La Poste des esprits
L Id.
sous le coup de cette révélation qu'il rédige, dams son Voyage de Pétersbourg à Moscou, son acte d'accusation contre la Russie contemporaine1. Assurément, il n'y emprunte pas à Raynal ses invectives contre les juges prévaricateurs, les officiers dont la négligence fait périr des hommes, les gouverneurs qui se font chercher des huîtres, par estafette, à des milliers de verstes, les propriétaires cruels pour leurs serfs, etc. ; — rien de tout cela n'était absolument nouveau dans la littérature russe . Mais son modèle lui a appris à grouper et à dramatiser les faits, lui a suggéré, de concert avec d'Holbach et Rousseau, et parfois dicté ses réflexions, par exemple, sur « l'esprit de liberté qui s'éteint si bien chez les esclaves que non seulement ils ne désirent pas abréger leurs souffrances, mais encore voient avec peine des hommes libres » ; et aussi l'affirmation qu'il n'y a rien à attendre des nobles — ni, sans doute, du gouvernement — et que le remède viendra seulement de l'excès du mal, c'est-à-dire d'une bonne jacquerie3. Et cette conclusion, qui évoque à la fois l'image de ce qui se passe en France et le souvenir des exploits de Pougatchof, explique assez que Catherine — qui, de longue date, se méfiait de Raynal4 — ait envoyé l'auteur « raynaliser » en Sibérie.
En définitive, la classe dirigeante n'a pas fait plus, pour ses esclaves, sous notre influence, que le gouvernement lui-même; il se peut que tel parvenu russe, doté de terres en Pologne, y ait fait abattre les potences élevées parles précédents seigneurs, mais les serfs n'y ont économisé ni un coup de knout, ni une heure de corvée. On est donc tenté de conclure, avec Herzen, que toute cette agitation n'a été que « jeu d'esprit », et nos dis-
1. Recueil delà section littéraire et philologique de V Académie des sciences, XXXIII, n° 6, 1883, article de Soukhomlinof.