Messager d'Europe, 1903, III. Article de Pypine
aux députés de la Russie réunis à Moscou. « Vous verrez, écrit-elle encore à d'Alembert, combien je l'ai pillé, pour le bien de mon Empire ». Et, en effet, dans le Nakaz, c'est Montesquieu qui traite, sous la plume de Catherine, du gouvernement, de la justice, des droits du citoyen, à moins que ce ne soit, quelquefois, son disciple Beccaria1.
Mais des améliorations presque uniquement judiciaires peuvent-elles contenter une souveraine avide de réformes, et surtout de réclame? Il y a en France des philosophes plus jeunes que Montesquieu, et qui le dépassent. C'est d'abord d'Alembert, mais il est trop raide, trop géomètre, et Catherine est peut-être bien aise de le voir refuser le préceptorat du Grand-duc. Après lui, c'est Diderot, la chaudière toujours sous pression, d'idées qu'on pourra rejeter ou prendre en gardant l'air, dans l'un ou l'autre cas, d'un esprit supérieur. Elle achète donc sa bibliothèque, l'en nomme conservateur, puis lui fait attendre ses appointements deux ans pour avoir occasion de lui en payer, d'un coup, cinquante années2 : comment, après cela, ne pas aller remercier une telle bienfaitrice? Il va donc à Pétersbourg, y trouve à Catherine « l'âme de Brutus dans le corps de Géopâtre3 », l'assiège de questions, discute, s'échauffe, tape sur la table et parfois à côté, repart enfin, sans être tout à fait désenchanté, mais pourtant plus vite qu'il n'était venu4. Rentré en France, il continue à lui envoyer des projets. Qu'en est-il advenu, et qu'est-il sorti aussi de ces idées de Voltaire et de Montesquieu que nous avons vu adopter avec tant d'enthousiasme ?
Celles de Voltaire étaient les plus simples, les plus applicables à la Russie, et le fait est que, sous Catherine II, la Russie a été
1. Milioukof, Esquisse de l'histoire de la culture russe, 3e partie, fascic. II, chap. iv.
2. Voir Gh. de Larivière, La France et la Russie au XVHP siècle, pp. 1-71.