‹ La cuisinière poétiqueChapitre 42 sur 44 · A MONSIEUR CHARLES MONSELET · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CHARLES MONSELET

Ne traitons pas sous jambe un sens nommé le goûl!... Le goût, suprême instinct, pur élément de tout! Mon Dieu! cet art exquis du gourmet, trop de choses M’en ont distrait : les vers, les étoiles, les roses,

Et le reste! — Frappé, séduit de tant d’objets, Mon cerveau n’a rien su de ce que je mangeais.

Et les sages entre eux se disaient : « Cet Émile Avec ses aliments jamais ne s’assimile. »

Puis ils hochaient la tète ; et moi de rire. — Hélas ! De mes oublis enfin mon estomac est las.

Le cruel douloureux se venge et se révolte (Ce qu’on sème en dédains, en haine on le récolte), El, pour m’être sans lui dans la vie embarqué,

Me voilà donc traqué, détraqué, palraqué ! Avalant quelques sucs d’amère chicorée,

Ou la fleur du lichen, de gomme édulcorée; Suçant, dans les grands jours, la patte d’un poulet. Et, pour dernier affront, humant, cher Monselet, Semblable au juif, sevré de la céleste manne,

Les atomes de l’air qui de vos fours émane.

Grâceaux soinsquej’eneus,leccrveau medemeure, — Puissé-je le garder jusqu’à ce que je meure ! — Il savoure le sel altique et le nectar Ou’à leurs hôtes vos mains répandent à l’instar Des mets et des coulis, corporelle ambroisie.

Je vis de votre prose et de la poésie

Que Méry, que Banville y joignent en riant,

Et je puis me donner pour un maître friand.

Une ivresse féerique à la terre m’arrache,

Et, convive exalté... Qu’est-ce?... Ah! c’est ma bourrache.

Émile Deschamps.

Page 1