‹ La Culture française en RussieChapitre 10 sur 518 · Alfred Rambaud, ouvr. cit., I, pp · texte numérisé non relu

Alfred Rambaud, ouvr. cit., I, pp

6. La Neuville, Relation nouvelle et curieuse de la Moscovie} Paris, 1G98.

Quelques jours après, les Tsars envoient à La Neuville, pour lui faire honneur, un repas préparé dans leurs cuisines, et composé d'énormes morceaux de viande et de plusieurs pâtés mal cuits, accompagnés de « trois grands brocs d'eau-de-vie, de vin d'Espagne et d'hydromel ». La Neuville mange et boit stoïquement; mais interrogé, quelques jours après, par Galitzyne et «Harthemonnerich » *, sur le plaisir qu'il avait eu, il ne peut tenir sa langue.

Je leur répondis que les cuisiniers français m'avaient tellement gâté le goût que je ne pouvais plus tâter d'autre cuisine; sur quoi, m'ayant témoigné d'avoir depuis longtemps envie de goûter des ragoûts français, je leur offris de les régaler le lendemain, ce qu'ils acceptèrent.... Ils parurent tous deux si satisfaits de ce repas qu'ils envoyèrent plusieurs plats à leurs femmes et emportèrent avec eux, sans cérémonie, toutes les confitures sèches, m'assurant qu'ils n'avaient jamais fait si bonne chère.

À la fin d'un tel régal, on est en confiance. Jacques Dolgoroukof, le même dont l'ambassade en France s'était mal terminée, témoigne à son hôte qu'il a été « charmé des manières du Roi Très^Chrétien, et que, quoiqu'on ait fait en France insulte à son maître, il est plus content de cette Cour que de celle d'Espagne où le Gzar a été mieux traité » . De son côté, « Harthemonnerich » interroge La Neuville sur les moyens de parfaire son éducation.

Je lui conseillai d'apprendre la langue française, l'assurant que, n'ayant pas vingt-deux ans, il l'apprendrait aisément, et pourrait ensuite satisfaire amplement l'inclination qu'il a pour la lecture, tous les auteurs anciens et modernes étant traduits en cette langue.

Nous voyons donc la cuisine française rapprocher des gens qui, à table, se révèlent d'humeurs moins opposées que ne le croyait Colbert de Croissy. Les Moscovites s'avouent sensibles à la politesse française : ils se laissent dire que le moyen, pour eux, d'acquérir la culture, non seulement française, mais générale, c'est d'apprendre notre langue. Toutes les causes qui contribueront au progrès de notre influence se montrent déjà dans cette première conversation après boire.

1. Cet « Harthemonnerich » est le fils du Grand-Boïar Artémôn Matviéief, et le Matviéief que nous retrouverons tout à l'heure.

Sa gallophobie supposée : la réalité.

Ses envoyés en Europe : la nécessité pour eux, partout, de notre langue et de

notre culture.

Les Français en Russie, aventuriers ou protestants exilés ; les Russes en France.

Le premier gallomane, Matviéief.

Le Tsar à Paris.

Quelques jours après cette conversation, une révolution éclata; Sophie fut enfermée dans un monastère et Galitzyne dans un cachot. Avec le nouveau Tsar, Pierre Ier, les parents de sa mère, les Narichkine, arrivèrent au pouvoir. Or, ils étaient, au dire de La Neuville « fort sots et fort ignorants », ennemis de toute étude « si ce n'est pour savoir lire et écrire1 ». Mais la Russie était déjà trop avancée dans les voies européennes pour pouvoir reculer : Pierre Ier et les réactionnaires qui l'avaient soutenu par haine des innovations de Sophie et de Galitzyne, durent se montrer aussi novateurs que leurs adversaires2. Le furent-ils autrement? On a souvent dit que la chute de Sophie a livré la Russie aux influences luthériennes, antilatines; que les Allemands, tout-puissants auprès du jeune Tsar, lui ont fait partager leur antipathie contre les Français, à telles enseignes qu'enfant, il tirait des feux d'artifice en l'hon-

i. Ouvrage cité.

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