‹ La cuisinière poétiqueChapitre 25 sur 44 · LA VIE A BORD UES STEAMERS · texte numérisé non relu

LA VIE A BORD UES STEAMERS

A quatre heures, le dîner. Plusieurs potages, dont toujours un à l’orge inondé, quelques tartes aux fruits et un dessert composé de noisettes, amandes, figues et raisins secs — d’une qualité si inférieure, qu’on pourrait les supposer avec quelque raison provenir des ventes publiques de marchandises avariées— font toute la différence du déjeuner au dîner. Vous devez pour ce repas, sous peine d’clre fusillé par de longs regards bleus, avoir une mise irréprochable, et les Anglais ne se mettent à table que porteurs de tous les instruments du supplice de vêlement : l’habit noir trop serré aux bras et le col carcan, en les forçant à regarder en l’air, leur donne une physionomie contemplative.

A sept heures et demie, le thé avec des rôties au beurre vous rappelle, pour la cinquième fois, que, si l’on hurle avec les loups, il faut manger, toujours manger avec les Anglais. Ce dernier repas terminé, les tables se garnissent de joueurs. Pendant que les Français rient autour d’un bruyant lansquenet , que les Espagnols ou les Américains tuent la fièvre aux émotions du monte, que les Anglais digèrent sans dire un mot à une table de whist, les dames et les jeunes gens, qui préfèrent la danse au tapis vert, exécutent sur le pont et à la lueur de lampes marines toutes les passes chorégraphiques prescrites par Cellarius, aux sons des divers instruments qui se plaignent entre les mains des garçons

de salle, transformés en musiciens sitôt le soir venu.

Nous constatons un fait : c’est qu’il n’est pas d'appétit supérieur à celui d’un Anglais, si ce n’est celui d’un Allemand. A l’appui : par suite de la grande quantité de passagers venant sur VOrénoque, lorsque je m’y trouvais, on fut obligé de faire deux tables à une heure de différence l’une de l’autre pour le déjeuner et le dîner. Nous avons remarqué un fils de la blonde Allemagne qui, pendant les dixsept jours qu’a duré la traversée, n’a pas manqué une seule fois aux deux tables, sans préjudice des trois autres repas du jour. Nous avons donc calculé que, sur dix-sept jours, soit 408 heures, dont il a employé 200 à dormir et 58 à fumer, il est resté 150 heures à table, près de dix heures par jour. Quelles facultés digestives!

Au résumé, si l’on mange beaucoup à bord des steamers anglais, on y mange très-mal, et il serait à désirer que nos paquebots transatlantiques s’installassent au plus tôt de Saint-Nazaire à Saint- Thomas, comme cela a été projeté, afin que les passagers français, qui sont toujours en grand nombre pour l’Amérique, pussent trouver à leur bord les jouissances et le confort de la table, question très-importante dans un voyage au long cours.

Les Anglais sont trop gourmands pour pouvoir être gourmets. Alfred de Marton.

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