Comte Vassili, La société russe, I, p
plus dangereux, car ils pénétraient partout, mais pourquoi a-t-on lu ceux-là plutôt que d'autres? pourquoi a-t-on traduit du français, dans les petits journaux, environ 200 articles sur l'amour, pour quatre ou cinq sur la religion, et pas un seul sur les bonnes mœurs *? II s'en fallait, d'ailleurs, que nos discours sur l'amour fussent tous corrupteurs ; les lettrés sont à peu près unanimes à déclarer que non, « Nous savions par cœur les tragédies de Soumarokof, dit Ostrovski, et je prétends que la jeu* nesse y puisait de nobles sentiments 2. » Or, le jargon tragique de Soumarokof est exactement celui des Français. Mais, dira-t-on, la tragédie est noble par nature. Soit : voici les romans. « Je puis dire, affirme le fabuliste Dmifcrief, qu'ils ont été pour moi l'antidote contre la bassesse et le vice3. » De quelle façon, Bolotof nous l'explique : après avoir énuméré, en commençant par la géographie, les connaissances qu'il leur doit, il arrive à la plus précieuse. « Par eux j'ai connu l'amour tendre et romanesque ; il m'a été d'un grand profit-4. »
A la vérité, d'autres y ont trouvé la peinture de tout autres amours, mais il ne semble pas qu'elle ait eu si souvent les conséquences dont nous accusent les gallophobes. Nous pouvons invoquer, à cet égard, le chevalier de Corberon. Il est jeune, fat, fort à la mode, car il joue bien la comédie de salon; il n'est d'ailleurs ni naïf ni discret. Dès son arrivée à Pétersbourg, la conversation des dames le berce des plus agréables espoirs. « Elles parlent inclination, amant, sensibilité, coquetterie, etc., avec l'assurance d'une jolie femme de Paris. 5» Il pousse donc sa pointe, promène de boudoir en boudoir, avec force madrigaux, un « sujet de bain », dont il est l'auteur, et même un discours sur les passions qu'il a dérobé à Helvétius ;
1. Cf. Néoustroief, Répertoire des périodiques russes (1703-1802).
2. Cité par Combes, Profils et types de la littérature russe, p. 170.