Néoustroief, ouvr. cité, p
« rêvé que de lui, juré que par lui 1 ». Il en a été de même dans toute l'Europe, mais nulle part autant qu'en Russie. D'abord, l'apogée de sa gloire a justement coïncidé avec la première effervescence de la gallomanie russe ; il est naturel que beaucoup des nouveaux zélateurs de notre littérature l'aient incarnée dans leur contemporain le plus illustre. D'autre part, ils avaient besoin de lectures claires : or, Voltaire « a le plus de cet esprit qu'a tout le monde 2 » : il a écrit, selon la remarque de Karamzine « pour les gens instruits, et aussi pour ceux qui ne l'étaient pas : tout le monde le comprenait, et tout le monde était captivé par lui 3 ». On l'était d'autant plus « qu'il excellait à faire ressortir le ridicule en toutes choses..., qu'il procurait au public le plaisir de se moquer 4 », plaisir déjà très grand pour les Russes du xvme siècle. Il était enfin le pontife du progrès, le terrasseur des traditions; quelle attitude pouvait être plus selon le cœur des élèves de Pierre le Grand 5?
Il devient donc l'idole de la Russie. En voyage, on entreprend des détours de trois cents lieues pour l'aller voir; un madrigal de lui fait autant d'honneur à une dame que tous les panaches de Mlle Bertin; la Gazette de Moscou parle de sa santé aussi longuement que des victoires de Roumiantzof sur les Turcs6; jusqu'au fond des provinces, on traîne dans la boue ses détracteurs Nonnotte et Fréron 7. On achète ses œuvres aussitôt que parues — en huit jours, prétend Casanova, on enlève à Pétersbourg 3 000 exemplaires de la Philosophie de V Histoire \ Aux Cadets, à Smolny, on le lit en classe, on l'apprend par