‹ La Culture française en RussieChapitre 16 sur 518 · Soloviof, Histoire de Russie, XV, p · texte numérisé non relu

Soloviof, Histoire de Russie, XV, p

4. Rapports de d'Iberville, Société historique, XXXIV, pp. 43,

le maître qui lira les relations de Matviéief voudra; savoir l'origine de tant de richesses. C'est, dit Matviéief, l'institution des majorats qui empêche les héritages de s'émietter, et, plus encore, la sécurité dont jouissent leurs possesseurs. Le roi ne confisque jamais de biens par oukaze ; les princes, les grands seigneurs n'ont aucun pouvoir sur le peuple, et des lois sévères empêchent les gens en place d'attenter à ce que Matviéief appelle, d'une expression qu'on croirait un anachronisme, si l'on ne savait que les Russes lisent déjà Grotius, le « droit du peuple ».

Après cette bonne police de l'État, ce qui plaît le plus à Matviéief, c'est l'agrément des relations privées. Avec une amabilité « qui n'a nulle part son égale en Europe », on Fa convié chez des princesses du sang, chez Mmes de Condé, de Gonti, du Maine, chez les duchesses de Bouillon, de Luxembourg, de Châtillon « et autres maréchales de France ». Il y apprécie la propreté des tables, la richesse et le bon ordre du service, le goût exquis des plats : « On sait, remarque-t-il, que les cuisiniers français sont les meilleurs de l'Europe ». Mais ce qui lui plaît encore davantage, ce sont « les sobrania, ou, comme disent les Français, les assemblié » qui suivent ces repas. On y fait d'excellente musique; on joue aux cartes; on danse, on se masque, on joue la comédie, et les dames ellesmêmes y prennent part. En dehors des jours Rassembliez elles reçoivent chez elles la visite, non seulement d'autres dames, mais encore de cavaliers, et même d'étrangers qu'elles accueillent « avec une bonne grâce qui n'a pas sa pareille en Europe ». Et ce refrain des lettres de Matviéief est accompagné de l'observation que nulle part il n'y a trace de miestnitchestvo , de querelles sur les rangs. Cette apparence d'égalité aristocratique, si différente des mœurs moscovites, le séduit encore plus que tout le reste.

Comment introduire de telles mœurs en Russie? Le Tsar peut évidemment les prescrire par oukaze, mais Matviéief ne se dis-

simule pas qu'il faudrait en même temps introduire en Russie la bonne éducation que reçoivent les petits Français. On leur apprend, comme: aux enfants nobles des autres; pays, les langues, les arts libéraux, les exercices militaires ; on les forme, plus qu'ailleurs, à Fart de la politesse, et par-dessus tout, on se garde d'être dur avec eux : ce n'est pas avec: des coups, mais avec de bonnes paroles qu'on les élève1.

11 est visible, à cet excès d'optimisme,, que le « Harthemonnerich » de La Neuville est devenu le premier en date de la longue lignée des gallomanes russes ; il l'est, non seulement dans ses écrits, mais encore dans sa vie la plus intime. La légende rapporte qu'à son arrivée en Hollande, il avait voulu tuer un cordonnier qui regardait de trop près le pied de la comtesse Matviéieva, mais que plus tard, après son voyage à Paris, il introduisit dans son ménage une liberté d'allures dont la comtesse ne tarda pas à abuser2. Quoi qu'il en fût, ses lettres esquissent déjà tout le programme de civilisation française que nous retrouverons, par bribes, dans des oukazes des années suivantes, et l'on peut croire qu'elles n'ont pas été sans influence: sur la venue du Tsar à Paris, en 171.7*.

Ce voyage, il en avait été question dès 1698, et peut-être aurait-il eu lieu dès lors, si Louis XIV avait paru plus soucieux: de recevoir l'allié de l'Empereur contre; Les Turcs. Puis, au milieu de soucis plus graves, les griefs d'antan furent oubliés; après 1718, on n'avait plus, à Paris, que le désir de voir le vainqueur.de Poltava, « le héros du Nord ». De son côté, Pierre le Grand, « fort dégousté des Anglais et des Hollandais4 », que ses succès alarmaient, songeait à se ménager de nouvelles alliances; aller à Paris était le moyen, peut-être, d'en trouver

1. Pypine, Histoire de la littérature russe, III, pp. 237 et suiv.

2. Lamberty, Mémoires historiques concernant le XVIIP siècle, III, p. 745.

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