LA VIE A BORD DES STEAMERS
fruits et les oiseaux les plus impossibles. Sur les longues tables se trouvent espacés : du gigot, des épaules et des côtelettes de mouton. — Ce n’est qu’après un pugilat longtemps soutenu contre vos voisins que vous parvenez quelquefois à mettre la main sur ces dernières; — suivent les têtes et les quartiers de porc frais à la sauce aux câpres, des pommes de terre et du riz à l’eau, des œufs habités, puis des poules, des canards et des dindes rôtis, mais rôtis au four et arrosés de la même sauce, ce qui vous procure l’agrément, en mangeant de la dinde, d’avoir au palais la saveur du canard. Quelques légumes et quelques relevés dont les recettes feraient rougir de honte le dernier de nos gâle-sauce, complètent le menu du déjeuner, qui n’arrive jamais à satisfaire les appétits plus que panlagruélesques qu’on trouve chez les enfants des trois royaumes. Les garçons de salle ont soin, pendant que vous vous placez à table, de vous apporter une maîtresse lasse de ce thé noir si repoussant; celte boisson et l’eau étant les seuls liquides auxquels vous ayez droit, sans supplément, à tous vos repas. La carte des vins, bières et liqueurs est, sans contredit, très-variée, mais pauvre en crus excellents; la consommation porte en général sur le champagne, que beaucoup d’Anglais prennent comme ordinaire, et sur le first claret, vin de Bordeaux trop corsé pour qu’il soit naturel, mais que vous ne
payez que cinq schellings — 6 fr. 25 c. la bouteille.
Le garçon qui vous sert les vins ou les rafraîchissements que vous lui demandez, reçoit, en échange de ce qu’il vous donne, une carte où se trouvent indiqués la date, le genre de consommation,et au bas de laquelle vous apposez volresignalure ; ces bons forment une collection que l’on vous présente à encaissement deux fois pendant la traversée, une fois aux Açores, et l’autre un jour avant l’arrivée à Southamplon.
A midi, aussitôt que les officiers ont fait le point, la cloche, de la même voix, appelle au quart et au lunch tout à la fois. Le lunch est un relais gastronomique institué par les Anglais afin de pouvoir traverser, sans défaillance ni fringale, la distance qui sépare le déjeuner du dîner.
C’est le meilleur repas du bord : vous n’avez pas, comme au déjeuner et au dîner, celle buée grasse et fade qui s’échappe des viandes saignantes dont vous vous fatiguez bien vite. Le lunch se compose de jambon fumé du Nord-Amérique, de sardines à l’huile, de ces délicieux saumons conservés en boîtes, de ces saumons dont la chair est si rose et que l’on pêche en Écosse, puis de saucissons au gros jîoivre, qui vous invitent si instamment à boire, que c’est ordinairement pendant le lunch que l’on signe le plus d’autographes.