Georges Vessélovski, Esquisses littéraires, p
moitié aux pauvres.... Je crus voir en lui un de nos nouveaux philosophes *. »
En somme, les voyages au pays d'Utopie, si nombreux dans notre littérature d'alors, ne le sont guère moins dans la russe. Mais pour savoir s'ils ont vraiment exercé une influence, il faui suivre, dans les discussions et les lois, le fait russe qui contredit le plus nos doctrines, le servage.
Notons d'abord, qu'avant qu'il fût question des idées françaises, Possochkof dénonçait déjà son aggravation continue 2. Plus tard, les plaintes redoublent, mais se mêlent, en même temps, d'un singulier optimisme. Quand Fone Vizine attaque à la fois l'ignorance et la méchanceté de la Prostakova, il pense évidemment que, plus instruite, elle serait plus humaine; qu'avec le progrès des lumières, le sort des serfs deviendra plus doux 3- Un peu plus tard, Lvof nous décrit l'arrivée dans sa terre d'un seigneur philosophe ; il n'y veut point de malheureux, et voilà qu'en effet la seule expression de sa volonté guérit tous les maux des serfs, et nous assistons, dans la Rosa d'Emine, aux transports de la reconnaissance des nouveaux heureux. Mais serace assez, toujours, de ces bonnes intentions? Le héros de Khéraskof, dans Kadmus et Harmonie, pense qu'il faut aller jusqu'au bout. « Que mes serfs deviennent mes collaborateurs! s'écriet-il 4 : je leur rends la liberté 5. »
Mais que deviendront les nobles avec ces « collaborateurs »? Dès que le problème est bien posé, des timidités inattendues se manifestent, même chez ce Soumarokof à qui la fauvette avait fait de si audacieuses confidences. « Les nobles pauvres, écrit-il maintenant, ne pourront plus trouver ni cocher, ni cuisinier,
1. Kadmus et Harmonia. Voir Sipovski, Les tendances politiques du roman russe du XVIIIe siècle.