Antiquité rus$ey 1895, i, p
sole quelques écrivains graves. « Autrefois, écrit le Peintre, on manquait de bons livres : maintenant qu'il y en a, ils ne se vendent point.... Qui croirait en France qu'on vend en Russie plus de Mille et une nuits que à'Œuvres de Racine? C'est pourtant ce qui arrive. 0 temps! ô mœurs! » L'excuse du lecteur, c'est qu'il lit les romans, parfois, pour la tendance plus que pour l'intrigue, et qu'en tout cas, ils vulgarisent les enseignements du siècle. Manon Lescaut n'a pas autant de succès que. le Cleve- ' land où l'abbé Prévost a révélé au monde l'Anglais flegmatique et vertueux; les Contes de Voltaire répandent sa philosophie plus que ses articles philosophiques; la Nouvelle Héloïse fait plus de disciples de Rousseau que le Contrat social1. Ce sont les romans enfin qui propagent la nouvelle vertu, la sensibilité. Nous avons vu Romme se servir du Bélisaire de « l'incomparable Marmontel2 », pour émouvoir le cœur sec de son élève : les Incas n'ont pas eu moins d'effet, ni VErreur d'un bon père, ni le Trépied d'Hélène, ni le discours de Pompée à son armée devant Pharsale. Tout cela a été traduit dans les petits journaux3; on sait que Bélisaire l'a été, pendant un voyage sur la Volga, par Catherine II, deux Orlof, un Chouvalof, un Narychkine4etc, et cette traduction se distingue avantageusement, par son exactitude, de celles où l'on peut lire — au lieu de « Certes, il furent heureux... » — « Les Certes furent heureux... ».
Le théâtre aussi forme les mœurs : nous ne sommes donc pas surpris de constater que la presque totalité de notre œuvre dramatique est passée en russe. Après Racine, Molière et Voltaire, les Regnard, Boissy, Destouches, Marivaux, etc., se partagent les faveurs d'un public qui, dans sa boulimie théâtrale, ne semble pas faire de différence entre eux. Pourtant Diderot a un
1. Journal des Débats, 20 mai 1896, Emile Haumant, Les romans français en Russie. — Antiquité russe, 1895, I, p. 149.