UN DINER TURC
J’avais changé de logement , celui que j’occupais à Dervish-Sokak étant un peu triste et n'ayant de vue que sur une ruelle étroite comme toutes celles de Constantinople. J’étais allé habiter à l’hôtel de France, où, d’un grand salon à huit fenêtres, garni d’un long divan, l’on apercevait le petit Champ-des-Morts, les toits et les minarets de Cassim-Pacha et les hauteurs de San-Dimitri, perspective charmante qui semblerait légèrement lugubre à Paris, mais qu’on trouve avec raison fort gaie à Constantinople ; et, dans cet hôtel,
j'avais fait connaissance d’un jeune lionime à qui ses études médicales et la perfection avec laquelle il parlait les langues de l’Orient donnaient une grande facilité pour pénétrer dans les maisons turques et en connaître les mœurs intimes : il était abonné de la Presse, grand admirateur de M. de Girardin, et mon nom, connu de lui littérairement, le faisait s’intéresser à mes excursions et à mes recherches de voyageurs; je lui dus la bonne fortune d’une invitation à dîner chez un ancien pacha du Kurdistan, de ses amis.
Nous partîmes tous les deux vers six heures du soir pour arriver à Beschick-Tagli, où demeurait le pacha, à l’heure du coucher du soleil, car l’on était en Ramadan, et le jeune ne se rompt que lorsque l’astre du jour a fait disparaître son disque derrière les collines d’Eyoub.
Une porte basse, précédée d’un perron de trois marches, nous fut ouverte par un domestique habillé à l’européenne, sauf la calotte ronge de rigueur, et, après avoir quitté nos chaussures pour des babouches que nous avions pris soin d’apporter avec nous, l’on nous fit monter au premier étage, où se trouvait le selamlik (appartement des hommes), toujours séparés de l’odalik (appartement des femmes) dans la distribution des maisons turques, riches ou pauvres, grandes ou petites.
Nous trouvâmes l’ex-pacha dans une pièce fort
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simple, «nu plafond de bois peint en gris et relevé de filets bleus , ayant pour tous meubles deux armoires parallèles, une natte en paille de Manille et un divan recouvert de perse, à l’extrémité duquel se tenait le maître du logis, faisant rouler sous ses doigts les grains d’un chapelet en bois de sandal.
Mon ami lui traduisit mes compliments, auxquels il répondit d’une manière fort gracieuse ; puis il me fit signe de m’asseoir auprès de lui. Ma facilité à croiser les jambes à l’orientale , mouvement fort difficile pour des Français, le fit sourire et lui donna bonne opinion de moi.
Le jour baissait les dernières teintes orangées du couchant s’éteignirent au bord du ciel, et le bienheureux coup de canon retentit joyeusement dans l’air; le jeûne était rompu, et des domestiques parurent apportant des pipes, des verres d’eau et quelques menues confiseries ; cette légère collation sert à constater que les fidèles peuvent légalement prendre la nourriture.
Puis ils posèrent à côté du divan un grand disque de cuivre jaune soigneusement fourbi et reluisant comme un bouclier d’or, sur lequel étaient disposés différents mets dans des jattes de porcelaine. Ces disques, supportés par un pied bas, servent de table en Turquie, et trois ou quatre convives peuvent y prendre place. Le linge de corps et de table est un luxe inconnu en Orient.
On mange sans nappe, mais on vous donne, pour essuyer vos doigts, de petits carrés de mousseline, brochés d’or, assez semblables aux serviettes à thé en usage dans nos soirées à l’anglaise : précaution qui n’est pas inutile, caron ne se sert, à ces repas, que de la fourchette du père Adam. Le maître du logis, plein de politesses et de prévenances, voulait, prévoyant mon embarras, me faire donner, comme dit Castil Blaze :
La cuillère d’argent qui servait à manger ;
mais je le remerciai, désirant me conformer en tout aux règles de la gastronomie turque.
Au point de vue des Brillat-Savarin, des Cussy, des Grimod de la Reynière, des Carême, l’art culinaire turc doit sembler tout à fait barbare et patriarcal; ce sont des rapprochements de substances tout à fait insolites, des mélanges extravagants pour des palais parisiens, mais qui pourtant ne manquent pas de recherche et ne se font pas au hasard. Les plats, dont on prend avec les doigts quelques bouchées, sont en grand nombre ou se succèdent rapidement. Ils consistent en morceaux de mouton, en poulets démembres, en poissons à l’huile, en concombres crus, farcis, arrangés de toutes les manières; en petits salsifis visqueux, pareils à des racines de guimauve et tres-estimés