‹ La cuisinière poétiqueChapitre 16 sur 44 · UNE SURPRISE BORDELAISE · texte numérisé non relu

UNE SURPRISE BORDELAISE

Avec ces trois petits mots, je vais éveiller plus d'une charmante petite curiosité, je vais faire sourire plus d’une jolie bouche, qui ensuite, toute affriandée, voudra memanger, c’est-à-dire- manger ma surprise. Or donc, lecteurs et lectrices, voici l’histoire :

Je vous écris, aujourd’hui, grave et sérieux d’âge et de raison ; mais, ne vous en déplaise, j’ai été jeune, et fort jeune pendant longtemps; il m’arrivait, chaque année, mille aventures plus gaies, plus folles les unes que les autres; et, en

me rendant aux eaux de droite et de gauche, je braconnais dans les champs de la gaieté et de l’amour; ne vous effarouchez pas, car, à ce mot si doux, se lie le souvenir d’un plat parfumé que je vous offre.

J’étais parti il y a douze ans pour les Pyrénées, et, voulant serrer la main d’un ami qui séjournait à Bordeaux, je m’arrêtai quelques jours dans celte ville. Après avoir passé une bonne soirée chez M. C***, je le quittais pour retourner à l’hôtel de France, lorsque je fus ébloui, c’est le mot, par deux yeux brillants dans l’ombre, par un minois coquet, éveillé, enfin séduit par une de ces ravissantes brunes que Bordeaux possède seul, dont il s’honore ; et, par ma foi, il a bien raison.

Je vous ferai grâce de mes marches et contremarches, qu’il vous suffise de savoir que, le lendemain, je commandai un déjeuner pour deux, et le recommandai aux soins du maître, pour être plus sûr d’être bien servi. En effet, le cabinet, demi-obscur, était frais et élégant ; sur la table, deux couverts côte à côte indiquaient que l’amour, aidé par l’appétit, brillerait, triompherait. Une carte du menu me fut remise, et je restai ébahi devant elle, au troisième mets intitulé : « Une surprise ! »

Était-ce une attrape? allais-je être mystifié? J’attendais avec impatience, lorsque je vis ar-

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