L A M O 11 A LE T) U VIN
On ne s’appelle plus, qu’étant ivre : mon frère;
La blague a desséché l’épancliement sincère;
Je ne vois que le vin qui fasse encore du cœur S’exhaler franchement la joie ou la douleur.
L’amour est comme un cru de Bourgogne, et bien même Il faut souvent du vin pour avouer qu’on aime.
Je t’aime! ce mot-là n’est que tout simple alors;
C’est une explosion du cœur, des sens, du corps !
Est-il rien, en effet, qui mette un homme à l’aise Comme un vin naturel quand un secret lui pèse ?
A peine en lui sent-il ce bon vin remuer,
Que les beaux sentiments se hâtent d’affluer :
Tout change : esprit, humeur, peau, sentiment, parole; Il devient fraternel, on dirait qu’il s’immole,
Comme une jeune femme enceinte qui se sent Mère, au premier sursaut qui passe dans son sang.
Il ne croit plus qu’au bien : aimer est son antienne ;
On dirait qu’il a bu la doctrine chrétienne;
Il a tous les amours et toutes les vertus;
Quant aux vices, ils sont convertis ou perdus.
Ne vous semble-t-il pas qu’étant ivre, l’on voie Les choses et les gens tout à travers la joie?
Les chiens eux-mêmes ont perdu leur sérieux.
Les oiseaux, titubant, vont balayant les cieux.
Lorsque d’un coup de queue un goujon qu’on voit luir< Fait l’onde se rider, on croit qu’il la fait rire.
Des arbres épuisés de rire en sont tordus;
D’autres en ont leurs troncs écarquillés, fendus.
Des cabarets bien peints sont, dans les paysages, Riants, épanouis, comme de bons visages;
Tous les bruits, tous les cris sont des rires confus.
Les ventres des passants ressemblent à des fûts,
Et les nez des bourgeois, leurs physionomies,
Leurs tics, feraient pouffer de rire des momies!
Mets le feu, vin, au clos des hommes sérieux !
Par le rire ouvre-leur les lèvres et les yeux.
Par une bonne mine, ô vin puissant, remplace Leur moue; un singe seul doit faire la grimace.
D’où vient qu’un magistrat n’a jamais l’air content? C’est un vilain métier qu’un métier important.
Pourquoi ces chemisiers et ces vaudevillistes,
Ces huissiers, ces messieurs qui passent, sont-ils tristes C’est que — remords confus — sans se reprocher rien, Ils sentent vaguement qu’il n’agissent pas bien.
Donc, revenons au bien, au pur, au vrai, mes frères,
Je veux parler du vin. — Prnvons ! soyons sincères.