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Société historique, XXXIV, p. 44, lettre de d'Iberville

i6 LES PREMIERS CONTACTS.

assez souvent mentionnés : en effet, les Russes ont fait prisonniers, dans leur victoire sur le Suédois Mardefeld, 493 officiers et soldats français, qui, suivant l'usage, sont entrés de gré ou de force dans l'armée du vainqueur1. D'autres semblent venus volontairement, on ne sait quand; il est difficile de déterminer l'origine exacte des Délavai, des Allart, des Brigny, Belin, Dupré, que nous trouvons dans les hauts grades de l'armée 2. Le seul de ces aventuriers sur lequel nous ayons des renseignements, c'est Moreau de Brasset, ou Brassaz,qui a laissé des mémoires. « Un galant homme qui se trouve au fond du Nord avec des gens, la plupart barbares, dont il n'entend pas la langue, serait bien à plaindre s'il ne savait se servir d'une plume. » Il a donc décrit la campagne du Pruth, les faits d'armes dont il a été témoin, et les buveries auxquelles il a pris part. Des Russes, le seul qui trouve grâce à ses yeux, c'est le Tsar. « Je peux témoigner qu'il ne se ménageait pas plus que le plus brave de ses soldats. Il allait partout, causait avec les généraux, les officiers, les simples soldats avec tendresse et amitié* » Témoignage d'autant plus impartial que Moreau de Brassaz ne s'est pas enrichi au service russe, à en juger du moins par ses vers à Auguste de Pologne :

Renvoyé sans argent du fond de la Russie, Je cherche le secours d'un prince généreux3....

Malgré ces envolées poétiques, des Moreau de Brassaz ne pouvaient guère initier les Russes à la culture française. On devait plus attendre, à ce point de vue, des protestants exilés qui, d'après quelques documents, auraient été fort nombreux en Russie. « M. le comte de La Gardie, rapporte au Grand Electeur son envoyé à Stockholm, a reçu des lettres de Moscou

i. Archive Kourakine, 1706, I, p. 172.

2. Pingaud, Les Français en Russie, pp. 11-17. — Archive Kourakine, I, pp. 107, 319. — Société historique, XXXIV, p. 225, etc.

3. Mémoires politiques, amusans et satiriques de messire J. M. de B..., Comte de Lion.., Paris, 1716. Cf. Soc. hist., XXXIV, p. 88.

par où on lui mande qu'il s'y est établi un nombre prodigieux de réformés de France, que les Tsars ont parfaitement reçus1. » On assure, d'autre part, que les régiments Séjnénovski et Préobrajenski ont été formés pour un tiers, au début, de protestants français2. Mais il paraît étrange, d'abord, que le Tsar qui manquait, non de soldats, mais d'officiers, n'ait pas mieux utilisé des recrues si précieuses; ensuite, qu'elles n'aient pas laissé de traces plus nombreuses de leur séjour en Russie : de bonne heure, les protestants français y seront noyés dans la masse de leurs coreligionnaires allemands ou suisses. L'émigré Lagarde nous contera bien, vers 1810, qu'il y a encore, sur les bords de la Volga, des colonies de protestants « qui portent toujours le costume du temps de Louis XIV, y compris la perruque, et s'expriment dans la langue de Corneille et de Racine3 »; c'est là une pure légende. En fait, nos protestants se sont arrêtés presque tous, au sortir de France, dans les pays protestants ; le seul qui ait eu de l'importance, dans la Russie de Pierre le Grand, c'a été Lefort, qui a pu être au service de France, mais est né à Genève4.

Les Français de quelque mérite viennent si peu en Russie d'eux-mêmes, que le Tsar, pour en attirer, est obligé d'avoir des agents en. France, d'abord le Français Crocq, puis un fils de Lefort, puis Volkof, Zotof, Postnikof. En même temps que des livres, des habits brodés et des instruments de physique, ils essayent d'envoyer à leur maître des Français, mais dès que ceuxci « entendent parler de la Moscovie, ils croient qu'elle touche aux Indes », et font alors des conditions extravagantes; des barbiers-chirurgiens demandent jusqu'à mille écus par an ! Postnikof, d'ailleurs, les promet — on verra bien quand ils seront à

1. Weiss, Histoire des réfugiés protestants, II, pp. 313, 314.

2. Journal de Saint-Pétersbourg, avril 1778. — Pingaud, op. cit., p. 8.

3. De Lagarde, Voyage dans quelques parties de VEurope, p. 347.

4. Posselt, Admiral-General Franz Lefort. Cf. Revue des Études franco-russes. article de Veuclin, juillet 1907.

Pétersbourg — mais les Français réclament alors l'avance des frais de voyage, et là-dessus tout est rompu *,

Ces agents subalternes ont eu beaucoup moins d'importance que le Matviéief dont nous avons noté, jadis, la conversation avec La Neuville2. Il est venu à Paris, pendant la guerre de la succession d'Espagne, pour réclamer des vaisseaux d'Arkhangel pris par des corsaires dunkerquois, et peut-être aussi pour parler du rapprochement dont il avait été question avec du Héron et Baluze. Il n'aboutit à rien : « jusqu'au rétablissement de la paix générale, écrit-il, il n'y aura rien à faire avec les Français », sinon les observer, les connaître et, si l'on peut, les imiter.

Ce qu'il observe d'abord, de la frontière à Paris, c'est la misère du peuple, mais il l'oublie dès qu'il a passé la porte Saint-Denis : « J'ai trouvé Paris trois fois plus grand qu'Amsterdam, écrit-il au Tsar.... Je ne peux décrire la multitude de gens qu'il contient, et les costumes, et les divertissements, et la gaieté de tout ce peuple3. » H va voir Torcy, ne rencontre que son premier commis, d'Iberville, qui lui trouve « plus d'esprit, de connaissances et de politesse qu'on ne s'y serait attendu ». Admis ensuite à l'audience royale, il en sort charmé. « Il m'a répété trois ou quatre fois, écrit encore d'Iberville, qu'il est enchanté de la manière dont S. M. Ta reçu, bien différente des pronostics qu'on lui avait faits là-dessus en Hollande 4. »

Pendant que sa négociation traîne, il est reçu partout. Le luxe des hôtels aristocratiques l'étonné; les tapis nombreux, les candélabres, les statues qu'on croirait vivantes, les miroirs hauts de trois archines, les tableaux peints par de grands maîtres excitent tour à tour son admiration. Mais admirer ne suffit pas :

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