avec un camarade.

Cependant, aucun état de souffrance n’est éternel, où, s’il en était quelqu’un de ce genre, je suppose que nous finirions par nous y accoutumer. Les misères de ma vie de pension eurent leur terme, et je fus de nouveau rendu aux murs paternels. L’affectueuse sollicitude de mes parents s’attacha à dissimuler, même à ma propre attention, l’infirmité dont jetais affligé. On me disait sans cesse que je grandissais, et l’appétit par moi déployé me fut charitablement représenté comme un symptôme et un effet de ma croissance. On prit même l’habitude de m’en faire des compliments. Mais cette fiction ne put durer au delà d’un an ou deux... Je cessai de grandir, hélas ! et ne cessai pas ma consommation prodigieuse.

Ces temps sont loin, et avec eux ont cessé

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d’exister affectueuses dissimulations, indulgent aveuglement, délicates omissions et compatissants mensonges. Je reste avec mon infirmité, et tous deux nous sommes désormais exposés sans voile au vaste et fixe regard du monde, ouvert sur tout. Mes repas sont examinés, mes bouchées pesées dans une balance, et les exigences de mon estomac traitées de gloutonnerie, odieux péché que nonseulement mon esprit abhorre, mais que la nature m’a mis hors d’état de commettre; ma constitution ne me permet pas ce vice, car comment celuilà peut-il être coupable d’excès, qui ne peut trouver le suffisant? Qu’ils mettent donc un terme à leur contrôle sur mes aliments, et à leurs déplaisantes comparaisons entre ma table et les sept paniers de l’Écriture, ou la coupe surnaturelle et toujours pleine de Baucis. Qu’ils se félicitent de ce que leur estomac plus paisible (et non leur vertu) les mette à l’abri de pareils blâmes. Je ne vois pas qu’aucun d’eux cesse de manger, jusqu’à ce que la sainte rage de la faim (comme on l’appelle) soit assouvie. Hélas! je suis condamné à ignorer ce repos.

Que faire? Je suis par nature enclin à la bonne humeur et aux repas en agréable société. Je ne

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suis pas gourmand, el les friandises n’ont jamais été mon fait; je dédaignerais la table d’Héliogabale, n’était la longueur du temps qu’on y demeurait assis. Vraiment, je porte une légitime envie à ces longs et joyeux dîners des derniers Romains, et cependant je me tiendrais satisfait du menu dont se contentaient les Curius et les Dentatus. (J’ai oublié de dire plus haut, que parmi tant d’autres insipides qualificatifs, celui de Dentatus me fut aussi appliqué.) Double-Dîner est encore un des noms dont me gratifièrent mes connaissances, à caused’un innocent stratagème que j’employai assez longtemps sans être deviné, le voici : Visitant à leur tour tous mes amis, à commencer par ceux qui, les plus fidèles aux coutumes antiques, dînaient à une heure, je me faisais annoncer successivement chez les autres suivant l’heure de leurs repas, jusqu'à ce que j’allasse trouver les plus distingués d’entre eux, vers six ou sept heures de l’après-midi, pour m’asseoir à leur table aristocratique. J’arrivais ainsi à absorber la quantité d’aliments qui m’est nécessaire, sans avoir cependant pris plus d’un seul dîner chez la même personne. Depuis que la ruse est connue, je tâche de prendre chez moi, avant de sortir, ce que j’appelle un éloutToir. Hélas! les exigences de mon appétit croissent en raison de ce qui lui est offert. Ce qui m’a toujours particulièrement choqué à

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tous ces dîners, c’est l’usage insensé du fromage et des desserts présentés ensuite. J’ai, pour le premier, une antipathie raisonnée; quant aux fruits, je les ai en grand mépris , ainsi que ces vains légumes que l’on tâche inutilement de substituera la viande, la viande, ce seul aliment légitime de l’homme, depuis le déluge, car c’est à celte époque que j’en fais remonter l’autorisation ou plutôt l’obligation donnée à Noé et à ses descendants. Le foin est pour les chevaux. Il me revient en mémoire un joli apologue que Mandeville cite à ce sujet dans sa fable des Abeilles.

Il met en scène un lion discutant avec un marchand, lequel marchand reproche au roi des forêts sa méthode quelque peu violente de se nourrir.

Le lion lui répond: «Je suis sauvage, il est vrai, mais aucune créature ne peut être appelée cruelle, que celle chez qui la malice ou l’insensibilité a éteint toute pitié naturelle. Le lion est né ignorant la compassion; nous suivons les instincts de notre nature. Les dieux nous ont destinés à vivre des dépouilles des autres animaux; mais aussi longtemps que nous en rencontrons de morts, nous ne faisons point lâchasse aux vivants. L’homme, dont la nature est perverse, est le seul

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qui ail fait du carnage un plaisir. La nature a instruit votre estomac à ne désirer que les produits de la terre... (N’en déplaise au lion, s’il a dit cela pour Pliumanilé en général, il n’est pas dans le vrai; néanmoins, toutes ses paroles, jusqu’à cet endroit, sont très-sensées.) Votre grand amour du changement, et votre empressement à accueillir toute nouveauté, vous ont amené à détruire les animaux, sans justice et sans nécessité. Le lion possède un feu intérieur qui suffît à consumer les peaux les plus rudes, les os les plus durs et la chair de tous les êtres sans exception. Mais vos estomacs délicats, chez qui la chaleur digestive est faible et limitée, ne peuvent aller jusqu’à recevoir la plus tendre partie d’aucune chair, si la moitié de la concoction n’en est opérée auparavant par le moyen d’un feu artificiel; et cependant quel animal n’avez-vous pas sacrifié aux caprices de votre languissant appétit? J’ai dit languissant, car qu’est-ce que la faim de l’homme comparée à celle du lion ? Votre faim, arrivée à son pire degré, vous fait tomber de faiblesse, la mienne me rend fou. Que de fois ai-je essayé d’en adoucir la férocité au moyen de racines et d’herbes ! mais ce fut en vain! et elle ne peut être satisfaite que par une grande quantité de chair. »

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Tout en admettant que le lion n’ait pas eu un instinct divinatoire suffisant pour faire la part de la nature dans l’appétit humain, il nous faut reconnaître cependant qu’il avait raison ; et le marchand fut tellement frappé de son argumentation, qu’à ce que l’on nous dit, il ne répondit rien et disparut. Pourquoi me faut-il ajouter que le superbe animal qui raisonne si bien est mon image? Homme misérable! je suis ce lion ! (Que de fois ai-je essayé d’en adoucir la férocité, mais ce fut en vain, et elle ne peut être satisfaite que par..., etc.)

On a quelquefois essayé de rapporter à ma situation ces récits que les directeurs de journaux mettent dans leurs inhumaines colonnes, chaque fois que les nouvelles leur manquent. Ce sont des histoires de mangeurs fabuleux, qui dévorent des oies entières et des gigots, à la suite d’un pari. Cette confusion volontaire des motifs et des circonstances (qui font toute la différence des actions morales d’avec les immorales) convient bien à la nature du talent dont plusieurs personnes de ma connaissance s’enorgueillissent.

Un pari! grâce au ciel, jamais je ne fus mercenaire, ni n’aurais consenti à prostituer un don de

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la nature (don lugubre, il est vrai) pour accroître mon bien, d’autant qne les nécessités de mon funeste étal auraient exposé cette prostitution aux regards d’un monde indélicat.

Laissez-moi plutôt vous dire, à l’éloge de ce talent qui me fut octroyé, qu’il m’a fait sacrifier de brillantes espérances que j’avais du côté d’une vieille dame, proche alliée de notre famille, et dont j’avais le bonheur d’être le favori jusqu’à la fatale soirée que je vais vous raconter. Monsieur l’éditeur, s’il vous est jamais arrivé de passer quelque temps en une ville de province, vous avez dû être témoin du genre de souper que les vieilles dames de céans ont l’habitude de disposer in petto dans un salon voisin de celui où se trouvent réunis quelques contemporains de la maîtresse de la maison, périodiquement conviés aux douceurs du jeu de cartes et du gâteau. La nappe est généralement posée sur la table, une demi-heure avant la partie finale; dès lors, les invités se préparent à souper, avec ce que l’on pourrait appeler rien du tout. Une tranche de jambon, rendue à dessein transparente, afin de ne pas dissimuler la porcelaine de Chine où elle s’étale, avoisine une invisible ration de porc, laquelle ration aboutit à

quelque chose décoré du nom de tarte et renforcé d’un atome de confiture, lequel atome est à son tour flanqué d’un autre atome de bœuf conservé, et cela sans parler d’une grande quantité de bruyères semées autour des plats (ô dérision de l’hospitalité!) comme un défi à la nature humaine, ou du moins comme une preuve que ses besoins sont outrageusement ignorés. II m’arriva d’être prié une fois à l’une de ces soirées de cartes, et je dus quitter la réunion quelque temps avant le souper (c’est ainsi qu’ils nomment fastueusement le moment de la soirée où ils prennent ce repas imaginaire). Or, la vieille dame dont j’ai parlé, laissant éclater quelque terreur à travers le sourire de sa courtoise réception, me pria de passer dans la salle voisine pour y prendre quelque précautions contre le froid extérieur. Il n’entrait pas dans mon caractère de refuser une telle proposition. Indigné à la vue de ce tableau aérien, je m’assis et j’eus dépêché en un instant le repas destiné à onze personnes. Poissons, viandes, volailles, pâtisseries, tout y passa, tout, jusqu’au dernier bouquet de persil qui garnissait les plats, touR jusqu’au dernier flan timide qui tremblait sur le bord. Je renonce à décrire la consternation des douairières au sortir de leur partie. « Qu’est devenu le souper? » Réponse de la domestique : « M. F>... l’a mangé. »

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Cependant, celle équipée réussit à me dépouiller de trois cents bonnes livres de rente, dont il m’a été assuré que la vieille lady voulait me faire hériter. J’ai cité ce fait, non comme une preuve de la malheureuse faculté dont je suis doué, car le premier écolier venu, muni d’un appétit ordinaire, en eût pu faire autant sans le moindre inconvénient, mais afin que vous puissiez juger ensuite s’il est admissible que je sois homme à faire argent de mon talent, ou à recourir au pitoyable stimulant d’un pari.

J’ai lu dans Pline ou quelque autre auteur du même genre, qu’il existe en Afrique un reptile dont le venin est dévorant et destructif au point, que, quelque part que ce reptile pose la dent, toute la substance de sa victime est calcinée en quelques secondes, puis tombe en poussière et disparaît complètement. Ce reptile a reçu, à cause de sa propriété particulière, le nom d’annihilateur. Pourquoi suis-je amené à chercher parmi les phénomènes les plus prodigieux de l’histoire naturelle quelque chose qui me ressemble? Je suis ce serpent, je suis cet annihilaleur, et, quelque part que je pose la dent, ma victime est en quelques secondes... hélas!

0 bienheureux malades, qui gémissez de manquer de celle même chose dont l’excès fait mon tourment... O trop fortunés invalides, si vous connaissiez votre félicité! Que ne donnerais-je pas pour changer celte ardeur digestive et cette rage qui me torture, contre votre estomac d’anachorète, si tranquille, si mortifié, si soumis, si sanctifié, contre vos inclinations modérées et chastes, contre vos paisibles désirs de nourriture!

A quelle malheureuse distribution de mon intérieur suis-je redevable de ces besoins immodérés? Je laisse aux médecins et aux anatomistes le soin de décider; sans doute, ils ont, comme le reste du monde, l’œil sur moi; et de même que je fus coupé vivant par les sarcasmes de mes amis, je frémis à l’idée probable que mon corps, après que ses infatigables appétits auront pour toujours cessé leurs importunités, sera peut-être coupé aussi (affreuse pensée!) afin qu’on puisse déterminer à quel système de solides ou de fluides il faut reporter ce vice originel de mon tempérament.

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Quel abus il sera fait alors d’acides, d’alcalis, de sérum , de coagulum , d'effervescences , de matières visqueuses, de bile, de cbyle, de jus âcres, pour expliquer une chose dont la nature, en m’infligeant l’effet pour punir mes péchés, se réserve peut-être de leur cacher la cause, pour punir leur présomption !

Peut-être vous demandez-vous dans quel but j’en appelle à vous et ce que vous pouvez faire pour moi. Hélas! je sais trop bien que mon état ne peut s’améliorer par aucun avis, ni aucune consolation. Mais c’est un soulagement pour le cœur blessé de raconter sa misère, et les personnes de ma connaissance qui liront dans votre recueil mon histoire signée d’un nom emprunté, en seront peut-être amenées à me considérer d’une façon plus humaine que je n’eusse pu l’obtenir d’elles sous mon propre nom. Faites-leur voir, s’il est possible, qu’une singularité naturelle de la constitution n’est pas un crime, que ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais ce qui en sort... (ainsi les sarcasmes, plaisanteries amères, moqueries, insultes, remarques méchantes). Enfin, amenez leur attention sur ce point, que, s’il existe, comme on nous Pafllrme, de

pieuses trahisons et d’innocents adultères, rien ne s’oppose à ce qu’il y ait aussi une sorte de gourmandise non coupable.

Traduit par Louis Dépret.

l’étuvIe

Fi de la matelote!... honneur à l’éluvée!

Je vais la chanter dans mes vers.

Je les dédie à vous, qui l’avez conservée,

Braves mariniers de Nevers.

Puisqu’on écrit encor, dans le siècle où nous sommes, Sur l’art de nous faire mourir,

Je crois qu’il est très-bon de révéler aux hommes Les secrets de se bien nourrir.

Déjà, petit garçon, j’aimais les cuisinières.

L’utile, pour moi, c’est le beau.

Approchez, cordons bleus, alertes ménagères ; Venez entourer mon fourneau.

l’ëtuvise

Vous avez, je suppose, une carpe dorée,

Une tanche aux beaux reflets verts,

Une anguille d’eau vive à la robe cendrée;

Trois beaux poissons de goûts divers.

Écaillez et videz, ménagez la laitance,

Coupez le reste par tronçons.

Vous avez sous la main, j’en suis certain d’avance,

Le plus brillant de vos chaudrons.

Mettez-y vos poissons, sel, poivre, ail une gousse,

Avec un sentiment profond,

Baignez le tout de vin, pas de celui qui mousse ;

Du rouge, mais surtout du bon.

Suspendez le chaudron au moyen de chaînettes,

Ou bien sur un trépied de fer;

Préparez du bois sec comme des allumettes,

Faites dessous un feu d’enfer.

Entretenez ce feu comme une autre vestale ;

Sans quoi, le tout serait perdu.

Chauffez, chauffez toujours... Ah ! l’on sonne à la salle. Madame attendra... c’est connu.

Partout la flamme mord et vient baiser, la folle,

Le vase en ébullition !

Voyez-vous au-dessus celle rouge auréole,

Comme du cuivre en fusion.

L’espril s’est dégagé, vite saississons l’heure, Procédons aux derniers apprêts.

Doucement... du sang-froid... Allons, mettez le beurre Un bon morceau, surtout très-frais.

Dix minutes encor, votre sauce se lie ;

Chauffez un peu, mais à feu lent.

Posez votre chaudron sur la cendre rougie, Recouvrez-le d’un torchon blanc.

On a sonné! portez à madame qui boude L’étuvée : on n’est pas content,

Mais l’on va se lécher les doigts jusques au coude; Alors, vous aurez du talent.

A bord d’un bateau plat, en descendant la Loire, Un jour d’été, sous le ciel bleu,

Un maître marinier, aimant très-fort à boire,

Me lit flamber sur un clair feu.

CnARLES JoBEY.

PDCHERO ESPAGNOL

PUCIIERO ESPAGNOL

Décidément, j’accuse les savants de s’être trompés : c’est bien sûr pour cet été, un jour quelconque, à une heure encore inconnue, que doit paraître la comète, car la chaleur insolite qui subito est arrivée, justifie assez ces prévisions. Or, donc, s’il faut passer de vie à trépas, en forme de rôti au soleil, tâchons d’être un rôti gras, dodu, afin d’être mangé par quelque divinité de l’autre monde, ce qui me semblerait moins désagréable que d’être avalé par quelque roturier de l’empire de Satan.

Mais, à propos de quoi, je vous le demande, vais-je vous parler de sciences, de ciel et d’enfer? Ma foi, à propos d’un pot-au-feu, oui! d’un vrai pot-au-feu, et j’entre en matière.

Il y a six ans, j’étais à Madrid en plein été, et, dans celte belle Espagne, on jouit pendant trois mois d’une température de quarante degrés dans les appariements ; jugez de ce qu’est le soleil en pleine rue.

La cuisinière espagnole, chaque jour, invariablement, me servait un puchero, mets national, fort bon, ma foi, et surtout fort restaurant ; quand je

J’avais avalé, c’est le mot, j’éprouvais, au bout d’un moment, un sentiment de bien-être, une sensation interne de rafraîchissement; je viens donc vous communiquer la recette du pucliero.

Choisissez une bonne marmite en terre bien vernie (ayant déjà servi); placez-la dans les cendres, enterrée aux deux tiers.

Faites bouillir quatre litres d’eau à petit feu.

Commencez par mettre deux livres de bœuf, écumez-le pendant une heure.

Puis ajoutez une bonne poignée de garbanzos (pois chiches, pois sésés); il faut avoir soin de les mettre tremper dès la veille, dans de l’eau pure, afin qu’ils se gonflent bien.

Deux heures après, ajoutez encore une demilivre de petit salé, une garniture de carotte, un poireau, un bouquet de persil et cerfeuil, et une gousse d’ail.

Puis enfin, trois quarts d’heure avant de servir, mettez une tranche de jambon de trois quarts, un morceau de courge jaune comme de l’or, qui, en cuisant, devient transparente comme de l'ambre.

Poivrez bien le tout; préparez un assez grand nombre de fines rôties sur lesquelles vous versez le bouillon au travers d’une passelte; laissez le pain se gonfler cinq minutes.

Sur un plat creux, arrangez avec symétrie vos légumes, placez le bœuf dans le fond, puis le

U.\E SURPRISE nORIHÎLAISK

petit salé, et le jambon avec une couronne de courge.

Mangez ce pêle-mêle (puchcro) avec sécurité et nrrosez-le avec du bon vin.

Ceux qui. auraient de la difficulté à se procurer des garbanzos, peuvent les remplacer par des pois frais ou secs, suivant la saison. Y vamos àcomerlo.

Vicomte Louis du Dax.

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