Lettre à Diderot, Archive Vorontzof, XXI, p
3. A. Vessélovski, L'influence occidentale..., pp. 69 et suiv.
mais déjà dans les années quatre-vingts, elle trouve que des collaborateurs, qu'elle n'a pas engagés, y abondent trop dans son sens1. Elle les supprime donc, ces feuilles, et bientôt, convaincue par l'écroulement de la France monarchique, du danger que recèlent nos doctrines, elle en arrive à juger criminel ce qui avait été d'abord louable, puis malséant. Bien entendu, la Cour la suit dans sa nouvelle opinion, et aussi nombre d'écrivains. Tandis que Paul Potemkine, jadis traducteur enthousiaste de Rousseau, brûle ce qu'il a adoré 2, le débutant Krylof, en se moquant de son coiffeur français « qui retournait les empires avec autant de désinvolture que son blaireau » , fait le procès de l'esprit du xvine siècle 3.
Mais le public, lui, qui suit-il? Le même Krylof constate que, si les grands seigneurs lisent maintenant des contes gais, des enfantillages et des farces, il y a pourtant des marchands et des bourgeois pour préférer Y Avis aux politiques, la Situation des laboureurs, le Rôle des grands seigneurs 4. Il y en a aussi pour acheter très cher le livre paru — pour son malheur, en 1791 — , où Radichtchef, sous couleur de conter des impressions de voyage, met en cause encore une fois le servage, et cela d'une façon que jamais personne n'a osée.
Ce tard- venu du xvme siècle n'est pas tout à fait notre élève ; l'Impératrice l'a mis, tout jeune, à l'école des « solides esprits du nord », à Leipzig, où son malheur lui fît connaître les œuvres d'Helvétius et de Mably. Elles lui semblèrent si bien contenir toutes les vérités nécessaires qu'après les avoir lues, il déserta les cours de ses professeurs allemands. Rentré en Russie, devenu directeur de la douane à Kronstadt, un hasard de son service lui révèle le livre de Raynal sur le commerce et les établissements des Européens dans les deux Indes, et c'est
1. Milioukof, Esquisse..., partie deuxième, second fascicule, p. 290 et suiv.