‹ La Culture française en RussieChapitre 118 sur 518 · Algarotti, Lettres sur la Russie, p · texte numérisé non relu

Algarotti, Lettres sur la Russie, p

parle français — du moins on le croit autour d'elle — comme une Française. Elle se couche à l'aube, se lève à midi et passe deux heures à sa toilette1. Elle dîne ensuite avec quelque ancien élève du chevalier Cacadou, qui lui réclame de Veau de Luce, à respirer en cas de pâmoison, et lui dit, en retour, de quelle pommade française il s'enduit le museau, la nuit, pour conserver la fraîcheur de son teint2. Qu'ils sortent ensemble, il risque fort d'être pour elle un cavalier semblable à l'ours qui est allé au théâtre des animaux déguisé en pêtimétr : là, le renard lui a volé son chapeau granplioumage; le bouc lui a arraché sa perruque, et il n'a pu tirer son épée française, parce qu'il était empêtré dans son caftan également français3.

Encore notre ours se tirera-t-il d'affaire s'il a pris les leçons, d'un escrimeur français ; alors les autres bêtes le redouteront « comme un Mars ». Mais ce qui restera sans remède, c'est son ignorance; au sortir des mains de Cacadou, il sera comme beaucoup de grands seigneurs qui ne savent même pas leur langue; comme ce Roumiantsof, qui parle franco-russe, en phrases mi-partie 4 ; comme ces étudiants, espoir de la patrie, qui, à Leipzig, ont tout à fait oublié le russe3. Le pis, c'est qu'il est fier de cette ignorance. « Quoi! vous dites que je parle russe! quelle impertinence! » s'écrie un personnage de comédie, qui se désole ensuite de ne l'avoir pas désappris tout à fait6. Et pourquoi le savoir en effet? « Je tiens cette langue, dit un autre, pour un vrai jargon, bon pour les cochers et les laquais7 ! » On ne peut pas se passer de cette espèce, mais comme on souffre de leur contact! « Quelle ignorance chez eux! s'écrie Firiouline,

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