‹ La Culture française en RussieChapitre 153 sur 518 · Mémoires du duc de Liria, Paris · texte numérisé non relu

Mémoires du duc de Liria, Paris

se refuser un caprice? Et l'exemple tombé de haut entraîne la noblesse rassemblée à Pétersbourg; les plus âgés s'épuisent à tenir leur rang ; les plus jeunes comptent, pour payer leurs dettes, sur un coup de faveur ou sur un coup d'Etat.

Cet or qui coule au hasard, les Français de Pétersbourg en retiennent une partie; une autre va jusqu'à Paris, où les Russes suivent notre mode qui est « de se ruiner en tout et pour tout1 ». C'est fâcheux sans doute, et Salente eût été un meilleur modèle, mais l'auraient-ils imitée, et d'ailleurs est-il sûr que, quand ils sont rentrés chez eux, leur « faste de satrape » imite Versailles? A voir défiler, à Tsarskoié-Sélo, ces cavaliers en caftan brodé, en bas de soie, le jabot de dentelle inondé de « tabac à la violette »; à voir ces dames en robes venues de Lyon, en coiffure à la Belle Poule ou à Y Inconstance, les uns et les autres couverts de bijoux achetés à Paris, on comprend que le patriote qui gémit de la misère du moujik maudisse nos marchands ; on a pourtant le sentiment que ce luxe n'est pas tout à fait de chez nous, et qu'à notre défaut, n'importe qui l'alimenterait.

D'autre part, est-ce nous qui avons tiré du térem, où elles vivaient cachées « derrière trente serrures », les boïarines d'avant la Réforme pour en faire les dames qui, soixante ans plus tard, à Moscou, scandalisent le dragon Thesby de Belcour, et par la liberté de leurs manières, et par l'indécence de leurs corsages trop ouverts, et par le bruit qu'elles font de leurs amants à gages, et par d'autres détails encore, qu'on ne peut répéter2? Est-ce nous qui avons propagé, dans l'autre sexe, ce « bon ton » qui veut, selon le vieil Alfîéref, qu'on s'adonne aux pires désordres, ou que du moins, pour ne pas mériter les railleries des Français, on les feigne3?

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