CHAPITRE X
Sa première forme, l'anglomanie.- Celle de Catherine II, celle des aristocrates. Sa portée réelle.
La gallophobie proprement dite : ses origines française et russe. Ses griefs économiques, politiques, pédagogiques, moraux.
L'opinion des Russes du xixe siècle sur leurs ancêtres francisés.
A suivre le constant progrès des influences françaises, on croirait les Russes voués au rôle d'écoliers respectueux, même des faiblesses du maître. En réalité, leur vieux levain de xénophobie n'a jamais disparu; seulement les xénophobes se sont tus, ou à peu près, jusqu'au jour où les Occidentaux eux-mêmes leur ont soufflé des arguments. Quand des Français, pénétrés de remords à la vue des vertueux Anglais, se sont mis à se flageller eux-mêmes, les Russes les en ont fort approuvés. Quand d'autres Français ont proclamé que l'homme civilisé était un dégénéré, qu'il fallait chercher la vertu à l'aube de l'histoire, on s'est dit, à Moscou, qu'on y était moins loin qu'ailleurs de cet âge d'or, et qu'on le retrouverait peut-être en chassant les Français. Puis des circonstances fortuites ont aidé, dans la seconde moitié du siècle, au développement, et de l'anglomanie, et de la gallophobie pure et simple.
Catherine II, d'abord, y a contribué. Comme elle était étrangère en Russie, il entrait dans son système de se dire Russe, très Russe * ; ensuite, restée malgré tout Allemande et luthérienne, elle
1. Mémoires de Golovkine, p. 30. « Elle prononçait les noms de Russe et de Russie avec une sorte de complaisance respectueuse. »
n'aimait pas « les Welches », et les leçons de Mlle Gardel, qui n'avait jamais rien pardonné à Louis XIV, avaient encore ajouté à cette aigreur naturelle. Devenue impératrice, elle la laisse percer, même au temps de son rapprochement avec la France. « Je suis, dit-elle, une Gauloise du Nord ; je n'entends que le vieux français, pas le nouveau. » Gela veut dire que la Henriade lui a fait connaître Henri IV et Sully, que celui-ci lui plaît par son austérité, celui-là par le contraire, et que surtout elle ne peut rien souffrir de « louisquatorzien ». Le nouveau français, c'est pour elle la politique des Bourbons, qui la gêne; c'est la séduction de Paris, le prestige de Versailles : « Il la chiffonne, écrit Gorberon ; ceux qui y vont lui déplaisent, et l'enchantement qu'on en rapporte la blesse1 ». Les façons françaises la choquent, et dans les Russes, et dans les Français eux-mêmes; d'avance elle les imagine déplaisantes, et s'étonne quand la réalité ne répond pas à sa prévention. « Le vicomte de Laval-Montmorency n'est peut-être pas le premier génie du monde... cependant il est le premier Français auquel je n'ai point trouvé de manières insupportables2. » D'avance aussi, nos rivaux lui plaisent : « Moi, dit-elle, j'aime naturellement les Anglais 3 » .
C'est déjà la façon de parler de son petit-fils Nicolas, qui dira ressentir, à l'égard de Louis-Philippe, la même répulsion que d'autres à l'égard des araignées ou des crapauds4; mais, comme elle est fine et qu'en définitive la gallo-manie est très enracinée en Russie, elle se garde de trop appuyer sur ses condamnations. Chacun est libre à sa Cour, et ce n'est pas sa faute si « on y suit son sentiment, comme de raison5 ». On l'y suit d'autant plus volontiers, dans certains milieux, qu'il s'accorde avec leur tendance nouvelle. Jadis favoris et favorites se jetaient sur la